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ÉTUDE BIOGRAPHIQUE

Le poète dont la vie joyeuse, parfois désordonnée, fut couronnée par une si belle mort, naquit le 21 août 1609 (2), à Dreux, entre Chartres, le pays de Régnier, où l’on aime à bien vivre, et Châteaudun, où l’on sait bien mourir. Sa mère, Élisabeth ou Isabelle Lefâcheux, était précisément de Chartres et appartenait à une riche famille de bourgeois. D’elle Rotrou tint sans doute cette veine féconde, inépuisable autant que le sol plantureux de la Beauce. Iflais ceux qui croient à la tyrannie absolue des climats et des milieux verraient ici leur théorie en défaut : car jamais poète ne fut moins égal que ce fils du sol le plus égal et du climat le moins extrême.

On sait peu de chose de son père, Jean de Rotrou (3). Qu’im- ^porte! Il nous suffit de savoir__gu’il con^uait une lignée de magistrats locaux, modestes et dévoues. En même temps ■qu’une aisance, qui semble avoir été assez large, ils transmettaient à leurs descendants la religion héréditaire du devoir obscurément accompli, dans les limites étroites du pays natal.

(1) C’est d’après les portraits communiqués par la famille de Rotrou que Caffieri fit son buste en 1779.

(2) L’acte de baptême dit ; c Le vendredi, 21 e aoust 1609, fut baptisé Jehan, fils de honnorable homme Jehan Rotrou et de dame Isabelle Facheu. » (Archives de Dreux.)

(3) Fils d’un autre Jean de Rotrou, maire de Dreux sous Henri HT, il eut deux fils et trois filles. Son frère fut également maire de Dreux, où son aïeul, un autre Jean, avait été procureur au bailliago.

ET SON ŒUVRE. 3

1 Rotrou n’interrompit pas la tradition. Il aima son pays jusqu’à la mort :

Mourir pour son pays, c’est payer une dette (1;.

Toujours il y revint avec bonheur; car, ainsi qu’il le dit encore :

Il n’est pays si sain que son natal séjour (2).

Tout lui plaisait de Dreux, et son vieux collège, où il fit ses premières études, et u le fleuve qui coule autour de ses fossés » dont il parlait encore à l’un de ses amis, au milieu des enivrements de Paris. Par un côté, la ville de Dreux confine à la Normandie, et Rotrou n’avait pas besoin de s’excuser, comme le fit un certain La Pineiière, de n’etre pas né Normand; par l’autre, elle regarde Paris, et fait, pour ainsi dire, partie de sa banlieue. On a remarqué que, jusqu’à la Révolution, la plupart des poètes de valeur sont nés à Paris ou dans un rayon d’une trentaine de lieues autour do Paris : Rotrou, comme Régnier, comme Corneille, La Fontaine et Racine, confirmerait cette règle.

De là tant de voyages à la capitale, si facilement entrepris, et de si bonne heure. Il y fut conduit dès l’âge de douze à treize ans et y fit sa philosophie sous M. de Bréda, qui plus tard devint curé de Saint-André-des- Arcs (3). Derrière lui il laissait un frère, Pierre de Rotrou, plus jeune que lui de six ans, qui fut commissaire général des guerres aux armées d'Allemagne J pendant une partie de la gu er mile. Trente ans, puis receveur I des consignations du Parlement de Paris, conseiller et maître ' d’hôtel du roi. Ce dut être, aux yeux des parents, l’homme sérieux de la famille: cai’, dès son arrivée à Paris, Jean Rotrou s’était senti invinciblement attiré vers la poésie. Sur les bancs du collège, il écrivait des vers. Toute la philosophie — ^ de l’excellent M. de Bréda n’empecha pas son élève indiscipliné de conquérir, sans trop d’efforts, cette étonnante, mais périi- 1 leuse facilité de versification, qui est à la fois le mérite et le ' défaut de scs premiers essais dramatiques.

, Une tradition suspecte veut que la lecture de Sophocle lui

[ (1) WoivoWi Iphigénie, V, 2.

I (2) Roti’uu, la Sœur, III, 2.

^ (3) Lettre de dom Liron à Leclerc, fonds Bouhier, Dibl. iiat.

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ait révélé son talent. Rien n’est moins vraisemblable : car (;

[personne ne subit moins que Rotrou l’influence du génie grec, | même dans les tragédies qu’il emprunte à la Grèce. S’il lui \ arriva quelquefois de lire Sophocle, j’imagine qu’il lisait jj souvent, et avec délices, les tragi-comédies de Hardy et VAstrée de d’Urfé : car son tour d’esprit le portait au roma- ’ nesque, et la mode l’y inclinait encore plus. Il n’étail pas de ceux qui, loin d’être maîtrisés par les goûts de leur époque, lui imposent les leurs : son jugement encore peu mûri, son imagination brillante, mais sans mesure et sans règle, se laissaient éblouir aux aventureuses fantaisies des héros de roman.

A vrai dire, sa vie, comme son œuvre, dans ses parties infé* Heures et obscures, tient un peu du roman, mais de ces romans où tout n’est pas chimère, où les faiblesses sont rachetées par la fierté du dénouement.

Dès lors commença pour lui l’enchantement de la vie libre, qu’il eût voulu plus libre encore : car, ainsi que Corneille, il devait mêler à ses chères études l’étude plus sévère du droit. Dans les actes publics, il est qualifié de « noble homme maître Jean de Rotrou, advocat en la Cour de Parlement, demeurant à Paris, aux Marets du Temple, rue Neuve-Saint-François, paroisse de Saint-Gervais. » Tout voisin qu’il était de la Normandie, il n’avait pas la passion de la chicane; et pourtant, eux aussi, ses personnages plaident, dissertent, raffinent, opposent les répliques aux répliques, les arguments aux arguments. Toute la dialectique, toute l’éloquence du poète avocat semblent s’être réfugiées dans ses pièces; on n’en voit point trace ailleurs. Mais à cette école il apprit aussi le respect de la justice et de la loi, souveraine des rois eux-mêmes :

Les rois aussi sont esclaves des lois...

Aux. rois non plus qu’à nous tout n’est pas légitime (1).

Jamais, en dépit de passagères défaillances, il ne perdit de vue cette idée du devoir supérieur à tout. Mais alors le grave magistrat n’était que le plus aimable, le plus insouciant des rimeurs. Il n’avait pas vingt ans quand il fit jouer à Thôtel de ] Bourgogne sa première pièce, V Hypocondriaque ou le mort amour eux, suivie de la Bague de V oubli. Ne raillons pas ' cette audace naïve, cette impatience enflammée de la jeunesse :

(1 Rotrou, Antigone, lY, 5; Don Bernard de Cabrère, Y, 7. i

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il ce qui serait outrecuidance aujourd’liui n’était alors que fièvre salutaire, que conscience des grandes destinées réservées au nouveau siècle, que généreux essor des espérances infinies.

^ Une hâte générale de vivre et d’écrire, une soif inapaisée de gloire tourmentaient les esprits. Aucun modèle n’avait paru, dont la comparaison pût faire sentir les difficultés de l’entreprise. Pas plus queRotrou, Mairet et du Ryer n’avaient attendu la vingtième année pour débuter au théâtre, où le règne de Hardy touchait à sa fin, où le règne de Corneille n’avait pas commencé; mais ils n’avaient encore écrit ni Sophonisbe ni Scévole. Quels autres rivaux pouvait craindre Rotrou? Théophile venait de disparaître; Scudéry était peu connu; Tristan, l’Estoile, Boisrobert se taisaient. L’auteur de V Hypocondriaque osa bégayer la langue que l’auteur de Mélite devait lui apprendre à parier bientôt. Et pourtant c’est par le style surtout que vaut ce premier essai, imbroglio puérilement fantastique, mais qui annonce déjà un écrivain. Tel qu’il était, il ne déplut pas au public dont le goût n'était pas plus formé que celui du poète. Maison a plaisir à voir le jeune débutant, modeste après la victoire, dans ses préfaces na'ivement sincères,

Exposer la candeur de sa belle âme nue (1).

C’est par l’ordre du comte de Soissons, nous apprend-il, qu’il a imprimé sa première tragi-comédie, w Si les censeurs y trouvent des défauts, ils doivent être satisfaits par ces mots ; Il y a d’excellents poètes, mais non pas à l’âge de vingt ans. » De même, pour imprimer la Bague de Voubli^ dont le succès s’impose « jusques aux Allemands, » dont il attribue les qualités à Lope de Vega et les défauts à son imitateur, il a fallu que les comédiens l’aient menacé de communiquer sa pièce à un imprimeur. Est-ce donc qu’il doute de lui-même? Ne le croyons ni si timide, ni si ingénu :

Qui sait valoir beaucoup librement se méprise (2).

Quand il nous parle de son « inexpérience, » il est sincère :

[ (1) Rotrou, Hypocondriaque y IV, 1. — Nicéron dit que le succès de

/ y Hypocondriaque dura deux ans; M. Fournier parle au contraire d’un succèl r médiocre.

(2) Rotrou, Bélisaire, IV, 2,

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car il a l’enthousiasme du beau, et il sent d’instinct qu’il n’y a pas encore atteint. Mais il sait aussi qu’il est capable d’y atteindre un jour. Seulement, au lieu de se réserver et d’attendre, il jette à tous les vents les trésors d’une imagination trop prodigue.

Jeune, beau, spirituel, Rotrou était fait pour réussir dans le monde plus encore qu’au théâtre, et nous savons que l’iiôtel de llambouillet le compta parmi ses hôtes favoris. Le grand air du poète, son aisance aristocratique, son regard simple et franc, cette abondante chevelure, cette moustache fine, tant d’agréments dans la conversation, tant d’ingénieuse délicatesse dans la galanterie, le faisaient bien venir des femmes en particulier. Aussi voyons-nous que beaucoup de ses pièces sont dédiées à des femmes, à la marquise de Pesay comme à mademoiselle Pourrat, à la caustique mademoiselle de Longueville, plus tard duchesse de Nemours, ou à la princesse Marie, comme à la janséniste mademoiselle de Vertus et à madame de Gombalet. Cette galanterie pouvait passer pour habileté dans un temps où les femmes donnaient le ton à la mode et se passionnaient pour les choses de l’esprit avant de se passionner pour les choses de la politique.

Ce ne fut point par là cependant qu’il plut à la cour. Le galant Henri IV avait fait place au scrupuleux Louis XIII; à l’exemple du roi, la cour s’était faite pudibonde, comme elle se fera dévote autour de Louis XIV vieillissant, et le théâtre, qui étalait tant d’aventures souvent risquées, lui était devenu suspect. Certes, en écrivant sa Bague de V oublia Rotrou ne songeait guère à flatter cette hypocrisie de la mode; mais la pièce française était beaucoup plus morale que la pièce espagnole. Il n’en fallut pas davantage : les courtisans afüuèi'ent; le roi lui-m*ême ne craignit pas d’aller voir cette merveille toute nouvelle, une comédie où la pudeur n’avait pas à rougir! Sans doute il fut satisfait de l'épreuve : car il permit à Rotrou de lui dédier sa pièce. Dans son enthousiasme, Rotrou s’écrie: « J’ai tant travaillé à rendre ma muse capable de plaire, je l’ai rendue si modeste et j’ai pris tant de peine à polir ses mœurs, que, si elle n’est belle, au moins elle est sage, et que d'une profane j’en ai fait une religieuse. » Étrange l’eligieuse, il faut l’avouer, et qui ne prononça jamais de vœux perpétuels.

J1 fallait vivre : bien naïf eût été le poète qui eût compté

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sur la libéralité de Louis XIII : on sait qu^il acceptait les dédicaces à condition de ne les point payer. La reine, à qui Rotrou dédiait V Heureuse constance^ en 1631, se montra-t-elle plus généreuse? Ce qui est certain, c’est qu’il dut chercher ailleurs des protecteurs, et — pourquoi ne pas le dire? — des maîtres. On a écrit, avec trop de sévérité : « Le dix-septième siècle est un siècle de platitude universelle, où il fallait être à quelqu’un pour être quelque chose (1). » C’est exagérer la rigueur d’une condition qui n’exclut ni la liberté de l’esprit, ni l’indépendance du caractère. « Être à quelqu’un, » c'était une nécessité absolue pour ceux dont le talent formait la principale richesse.

Rotrou fut d’abord au comte de Soissons, ce brouillon téméraire, qui compromit un moment la fortune de Richelieu et périt dans son triomphe. C’est à lui qu’il dédie sa première pièce; c’est de lui qu’il se proclame, dans sa dédicace^ le « très humble sujet. » Les mêmes protestations de dévouement passionné se retrouvent dans la dédicace des Occasions perdues (1631) à la comtesse de Soissons, cette future frondeuse, qui fait un cas particulier de ses ouvrages. « J’ai pris avec la naissance l’honneur d’être votre créature. » Avec la naissance, c’est beaucoup dire; mais les dédicaces n’allaient guère sans hyperbole, et le comte de Fiesque, dans la dédicace de la Diane (1630) n’est pas moins bien traité.

Si l’on jugeait les protégés par les protecteurs, on aurait une médiocre opinion de cette jeunesse irréfléchie qui semble courir au-devant des plus brillants aventuriers de l’époque. Ne quitter Soissons que pour Fiesque, cela ressemble à une destinée. Fiesque, ce type môme du mécontent, ce frondeur incorrigible que les échecs et les exils ne rebutent pas, avait du sang de conspirateur dans les veines; mais il était trop frivole pour être dangereux (2). Il faut se hâter d’ajouter, à la justification de Fiesque et aussi de Rotrou, que le futur protecteur de Segrais avait la réputation .d’homme d’esprit, et par elle, autant que par sa distinction d’homme du monde, jouissait d'un grand crédit dans les coulrsses.

Le plus clair profit que Rotrou lira de la protection du comte

(1) M. Albert, La Littérature française au dix-septième siècle.

(2) Voir Saiat-É-vremond, Belation du voyage de M., de Longueville en Normandie.

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de Fiesque, c’est qu'il pénétra, o^ràce à elle, dans ce nnonde ‘ des lettres et du théâtre qui se fût ouvert seulement à demi à , un débutant isolé. Présenté par lui à Chapelain et à Mairet, il le remercie de ce service en homme qui en sent tout le prix(l) :

« Vous savez par quels et combien d’esprits ma pièce a été considérée chez ce grand homme à qui vous avez justement donné tant d’éloges et voué tant d’amitié. Il vous souvient de l’approbation qu’elle y reçut, et pas un de ces divins esprits qui la voulurent entendre jusqu’à trois fois n’en fit un jugement contraire au vôtre. » Le « grand homme, )) c’est Mairet, et les « divins esprits » — on est divin à peu de frais dans les dédicaces — ce sont les écrivains qui formaient chez lui une sorte d’académie de l’art dramatique. On s’y lisait muluellement ses essais; la critique mesurée y était permise, mais on n’en abusait pas ; l’éloge, même excessif, n’était pas interdit. C’est là que Rotrou dut connaître ce malheureux Pichou, qui mourut assassiné, à trente-cinq ans, et Antoine Mareschal, esprit original, mais poète mendiant. Ces auteurs aujourd’hui oubliés, jeunes, insouciants, faciles, trouvaient en Rotrou un ami indulgent : il écrivait un sonnet sur la Filis de Pichou, et des vers complaisants en tête ôe la Sœur valeureuse, de Mareschal, où le nom de Rotrou apparaît, pour la première fois, à côté de ceux de Mairet, de Scudéry et de Corneille. On lui rendait avec usure ces éloges : parmi ces pièces liminaires dont il était de bon goût de faire orner, par des mains amicales, le frontispice d’une comédie nouvelle, il en est où l’admiration la plus chaleureuse parle d’avance, un peu trop tôt, il est vrai, le langage de la postérité :

Rotrou, quand j’oy tes vers tonner sur un théâtre, [

Je suis ravi d’en voir tout un peuple idolâtre ; j

Je prise seulement de tous les spectateurs

Ceux qui de tes beaux vers sont les admirateurs... \

Travaille incessamment; le peuple f y convie.

Puisqu’on si peu de temps tu fais tant de beaux vers, '

Tu répondras un jour des moments que tu perds (2).

Hélas! le poète en perdait trop. S’il recevait les conseils de ’

(1) Dédicace de la Diane. L'auteur y" dit que sa pièce eut du succès près V du public, qui n’y trouva pas « de ces beautés effrontées qui ne se plaisent que sur le théâtre. »

(2) Elégie en tête de la Çélîmène (1633).

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Mairet, à combien d’autres influences il ne savait pas résister I Les passions étaient venues, et celte âme naturellement passionnée ne luttait qu'avec mollesse contre elles. Disons mieux, il s’y complaisait : ce n'est point au hasard qu’il a semé dans ses pièces tant de maximes d’une morale facile et souriante;

Une austère vertu plaît moins qu’un beau péché...

La plus belle vertu n’est pas la plus austère (1).

Aucune vertu ne fut moins austère que celle de notre poète. \ Il aima : pour lui, comme pour Corneille, l’amour est chose ' fatale ; il n’essaya même pas de se soustraire à la fatalité commune; il y aida peut-être :

Qui peut fuir l’amour? Est-il rien qu’il ne touche ?

En un si beau combat, la force du vainqueur

N’excuse-t-elle pas la faiblesse du cœur?... (2)c

Mais souvenons-nous qu’il a dit aussi :

Les belles passions sont pour les belles âmes (3),

et gardons-nous de le prendre au mot, quand il s’accuse luimême d’avoir traversé les « sales voluptés où plus d’un de ses amis s'attarda. Ce cœur ardent, mais ingénu, resta pur, semblable à la source vive, qui, un moment troublée, reprend bientôt sa limpidité transparente. S’il n’avait pas connu l’amour vrai, qui élève la pensée et trempe le caractère, il n’aurait su peindre, ni les nuances délicates, ni les orages de la passion; il n’aurait composé ni Laure persécutée^ ni Venceslas. Poète aimable des amours faciles, il eût borné son ambition à écrire des tragi-comédies où l’amour quintessencié aurait parlé le langage de la galanterie contemporaine, ou des vers galants, comme l’Élégie à mademoiselle Caliste C..., qu’il se donne le plaisir de dédaigner, après avoir été dédaigné par elle. Mais l’eût-il écrite, cette charmante lettre d’envoi de la Belle AU 'phrède, où le cœur parle seul et parle si bien :

« Ma guère Sylvie,

« Je vous fais un mauvais présent, après l’avoir si longtemps différé; mais enfin il vaut mieux donner peu que rien du touU

(1) CléagénoTy IV, 2 ; Don Bernard, III, i.

(2) Laure persécutée^ V, 8.

(3) Occasions perdues, III, 1,

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Ce qQ’on donne est toujours précieux quand il part du cœur, ou plutôt on ne peut rien donner de précieux, après avoir donné le cœur même. Vous savez combien absolument \’ous possédez le mien, et vous feriez tort à la plus véritable alfection qui fût jamais, si vous doutiez de l’empire que vous avez sur moi. Ne recevez donc mon Alplirèdeque comme un divertissement d’une heure que je vous envoie. Si vous la trouvez belle, vous pourrez croire aussi que sa beauté est naturelle, que Je théâtre ne lui en a point donné, et que les fautes de l’impression lui en ont ôté : telle quelle est, elle est de moi, et vous me souffrez assez de vanité pour que je croie que tout ce qui en vient vous est agréable. Je vous parle sans artifice, comme vous voulez que soient nos entretiens, et comme sincèrement et sans fard, je suis, ma chère Sylvie, votre très humble et très fidèle serviteur. »

Qui donc était cette mystérieuse Sylvie? Était-ce, comme on l’a conjecturé, Madeleine Béjart, actrice du Marais, qui devait s’éprendre de Molière après s’être éprise de Rotrou, et qui se faisait poète pour chanter le triomphe à'Herade mourant? Que ce soit elle ou toute autre, celui qui a su dire un tel adieu à une femme aimée a su ce que c’est que l’amour, peut-être aussi ce que c’est que la souffrance; mais, s’il a souffert, il n’a point étalé sa souffrance à nos yeux; il ne s’en est point fait une parure. C’est sans amertume qu’il eût pu dire, lui aussi, de ces heures délicieuses et frivoles, perdues pour l’art :

Je suis encore à voir le seul et premier fruit Que jamais ou l’amour ou le jeu m’ait produit (1).

L’amour et le jeu, voilà les deux passions qui troublèrent la jeunesse de Rotrou. Encore est-ce calomnier l’amour que lui imposer un tel voisinage. Un poète qui n^aurait pas aimé serait-il un poète? et la lettre à Sylvie ne suffit- elle pas à démentir le mot injuste de Sainte-Beuve : « Cette noble nature avait du vulgaire, du bas? » Non, ce n’est point l’amour qui mit en péril la destinée du poète. Si Rotrou, jeune et pauvre, « réalise l’idée qu’on se fait du poète ardent, impétueux, endetté, inégal en conduite et en fortune (2), » c’est d’ailleurs que lui vint cet égarement passager d’un esprit juste et d’un

(1) Rotrou, Don Bernard^ I, 1.

(2) Sainte-Beuve, Port-Roy al^ t. 1, 1. 1, ch. vu.

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cœur sain. L’amour et le jeu prennent l’homme tout entier ; mais l’un du moins l’arrache aux préoccupations sordides et le force à regarder en haut ; l’autre le courbe vers les choses de Ja terre, vers les âpres espérances et les convoitises inavouables. Gomment une âme aussi noble s’abandonna-t-elle à une passion si dégradante? Autant vaut demander pourquoi ce fut la passion universelle du siècle, pourquoi Tristan, compagnon de jeu et de poésie de Rotrou, en fut la victime, pourquoi Regnard a écrit le Joueur^ Dancourt la Désolation des Joueuses et la Déroute du Pharaon^ le P. Porée le Pézophile^ J. de la Forge la Joueuse dupée^ dédiée précisément à la comtesse de Fiesque. Rotrou était de la ville où devait naître le grand joueur d’échecs, Danican Philidor; mais il n’apportait point au jeu ce sang-froid attentif qui préside aux combinaisons savantes: il s’y jetait avec toute la fougue d’une jeunesse impatiente du frein. Son imagination, avide d’inconnu, l’y entraînait, et lui faisait rêver peut-être, en même temps que la richesse, Findépendance assurée : car, nul ne le sentait mieux que lui :

La pire liberté vaut des liens dorés (1).

Vingt fois déçu, vingt fois il fit effort pour se soustraire à ce honteux esclavage, et vingt fois, hélas! il y retomba. D’après une tradition douteuse (2), pour s’épargner de trop fréquentes tentations, il avait fait d’un tas de fagots une caisse d’épargne d’un nouveau genre: la diflîculté d’en retirer son argent clairsemé le décourageait d’aller l’y chercher souvent. Mais à quoi bon s’abaisser â ces misérables artifices, si la passion était éteinte? et si elle vivait encore, à quoi bon lui opposer cette fragile barrière? La seule excuse du poète, c’est précisément l’irrésistible violence de cette passion ; qu’on ne la travestisse pas en manie puérile ! qu’on ne nous montre pas Rotrou rusant avec elle! A ce jeu, il eût été bientôt vaincu : car il ne s’appartciuiit plus, et il n’avait pas encore le droit d’écrire ces vers si fiers de Venceslas sur l’âme qui se possède et se contient :

A force de sagesse on peut s’être dompté,

Et rien n’est tant à nous que notre volonté.

(1) Rotrou, Captifs, I, 3.

(2) Parnasse français^ de Titon du Tillet, et Histoire littéraire, de l’abbé Lambert.

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Pourtant, le péril était sérieux: caria volonté ne peut être humiliée sans que l’intelligence soit atteinte, et Rotrou l’a dit avant Boileau :

L’esprit s’alentit quand le cœur se ravale.

Il en fit l’épreuve : tant que sa vie manqua de règle, son talent resta facile et négligé : il ne devint ferme et sobre que lorsque la vie fut devenue plus sévère et plus digne. Dans les moments de nécessité pressante, le joueur enfiévré se souvenait quïl était poète : fiévreusement encore, il écrivait, en deux nuits, une de ces pièces hâtives, qui en quelques jours étaient apprises et représentées. On l’eût fort étonné en lui exposant nos idées modernes sur les droits d’auteur: chaque pièce était livrée pour un prix fait, et quel prix ! Du Ryer était payé au taux de quatre francs le cent pour les grands vers et de deux francs pour les petits. Besoigneux et jeune, Rotrou ne pouvait être beaucoup plus ambitieux : pour un total de 2250 livres tournois, il cédait aux libraires Sommaville et Quinet la propriété de ses quatorze premières pièces (l). Il n’était plus alors un débutant; mais quel débutant ne repousserait aujourd’hui avec indignation la seule idée d’un marché si peu lucratif? Sommesnous donc moins modestes, ou valons-nous davantage?

Pauvre au dix-septième siècle, Rotrou se fûtpeut.-êti*e enrichi au dix-huitième: car il « produisait » beaucoup et vite. Il y a peu d’années de cette période qui ne soient marquées par deux ou trois pièces nouvelles. Elles se succèdent l’une à l’autre, comme la vague succède à la vague, avec la même régularité un peu monotone. A peine quelqu’une, de loin en loin, se dresse un peu plus haut; mais elle meurt aussi bientôt, déjà remplacée par une autre qui la fait oublier. Il faut en plaindre le poète plutôt que l’en accuser : car nous touchons à la crise qui, par l’excès même de l’humiliation, réveilla son énergie endormie, et le rendit à sa noble nature, à ses vrais instincts, à son amour désintéressé de l’art.

« C’est dommage, écrivait Chapelain au comte de Fiesque, qu’un garçon d’un si beau naturel ait pris une servitude si honteuse ; il ne tiendra pas à moi que nous ne l’en affranchissions bientôt. » Quelle était cette « servitude honteuse » dont parle Chapelain? M. Guizot a conjecturé que Rotrou, suivant

(1) Actes du 11 mars 1636 et du 17 janvier 1637, cités par JaL

KT SON ŒUVRIî!.

un usage autorisé par l’exemple de Hardy, s’était mis aux gages d’une troupe de comédiens, pour qui seuls il écrivait ses pièces. Depuis, la conjecture est devenue certitude (1). Et pourtant l’on a peine à concevoir de nos jours ces contrats monstrueux qui annihilent toute liberté, toute dignité humaine, et font d’un homme d’intelligence et de cœur l’instrument passif de quelques comédiens avides. Rotrou était devenu « leur auteur, « leur chose, à tel point qu’il n’avait même pas le droit de publier les pièces qu’il écrivait pour eux, et qu’un an après la lettre de Chapelain, il est obligé de prendre un masque pour faire imprimer sa tragi-comédie de Cléagtïnor etDoristée (2). Au contraire, dans la seconde édition de la même pièce, datée de 1635, il se nomme ouvertement et promet de publier bientôt toutes ses œuvres, au nombre de trente. Ce joug a donc pesé sur lui pendant trois ans. Que de dégoûts, que de révoltes on devine durant ces trois longues années, où la poésie, ce facile plaisir de sa jeunesse, lui apparaissait comme le plus ingrat des métiers ! Adieu l’aimable loisir que l’étude sans fatigue rend plus cher encore! Adieu le repos tant souhaité, jamais conquis!

Que le repos est doux ! heureux qui le possède (3) !

Lui, il n’avait pas le droit de se reposer. Encore si son travail avait trouvé sa récompense dans l’espérance, dans l’illusion même de la gloire! Mais d’autres recueillaient le fruit de ce travail obstiné ; c’est à d’autres qu'appartenaient son intelligence et son nom. Par bonheur, il lui restait des amis, les

(1) Il faut avouer pourtant que la lumière n’est pas entièrement faite sur ce point obscur, et que toutes les hypothèses peuvent être autorisées par l’étrange dédicace de CléagénoVy tragi-comédie que le poète appelle « la cadette de trente sœurs prêtes à la suivre. » Que seraient devenues ces trente pièces? Cléagénor est la troisième de celles qui nous sont restées. Faudrait-il donc reporter à une date très antérieure, à l’extrême jeunesse du poète, la « honteuse servitude » dont parle Chapelain? Mais la lettre de celui-ci à Fiesque (ou à Godeau, selon d’autres) est datée du 30 octobre 1632. Ce qui est établi, c’est la réalité de cet esclavage. Le poète Gaillard écrivait dans sa Monomachie :

Corneille est excellent, mais il vend ses ouvrages ;

Roirou fait bien des vers, mais il est poète à gages.

(2) « Cette pièce, dit l’éditeur, me fut mise en main naguère par un inconnu; il ne voulut jamais nommer son auteur. »

(3) Rotrou, Les deux Pucelles, IV, 5,

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comtes de Soissons, de Fiesque, de Nançay , le marquis de Liancourt, surtout le comte de Belin, qui semble avoir, sinon recueilli dans sa maison (1), du moins protégé Rolrou en même temps que Mairet, ne lui demandant sans doute, en échange, que d’écrire un rôle pour mademoiselle Lenoir, actrice du Marais, dont il était aussi le protecteur, un peu moins désintéressé. Ce qui est certain, c’est que, l’année même de sa délivrance, Rotrou lui dédie sa seconde édition de Cléagénor et l’année suivante ses Ménechmes.

Mais les érudits qui ont tenté, sans y réussir tout à fait, d’élucider ce point obscur, parmi tous ceux qui ont aidé à la délivrance de Rotrou n’ont oublié que Rotrou lui-même. Si les démarches de quelques grands seigneurs ont suffi pour le racheter de cet esclavage, comment se fait-il qu’elles aient été si tardives, et que, pendant trois ans au moins, le poète ait été livré à ses propres ressources? et d'où vient qu’il ait dû se mettre aux gages d’une troupe de comédiens, s’il pouvait puiser dans la bourse toujours ouverte du comte de Fiesque ou du comte de Belin? N’est-il pas plus simple et plus digne aussi de lui de croire que, s’il avait des amis dévoués, il n’avait plus de protecteur dont la fortune fût la sienne, et que, servitude pour servitude, il avait préféré celle qui lui permettait de vivre, sans éclat, mais sans bassesse ?

Qu’il ait attendu la fin de son engagement ou qu’il l’ait hâtée par ses propres efforts, qu’importe ! Aux yeux de ceux qui connaissent cette âme fière il n’en reste pas moins évident qu’il a été le premier à sentir la fausseté humiliante de sa situation , et le premier aussi à faire effort pour y échapper. L’inertie eût été l’indice d’un avilissement définitif; or, jamais Rotrou ne fut moins avili. C’est de ce moment, au contraire, que date son relèvement moral ; c'est de cette épreuve suprême qu’il sort fortifié et purifié, armé pour tous les combats, prêt à tous les sacrifices. Désormais il n’est plus à personne; il reprend possession de sa pensée aliénée trop longtemps. Par un contre coup naturel^ en même temps que l’homme se redresse, le poète prend une conscience plus nette de son vrai

(1) Daus le Parnasse ou la Critique des poètes, La Pinelière dit que le comte do Helin a a dans sa maison deux des plus belles muses et des plus éloquentes qui paraissent sur le théâtre. » M. Èd. Fournier croit qu’il s'agit de Mairet et de Hotroq.

ET SON ŒUVRE

génie. Qui connaît, qui lit aujourd’hui les pièces composées dans l’obscure période de 1632 à 1635, la Célimène^ VHeureux naufrage, la Céliane, la Belle Aiphrède, la Pèlerine amoureuse, le Filandre, Agésilan de Colchos, Vbmocente infidélité, tant de tragi-comédies et de comédies sitôt mortes que nées? La mode entraînait de ce côté les comédiens, et Rotrou^ qui suivait les comédiens, suivait la mode. Livré à lui-même, il n’abandonnera pas aussitôt la tragi-comédie; mais s’il s’attarde encore parfois aux étranges aventures èC Amélie ou des Deux Pucelles, il rencontre dans Laure persécutée le sentiment vrai, l’émotion sincère; il va demander à l’antiquité le secret du comique franc et du pathétique naturel ; il écrit les Sosies et Antigone. Toutes les folies du passé sont oubliées ; d’un regard plus viril il embrasse l’avenir dont la séduisante perspective semble se prolonger au loin : il a vingt-sept ans.

A ce moment décisif de sa vie, sur le chemin, désormais libre d’obstacles, où il marche résolument, sa bonne étoile met Richelieu et Corneille.

Malgré ses liaisons avec les comtes de Soissons et de Fiesque, Rotrou était fait pour plaire à Richelieu. Jamais il n’avait tendu, comme tant d’autres, une main avide aux libéralités du grand ministre; jamais il ne s’était laissé éblouir par l’éclat trompeur d’une fortune sujette à tant de revirements soudains.

Hélas ! qu’un faible effort change les favoris !

Qu’ils sont près de la haine, alors qu’ils sont chéris (1) !

Mais il avait vu la faveur, d’abord incertaine, du cardinal s’affermir de jour en jour; il avait assisté à ces complots sans cesse renaissants, sans cesse domptés, à ces exécutions sanglantes, dont on trouverait la justification en plus d’un passage de ses œuvres ;

La perte d’un sujet dangereux à l’État,

Avant tout autre soin, importe au potentat :

Tel membre, retranché du corps d’une province,

Est le salut du reste, et le repos du prince [2).

/ Si Ton fait la part de ces maximes républicaines qui sont la parure obligée, classique, pour ainsi dire, de tout drame, sur-

(1) Rotrou, Occasions perdues, III, 1,

(2) Laure persécutée, I, 5.

ROTROU

tout imité des anciens, si Ton cherche à définir, non pas la politique de Rotrou — le mot serait trop ambitieux — mais l’esprit de son théâtre, on s’étonne d’y voir en cent endroits la raison d’État glorifiée. Le noiubre est grand parmi ses personnages de ceux qui taxent la douceur de faiblesse. Ne croirait-on pas entendre Richelieu parler à Louis XIII, et non Polynice à Jocaste :

Je tiens indifférent d’être craint ou de plaire.

Qui règne aimé des siens en est moins absolu.

Cet amour rompt souvent ce qu’il a résolu.

Plus est permis aux rois à qui plus on s’oppose :

Une lâche douceur au mépris les expose ;

Le peuple, trop aisé, les lie en les aimant.

Il faut, pour être aimé, régner trop mollement (1).

Depuis longtemps d’ailleurs, le poète avait fait un public aveu de son admiration pour celui que calomniaient ses protecteurs. V Hercule mourant (1632), dédié au cardinal, est précédé d’une ode remarquable moins par la verve lyrique que par l’évidente sincérité de l’enthousiasme pour ce « démon de la France » qui enfante chaque jour des « miracles. » Si l’on pardonne au poète l’abus des souvenirs et des comparaisons mythologiques, tout le reste semble emporté par un vif élan de reconnaissante sympathie :

Tel on voit ton savant génie,

Au service de notre roi,

Conduire d’une égale foi Toutes les choses qu’il manie.

On ne voit sa sincérité Gauchir d’un ni d’autre côté,

Quoique jamais il ne repose,

Et, dans ses travaux inouïs.

L’unique but qu’il se propose Est la volonté de Louis.

Aux yeux de Rotrou, le despote s’évanouit; il ne veut plus voir que le grand politique. Ce roi qu’on disait opprimé par son ministre, il le relève en l’associant à l’œuvre entreprise, en lui faisant comprendre à quel point Richelieu lui est nécessaire :

(1) Piotrou, Antigone, II, 4.

ET 5- ON ŒUVRE

Saiive-le de tout accident,

Puisqu’il n’est malheur où mon prince Peut tant perdre qu’en le perdant.

C’était comprendre Richelieu comme il voulait être compris. Mais il vit bientôt de près, de trop près peut-être, le ministre qu’il admirait de loin, et les petits côtés du grand homme lui apparurent. D’une part, l’Académie française était fondée; mais, de l’autre, l’Académie de campagne des cinq auteurs rendait au cardinal des services moins relevés. On regrette pour Rotrou qu’il ait fait partie seulement de la dernière. Mais, en dépit des fréquents voyages qu’exigeaient les répétitions de ses pièces, en dépit du plaisir qu’il éprouvait à respirer parfois encore ce « doux air de la Seine (1), » qu’on n’oublie pas, il restait fidèle à Dreux et refusait de se fixer à Paris, soit par amour pour sa ville natale, soit par crainte des tentations nouvelles contre lesquelles il ne se sentait pas assez aguerri. Le règlement étroit — s’il exista jamais — qui faillit écarter Corneille de l’Académie, en écarta, dit-on , Rotrou pour toujours (2). Est-ce vraiment pour Rotrou seul qu’il le faut regretter?

U II y avait, dit Geoffroy, cinq versificateurs ordinaires de la chambre de Son Éminence ; c’étaient des nègres que le cardinal chargeait de l’exécution de ses plans; ils sont connus sous le nom des cinq auteurs. Corneille avait le malheur d’êlre du nombre. Cet écrivain, qui ne respirait que la liberté romaine.

(1) Rotrou, Célimène, T, 1.

(2) On ne comprend guère comment M. Dareste a pu écrire : « Boisrobert, Conrart, Chapelain, Rotrou et le grand Corneille comptèrent parmi les fondateurs de cette compagnie qui fut l’Académie française. » {Histoire de France, I. XXIX, t. V.) Si nous en croyions pourtant un curieux ouvrage, dont nous devons la communication à robligeance de M. Jarry, c’est Rotrou qui aurait suggéré à Richelieu l’idée de créer une académie à l’exemple de celle que Clémence Isaure avait fondée à Toulouse. [Jean Rotrou, dit le ^'»'and. Dreux, Lenienestrel, 1869.) Mais les deux lettres de Rotrou à Richelieu qu’on y produit, pour la premièie fois, d’après les notes d’une petite nièce du poète, la comtesse Milon de Lernay, outre qu’on n’en révèle pas la source et qu’elles ne portent pas de date précise, sont d’un tour et d’un style trop modernes pour ne pas éveiller le soupçon, quand même elles ne proviendraient pas de la collection Chasles. — M. L Person fait remarquer qu’aucun article du règlement de l’Académie n’impo-ait la résidence ; il cite les exemples de Balzac, Maynard, Godeau, Corneille môme, et conclut que, si Rotrou ne fut pas reçu, c’est qu’il ne se présenta pas.

ROTROU

fut sur le point d’être chassé et disgracié pour avoir eu l’audace de changer quelque chose à l’acte qui lui avait été confié. « Glorifier ainsi Corneille, c’est le glorifier aux dépens de Rotrou, injustement confondu dans la foule des « manœuvres dram.atiques. » Mais relever Rotrou, ce n’est pas amoindrir Corneille; c’est le grandir encore : car ces deux gloires jumelles ne sauraient être divisées sans en être affaiblies.

Parti d’une idée juste, et comprenant à merveille l’influence morale, môme politique, du théâtre, Richelieu eut le double tort de croire qu’on pouvait soumettre à une règle despotique un art qui vit de liberté, et de mal choisir les poètes qu’il (c embrigada » pour l’aider dans cette œ.uvre impossible- Les uns étaient trop médiocres, les autres trop indépendants.

Qu’était-ce que Colletet, le plus vieux de tous? Un avocat, qui eut une seule fois la fantaisie d’être poète dramatique, et n’y revint plus. Que Boisrobert? Un autre avocat, devenu abbé, mais resté valet, hâbleur et libertin, médiocre en tout, bien que spirituel, et célèbre par ses disgrâces au théâtre avant de l'être par ses disgrâces à la cour. A côté de cet étrange abbé (abbé de Thélème), voyez le visage défiguré du maigre et pâle Claude de l'Estoile , seigneur du Saussay. Il n’a rien écrit encore pour le théâtre, et ce qu’il écrira un jour lui vaudra moins de renom que sa mort, causée par une indigestion de confitures. Mais il connaît les règles, mérite rare encore : car les règles viennent à peine d'être inventées.

C’est une découverte dont Corneille et Rotrou ne paraissent pas se douter. L’un, qui se permettra d’avoir du génie contre les règles, n’est pas encore l’auteur du Cid. L’autre, qu’il ne faut point s’étonner de voir nommer avant Corneille, n’est pas seulement compté parmi u les plus beaux esprits du temps (1); » il est l’arbitre du théâtre. C’est vers lui que se tournent les regards inquiets des jeunes poètes; c’est lui qu’ils assiègent de leurs « importunes visites (2).« S’il paraît dans sa loge de l’tlôtel de Bourgogne, vers laquelle tant de têtes sont levées, ils lui font la révérence et disent : « Voilà M. de Rotrou; il a bien parlé de ma pièce. » Où donc est Corneille? Ces débutants ne songent point à lui; mais iis déclarent « que VInnocente infidélité est la plus belle pièce de Rotrou, quoiqu’on ne s’ima-

(1) Comédie des comédiens, de Scudéry (1634),

(2) Vers à un ami de Dreux.

p;t son ceuvPvK.

ginât pas qu’il pût s’élever au-dessus de celles qu’il avait déjà faites (1). »

Seul peut-être, Rotrou a deviné le génie qui s’ignore luimême; dès 1633, il s’écrie, avec cet orgueil modeste qui sera le trait distinctif de son ami :

Pour le rendre justice autant que pour te plaire,

Je veux parler, Corneille, et ne me puis plus taire.

Juge de ton mérite, à qui rien n’est égal.

Par la confession de tou propre rival (2).

D’instinct, ils s’étalent compris et ils s’étaient aimés. Ne poursuivaient-ils pas le même but, la gloire, « cet objet des belles volontés..., cet aimant des esprits généimix (3)?» N’étaient-ils pas étrangers tous deux à cette jalousie mesquine, qui est un aveu d’infériorité? u Les plus beaux succès des autres, écrivait Corneille, ne produisent en moi qu’une vertueuse émulation, qui me fait redoubler mes efforts pour en avoir de pareils (4).)) Et il le prouvait en triomphant des succès de Rotrou, en associant son nom au sien, en répétant, avec une bonhomie qui n’est pas sans fierté : « M. Rotrou et moi nous ferions subsister des saltimbanques (5). « A son tour, Rotrou, désenchanté des joies de l’amour, cherche dans l’amitié des joies égales, sinon supérieures, qui puissent remplir la capacité de son âme :

Il est des amitiés plus fortes que l’amour (6).

D’autres, qui, avec un apparent enthousiasme, avaient salué le « soleil » levant, s’étaient vite offusqués de sa lumière trop éclatante. Après avoir tendu à Corneille une main amie, Scudéry et Mairet lui avaient déclaré une guerre implacable. Qu’importait à Corneille! Ne lui restait-il pas celui qui, à condition de pouvoir l’appeler son maître, se laissait volontiers appeler son « père? » A la veille du Cid, ce « père » si jeune, hier encore si frivole, mais guéri maintenant et mûri par une douloureuse expérience, relevait, dans la société des Cinq

(1) La Pinelière, le Parnasse ou la Critique des poètes (1635).

(2) Élégie en tête de la Veuve; c’est la plus longue des pièces liminaires.

(3) Rotrou, Clorinde, III, 1.

(4) É pitre eu tète de la Suivante.

(5) Menagiaua.

(6) Rotrou, Agésilan de Colckois

ROTROU

auteurs, le courage de Corneille, timide à force d’être fier ; il lui apprenait à s’estimer à sa juste valeur et à dédaigner ceux qui le dédaignaient. Au lendemain de ce triomphe, qui fut aussi le sien (car les Sosies de Rotrou eurent à l’Hôtel de Bourgogne le même succès que le Cid au Marais (1), son amitié s’accroît avec son admiration ; il salue Corneille grand homme, il est heureux de son bonheur.

Aux esprits généreux,

Annoncer un bonheur, c’est être bien heureux (2)«

Tl refuse de prendre dans la ligue des envieux la place d’honneur qu’on y ofïrait aux anciens amis de Corneille. Seul, il le défend contre tous, et, pour le mieux défendre, se jette dans la mêlée, se fait satirique et pamphlétaire : l’un des écrits qu’a vu naître la querelle d.u Cid a paru à certains critiques porter la marque, sinon la signature de Rotrou (3). Présent, il réclaire par ses conseils; absent, il le soutient et le console par des lettres qu’on voudrait avoir conservées pour y voir le cœur des deux amis à nu :

L’ami qui souffre seul fait une injure a l’autre (4).

Combien Corneille eût souffert davantage de ces mille piqûres d’amour-propre, si Rotrou n’eût été là pour tout adoucir! et qui sait si le découragement du grand homme n’eût pas été irrémédiable sans lui, si nous ne lui devons pas tant de chefsd’œuvre, dont Corneille, isolé, aigri, écœuré, n’eût pas daigné laisser à la postérité l’éternel patrimoine? Ce ne sera point assez : pour se donner le plaisir de louer son ami, devenu le maître de la scène française, il fera violence à l’histoire; par le plus admirable des anachronismes, un martyr chrétien glo-

(1) « Depuis deux jours, le public a été diverti du Cid et des Deux Sosies à un point qui ne se peut exprimer. » (Lettre de Chapelain, du 22 janvier 1637.)

(2) Rotrou, Clorinde, V, 4.

(3) « Vinconnu et véritable ami de MM. Scudéry et Corneille est de Rotrou. » (Nicéron.) Nous devons dire pourtant que plusieurs critiques n’attribuent pas à Rotrou cet écrit, d’ailleurs médiocre.

(4) Rotrou, Venceslas, III, 2. 11 y a eu certainement des lettres échangées entre eux ; ainsi un billet de Corneille à Rotrou, daté du 14 juillet 1637, nous apprend que c'est i’Honrado Ermano de Lope de Vega, si étrange pourtant, qui suggéra à Corneille l’idée de ses Horaces,

ET SON ŒUVRE

riTiera sur cette même scène ces drames cornéliens, qui, justement acclamés,

Portent les noms fameux de Pompée et d’xiuguste,

Ces poèmes sans prix, où son illustre main

D’un pinceau sans pareil a peint l’esprit romain (1).

N’est-ce pas le dernier mot de la « généreuse émulation » dont parlait Corneille que de s’effacer derrière son rival et de jouir de sa gloire en la publiant? Une amitié si désintéressée serait touchante entre des amis vulgaires. Entre des hommes si grands par l’esprit, entre des poètes (race personnelle, s’il en fut) elle devient un exemple précieux, digne d’être mis en lumière, surtout aux époques où il est le plus rare. A quoi bon d’ailleurs y insister? Le propre de ces dévouements qui relèvent l’espèce humaine et protestent contre l’universel égoïsme, c’est d’échapper à toute définition. Si l’on se demande en dernier ressort pourquoi ces deux âmes s’embrassèrent d’une étreinte si intime, on sent qu’on ne peut répondre que par la vieille et simple réponse : parce que c’était Corneille, parce que c’était Rotrou.

Qu’on ne fasse donc pas à Rotrou l’injure de mettre en doute son indépendance, alors qu’on vante celle de Corneille. Soyons sûrs que Corneille lui-même eût réclamé contre ce partage inégal. Lui qui se vantait d'être à Son Eminence (2), il n’eût pas désavoué les louanges à la Montoron sous lesquelles Rotrou accable le cardinal, dans l’élégie placée en tète de la Veuve. Richelieu d’ailleurs ne les payait-il pas en même monnaie? Ne faisait-il pas célébrer les cinq auteurs par la Gazette^ dans les prologues, dans les avis au lecteur? Leurs comédies n’étaientelles pas représentées devant la cour entière, avec un luxe de mise en scène inconnu à l’Hôtel de Bourgogne et au Marais? Eux-mêmes, désignés au respect de tous comme les rois du théâtre, ne siégeaient-ils pas sur un banc séparé, où ils ne perdaient pas un seul murmure d’approbation? Si c’est là de la domesticité, il faut avouer que Richelieu s’entendait à la

(1) Saint- G en est, I, 5.

(2) Préface (V Horace. Dans l’avertissement de Cléagénor et Doristée, Ro- ^trou se félicite que « d’incomparables acteurs » aient « mis la comédie à un <si haut poiut, qu’elle est le plus doux divertissemeut du plus sage roi du ' inonde et du plus grand esprit de la terre. »

ROTROU

rendre légère et que plus d’un auteur moderne n’en ferait pas fi.

Par malheur, Richelieu ne put soutenir jusqu’au bout ce rôle de président d’une société d’admiration mutuelle. Il ne s’était pas contenté d’imposer les sujets et le canevas général de la Comédie des Tuileries^ de V Aveugle de Smyrne, de la / Grande pastorale, enchaînant ainsi d’avance les libres caprices l de l’imagination. Habitué à tout réglementer, il distribuait les cinq actes de chaque pièce à ses cinq auteurs, comme les corps d'armée à ses généraux ou les charges à ses secrétaires d’État. La durée même de ce travail impossible était limitée avec une inflexible précision. Au bout d'un mois, jour pour jour, cette académie en sous-ordre se réunissait dans le cabinet du cardinal. Sur la table du conseil les cinq opérateu^’s déposaient avec gravité leurs cinq actes. Problème plus malaisé à résoudre que ceux de la politique ! De ces actes isolés, différents par l’esprit, la couleur et le ton, il s’agissait de faire un drame harmonieux! Richelieu présidait, collaborait parfois, révisait toujours. A son défaut, Desmarets de Saint-Sorlin jouait, sans trop de succès, au Richelieu. Lui aussi, tragique malgré lui, se voyait dans la cruelle obligation d’avoir du géniepar ordre. Il y faisait ses efforts ; mais de plus grands que lui n’y réussissaient pas.

Tomber de Richelieu à Desmarets, c’est humiliant : dépenser, en une seule année, dix mille vers à quatre pièces en cinq actes, c’est le plus ingrat des labeurs, même quand la besogne est divisée, surtout quand elle l’est; car il y a des collaborations qui la rendent plus lourde encore. Plus mûr, plus hautain peut-être, à coup sûr moins insouciant de cet avenir qu’il touchait presque du doigt. Corneille s'indignait de voir tant de temps perdu pour sa renommée et cherchait avidement l’occasion d’une rupture. Avec moins de raideur apparente, Rotrou n’était guère plus expert en ce iRÔtier. Si jamais imagination a été impatiente de la règle, c’est assurément la sienne ; elle avait besoin de se jouer dans le libre espace. Sans doute, d’humeur plus facile, il se laissa vivre et ne se soucia point de précipiter l'inévitable crise ; tout entier à la joie de la liberté reconquise, et l’épaule encore toute meurtrie du joug pesant des comédiens, il trouvait léger celui du cardinal (1); mais il eu

(l) Dans certains actes, il s^intituIe gentilhomme ordinaire de ?»îgr Pérainentibsime cardinal duc de Richelieu, seigneur de Thoisy, conseiller du roi, etc. (M. Person).

ET SON ŒUVRE

sentit le poids dès que Corneille ne l’aida plus à le porter. S’il eût tardé à suivre son ami dans sa retraite, comment expliquerait-on que la société des cinq auteurs se soit si promptement dissoute? Pour occuper un seul fauteuil vide dans l’académie privée du cardinal, vingt rivaux se seraient présentés, tous chargés de titres, tous convaincus de leur mérite et de l’infériorité de leurs concurrents, tous certains d’avance de faire oublier Pierre Corneille. D’où vient qu’on ne fît pas appel à leur dévouement ?Ap])aremment de ce qu’il y eut plus d’un vide, de ce que le maître tout-puissant, impuissant en ceci, dut reconnaître l’inutilité d’une nouvelle épreuve condamnée à un nouvel échec. Le départ de Rotrou dut être, il est vrai, plus tardif et moins bruyant ; car il avait des tempéraments à garder dans sa conduite vis-à-vis d’un protecteur si puissant ; mais qu’aurait-il fait désormais dans cette société qu’à ses yeux la retraite de Corneille avait décapitée?

Sont-ce là de ces conjectures hasardées auxquelles nous réduisent et le silence ingrat des contemporains et le silence modeste du poète? Non : car ses propres aveux nous le montrent poussant l’indépendance jusqu’à la sauvagerie:

On m’accuse partout de peu de complaisance (1).

Dans la seule pièce lyrique où il nous ait parlé de lui-même, (on était discret au dix-septième siècle) il se déclare insensible aux beautés du Cours-la-Reine, comme aux flatteries des courtisans qui l’admirent et s’étonnent de ne point trouver dans sa U hantise « les memes charmes qu’en ses vers. A Vincennes, au Louvre, il reste froid; les repas où rit la gaieté rabelaisienne de Boisrobert lui soulèvent le cœur:

En l’état où je suis, qui veut bien m’afiliger N’a qu’à m’entretenir de repas et de noces,

Et, quoique des seigneurs me pensent obliger,

Je hais d’entrer en leurs carrosses (2).

N’est-ce point un cri parti de l’âme, où l’homme se trahit tout entier? Loin, bien loin sont ces confidences apprêtées des poètes modernes, toujours si heureux detre aidés par le public ^ se débarrasser de leurs secrets intimes, et de pouvoir pren-

(1) Vers à un ami de’ Dreux,

(2) Ibidem.

ROTROU

dre, jusqu’en leurs tristesses, des poses savamment étudiées ! C’est dans une lettre familière queRotrou laisse échapper cette plainte, dont il ignorait que l’écho dût arriver jamais Jusqu'à nous. D’autres envient sa faveur à la cour, sa popularité au théâtre; lui en souffre. Le triste métier, en vérité, que celui de poète à la mode. Il faut qu’il soit sans cesse tout à tous ; ses gestes sont observés, ses paroles recueillies avec religion. S’il est simple, grave, et se contente d’avoir du génie, il voit bientôt s’éclaircir les rangs de ses fidèles désabusés ; il est bientôt laissé à sa grandeur solitaire. S’il a de l’esprit, c’est pis encore : car il est condamné à en avoir à chaque heure, à chaque minute, à perpétuité ! C’est un bel instrument dont tout le monde veut jouer.

Rotrou s’était lassé de ce rôle d’amuseur public; avec quelque amertume, il le fait sentir :

Je souffre trop quand je songe Aux moyens de dire un bon mot (1).

Cette noble gaucherie des âmes fières, tant de fois glorifiée chez Corneille, la voilà donc avouée par Rotrou I Et les actes, d'accord ici avec les paroles, prouvent mieux que tous les plaidoyers à quel point il fut mauvais courtisan. Peut-être Richelieu, qui permettait à Colletet de le contredire, n’eût-il pas été blessé de rencontrer chez Rotrou les mêmes résistances que chez Corneille. Mais qu’il se fît le partisan le plus militant de fauteur du Cid ! Qu’il allât jusqu’à défendre contre les parodies de Boisrobert, les critiques envieuses de Mairet, les fanfaronnades de Scudéry, une pièce où l’héroïsme castillan d’un duelliste était idéalisé, au moment même où le duel à l’intérieur était frappé de peines rigoureuses, où les Espagnols, à l’extérieur, menaçaientla France de l’invasion, voilà qui dépassait la mesure de l’indépendance tolérée. Dans cette fameuse querelle, se déclarer pour Corneille, c’était se déclarer contre Richelieu. Rotrou fut assez maladroit pour ne pas le comprendre. Ou plutôt il le comprit à merveille; mais son choix était fait : d’un côté, il voyait les valets du Palais-Cardinal, meute hurlante, tenue en re^^pect par l’épée haute de Rodrigue; de l’autre, Corneille et le public. Dans la balance, incertaine d’abord, il jeta le poids de son nom, et peut-être, grâce à lui, pen-

(1) Vers à un ami de Dieux

ET SON ŒUVRE

cha-t-elle plus tôt du côté de Corneille. Témoin de cette mêlée, Boileau eût modifié son vers célèbre, et dit, réunissant les deux amis dans le même hommage :

En vain contre le Cid un ministre se ligue,

Si Rotrou pour Ghimène a les yeux de Rodrigue.

Cette indépendance n’était point de l’ingratitude : car Rotrou n’oubliait point ce qu’il devait à Richelieu; mais il devait plus encore à Corneille.

A Richelieu il devait une idée plus sérieuse de son art, une conduite plus ordonnée de sa vie. Au lendemain d’une crise d’où la dignité de son caractère n’était qu’à grand’peine sortie intacte, il pouvait craindre une rechute prochaine et irrémédiable. Le bras un peu brutal, mais sûr de Richelieu, le soutint et ne lui permit plus de chanceler: pour la première fois, il sentit ce que peut une volonté ferme au service d’une intelligence droite. A cette école un peu tyrannique^ il apprit, non seulement à vouloir, mais à écrire et à penser avec fermeté. L’ordre et la règle lui apparurent enfin, non plus comme des entraves gênantes, mais comme les conditions mêmes de tout progrès durable.

Retenu d’ailleurs dans un milieu distingué, où le langage était poli sans effort, l’esprit élevé sans contrainte, où tant de nobles sujets d’étude s’offraient d’eiix-mêmies à l’observateur, il s’y appropriait les qualités variées et délicates qui faisaient l’honnête homme au dix-septième siècle. Ce ne fut pas le moindre des services que lui rendit Richelieu : car, de plus en plus attiré vers Dreux, vers la vie provinciale et bourgeoise, qui le reposait des émotions d’autrefois, le poète risquait d’oublier Paris et de s’y faire oublier. A Dreux, il eût vécu dépaysé, démodé, loin de ce grand mouvement de rénovation qui emportait alors les esprits. Héros d’une petile ville et d'un petit cercle d’adorateurs béats, il n’eût jamais été qu’un grand homme de province. Chaque voyage à Paris l’y eût fait paraître comme un revenant des anciens jours, comme un disciple attardé de Hardy et de l’Astrée, obstiné à n’habiter qu’un monde de fantaisie, tantôt roulant les gros yeux d’un matamore de tragi-comédie, tantôt soupirant les fades complaintes d’un berger de pastorale. C’est Richelieu qui le sauva de ce danger, et qui lui ouvrit, pour ainsi dire, les portes du monde réel, au seuil duquel l’attendait Corneille.

ROTROU

Rotrou avait précédé de quelques pas Corneille sur la grande route qui menait à l’art vrai, ou plutôt dans les sentiers un peu détournés qui l’y eussent conduit tôt ou tard. Rejoint bientôt et devancé par ce rival que rien n’attardait dans sa marche, il ne le suivit pas de trop loin. Mérite-t-il pourtant d’être comparé à l’un de ces navigateurs sans gloire, capables tout au plus de repasser par où Colomb a passé, et de dire: « J’ai faille même voyage (1) ? » Sans doute, Corneille procède avant tout de lui-même, bien que son génie, on veut bien l’accorder, « ait pu s’épurer à l’exemple des bienséances nouvelles introduiles par Rotrou. » Mais estdl équitable de toujours regarder du même côté, de se complaire toujours à constater l’influence de Corneille sur Rotrou, sans se demander jamais si Rotrou à son tour n’a point été utile à Corneille ? Parce que le Cid a tout effacé dans son rayonnement, est-ce une raison pour oublier qu’il a été précédé d’une longue période de tâtonnements, et que. pendant cette période obscure, le conseiller, l’appui, le guide de Corneille a été Rotrou ?

Si l’on comparait les œuvres jumelles des deux amis, de Mélite à V Illusion comique^ et de l'Hypocondriaque à Agésilau de Colchos, on se convaincrait sans peine que ce n’est pas Rotrou qui était alors l imitateur. Mais peut-être son influence a-t-elle retardé le libre élan du génie de Corneille en le contraignant à s’attarder dans un genre équivoque; peut-être va-t-elle s’évanouir, dès qu’à l’horizon se lève l’aurore du Cid? Jamais, au contraire, elle ne se montre plus à découvert. N’est-ce pas en lC3i que le Cléandre de VHeureux naufrage, retrouvant Floronde et sûr d’être aimé d’eile, jetait à tous les échos ce cri de l’enthousiasme cornélien, répété deux ans plus tard par Rodrigue :

Que le sort désormais arme toute l’Epire,

Qu’il oppose à mon bras quelque chose de pire,

Que n’exécuterai-je, avec ce beau second,

Et de quel ennemi ne pâlira le front ?

Corneille a pris l’idée, mais y a imprimé sa marque. En plus d’un autre passage, il a reçu de Rotrou et gardé jusqu’à la forme de ses vers les plus connus :

(t) Yinet, Poètes du siècle de Louis XIV. Le même M. \’met donne comme • certain» que Potrou débuta au théâtre après Corneille; c’est le contraire qui est certain.

ET SON ŒUVRE

A qui possède un charme il n’est rien d’impossihie...

On fait un homme mort, qui se porte très bien (1).

On serait fort embarrassé de dire qui des deux poètes, à cette grande date de 1636, peut revendiquer comme siens des vers écrits à la même heure, nés d’une inspiration commune, peut-être de communes confidences. Le valet d’un de ces matamores que Corneille, dans Vlllusion^ et Rotrou, dans Amélii' ,;i636) avaient, presque en même temps, fait monter en grade et transportés de la farce dans ia comédie d’intrigue, parodiait-il don Diègue et Rodrigue, quand il se lamentait sur ce ton tragique :

Jamais traître que lui n’a fait rougir ce front ;

îl tache mon honneur, et j’ai part en l’affront ?

Avec l’accent d’une douleur plus sincère, le Don Sanche des T)(tux Pucelles (1036) se lamente de son déshonneur :

O fortune ennemie

Quel affront ai-je à craindre après cette infamie?

Qu’on écarte, si l’on veut, comme indignes de notre attention, ces ressemblances de détail, qui persistent, même après le Cid; mais qu’on avoue aussi que, même après le Cid, Rotrou sait garder son originalité propre. Les visibles progrès de son talent ne sont point l’effet fatal des progrès du génie de Corneille : car, dès 1631 (2), on en peut suivre la marche lente et sûre, dont Venceslas et Saint’Genest sont le terme, d’avance prévu.

Quoi qu’il en soit, il est certain que dès lors la vie et le caractère de Rotrou se transforment et s’apaisent. Grâce à une pension royale (3), il n’était plus réduit à vivre d'expédients; mais ces sortes de pensions intermittentes n’avaient jamais soustrait aucun poète à la dépendance des grands, et Rotrou voulait être libre. Quand acheta-t-il la charge de lieutenant civile assesseur criminel et commissaire examinateur au comté et bailliage de Dreux? Après ses premières pièces, selon quelques-

(t) Rotrou, Heureux naufrage, III, 4; Agésüan, V, 2.

(2) C’est l’année de V Heureuse constance et des MénecJimes,

(3) Parnasse français, de Titon du Tillet, art. lîotrou. Cefte pension était do mille livres, selon Wl J. E. rournier et Guizot, de six cent?, selon W. Jarry.

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uns. Mais qui ne voit qu’un tout jeune homme, qui vient de dire un éclatant adieu à la vie de famille et de province pour se jeter dans la vie fiévreuse de Paris, sans argent d’ailieurs comme sans autorité, n’a pu même songer à conquérir une magistrature provinciale, toujours confiée à des hommes plus sérieux et plus mûrs ? Plus tard seulement il put regarder comme sienne une charge que plusieurs de ses ancêtres avaient occupée, d’où l’avait éloigné sa vie hasardeuse, dont le rapprocha sans doute la protection de Richelieu.

Or, depuis la querelle du Cid^ cette protection se faisait moins empressée. Nommer Rolrou lieutenant civil de Dreux, c’était l’écarter en le récompensant. Rien ne le retenait plus à Paris, d’où Corneille s’était enfui pour chercher à Rouen une retraite, d’abord découragée, puis laborieuse et féconde. Seul, Rotrou était resté sur la brèche; il ne compte pas d’années mieux remplies : de 1636 à 1610, huit pièces de lui se succèdent sur la scène. A partir de cette date, elles se font plus rares. N’est-ce point que les voyages de Rotrou, retenu à Dreux par ses fonctions nouvelles, deviennent plus rares aussi ? A quoi bon supposer qu’il ait attendu la mort de Richelieu pour renoncer tout à fait à Paris, par dépit de ne pouvoir obtenir les bonnes grâces de Mazarin, à qui il avait dédié Bon Bernard de Cabrère (1) ?

Il est vrai que Mazarin estimait les gens à proportion du besoin qu’il avait d’eux, et qu’il ne croyait point avoir besoin de Rotrou. Mais d’autres, qui ne portaient pas les moindres noms de France, étaient moins dédaigneux. C’était le maréchal de Guébriant, dont la veuve devait tenir sur les fonts de baptême un neveu de Rotrou. C’était le brillant et téméraire Henri de Lorraine. C’était Créqui. Il leur dédiait son Antigone, son Bélisaire, son Venceslas, « encore tout glorieux des applaudissements qu’il a reçus de la plus grande reine du monde et de la plus belle cour de l’Europe. » La résolution extrême et si tardive qu’on lui prête n’était donc point nécessaire; en tout cas, elle ne fut point tenue : car c’est précisément par son crédit à la cour que le lieutenant civil de Dreux sut se rendre utile à ses administrés. En 1643 déjà, dans la curieuse préface de sa Clarice, l’auteur parle de son séjour à Dreux comme d'un fait définitif, connu de tous, lorsqu’il dit, s’excusant d’avance

(1) Cette pièce est précédée d’une élégie adressée à Mazarin.

ET SON ŒUVRE. 29

des fautes d’impression : a Je demeure à seize lieues de l’imprimerie. »

On se plaît d’ailleurs à croire que cette année 1610 fut doublement décisive pour Rotrou : car c’est le 9 juillet 1 640 qu’il se marie (1), et son mariage, qui se fit dans une ville voisine de Dreux, à Mantes, dut suivre de près ou précéder de fort peu son retour. Marguerite le Camus n’a point fait parler d’elle (2); son mari n’a point songé à étonner la postérité par l’énumération complaisante de scs mérites vrais ou faux. D’avance sans doute, il était de lavis de la Rochefoucauld ; « Il ne faut guère parler de sa femme (3). » Du moins pouvons-nous croire que des considérations vulgaires ne dictèrent point le choix de l’homme qui venait de peindre de traits si vifs l’enfer des unions mal assorties :

La femme et le mari que la contrainte assemble ^ont deux fiers ennemis contraints de vivre ensemble,

Dont par la seule mort la haine se résout.

Chaque partie est là le bourreau de son tout,

Et la malheureuse âme à ce joug asservie S’acquiert par cet enfer celui de l’autre vie (4).

Mais il est de lui aussi, ce tableau tout opposé des joies que « deux belles âmes » peuvent goûter au sein du mariage ;

C’est là qu’un couple heureux l’un de l’autre dispose,

Qu’en se réservant tout on donne toute chose,

Que la raison s’accorde avec la volupté Et qu’au milieu des fers on est en liberté (5).

Heureuses les unions qui n^ont pas d’histoire! Celle de Corneille — qui, comme il était naturel, se maria la môme année que son ami — ne fit guère plus de bruit, bien que le cardinal, dit-on, s’en soit mêlé. Plus discret, Rotrou pensait sans doute

Qu’en fait de mariage

Qui prend le moins d’avis est toujours le plus sage (6).

(1) Dictionnaire de J al.

(2) Kée en 16lo, Marguerite le Camus ou Camus devait avoir vingt ans lors de son mariage.

(3) Maximes, 3G4.

(4) Captifs, V, 5.

(5) Belle Alphrède^ IV, i»

(6) Claricej II,

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En ce temps où nos hommes célèbres se sentent devinés et suivis jusque dans les plus intimes replis de leur vie privée, où il n’est point pour eux de malheur qui ne soit aggravé encore, de joie qui ne soit déflorée par une publicité banale, il fait bon voir Pierre Corneille et Jean Piotrou, exilés volontaires au fond de la province, répandre à flots leur esprit au dehors, et, au dedans, cacher leur vie. A Paris, sur le théâtre, ils sont tout entiers à tous; à Dreux, à Rouen, près du foyer modeste où retentit à peine l’écho lointain de leurs succès, ils se retrempent dans le bonheur obscur et bourgeois. Ne craignons point qu’ils s’y énervent : ils en sortent plus forts, avec je ne sais quoi de plein et de mieux équilibré.

La profonde sensibilité qui éclate partout dans la vie et dans les œuvres de notre poète trouvait donc à se satisfaire en s’épurant, et le passé, si cher qu’il fût à l’amant de Sylvie, ne pouvait le disputer longtemps à l’avenir. Au complet abandon de cette âme restée jeune, toujours altérée de tendresse, ne se mêla donc l’amertume d’aucun regret. Tout entier à ses affections nouvelles et à ses nouveaux devoirs, il vit — trop peu de temps, hélas! ~ grandir autour de lui quatre enfants. En ce siècle, où l’on s’occupe trop de l’homme pour prêter grande attention à l’enfant, c’est l’enfance qui inspire à Rotrou quelques-uns de ses plus beaux vers. Ici, il nous attendrit sur le sort de ces enfants martyrs,

Ces fruits à peine éclos, déjà mûrs pour les cieux (1).

Là, il sourit avec une paternelle indulgence aux faiblesses mêmes de ces enfants, toujours réprimandés, toujours certains du pardon :

Les fautes des enfants blessent légèrement;

Une larme, un soupir les efface aisément (2).

L’aîné des siens, Jean (1644-1706), héritier du nom de son père, n’hérita point de son goût pour la poésie, et fut curé de la paroisse du Chêne, près d’Evreux. Ses deux filles, Elisabeth et Marguerite, qui avaient reçu le nom de sa mère et de sa femme, devaient entrer au couvent, l’une à Pont-de-l’ Arche,

fl) Saint-Genest, TT, 5.

(2) La Sœurf lY, 2*

ET SON ŒUVRE

ru

l’autre à Chartres (1). La destinée a de ces ironies : à l’auteur de la Peler me amoureuse, comme à l’auteur de Clitandre^ elle donne des enfants que seule la \ie religieuse appelle et retient. S'il en eût été le témoin, Rotrou eût-il été attristé de cet anéantissement de sa famille? Qui le sait? Lui-même, dans les dernières années de sa vie, semble avoir incliné de plus en plus vers cette piété attendrie où le besoin d’aimer, de prier, de pleurer parfois entraînait alors tant d’âmes encore tout émues du tumulte des passions.

Dans ces élans de ferveur religieuse, il était soutenu par un de ses compatriotes, Antoine Godeau, qu’il avait rencontré jadis à l’hôtel de Rambouillet, au temps où l’évêque de Grasse n’était encore que le nain de Julie. De communs souvenirs les avaient rapjmochés depuis (2), et aussi de communs sentiments. Tous deux avaient connu les enivrements du monde; tous deux s’en étaient lassés; mais Godeau, resté bel esprit sous la robe épiscopale, était plus sincère dans son zèle qu'infaillible dans son goût. C’est le zèle religieux qui parlait seul, lorsqu’il conseillait à son ami « de s’attacher à des ouvrages de piété, où il croyait qu’il réussirait bien, connaissant, comme il faisait, le fond de son cœur et de son génie (3). « Les ouvrages du poète étaient-ils donc toujours si profanes? et tous les psaumes délayés par Godeau valent-ils ces deux vers des Pensées du religieux^ sorte de méditation, d’une mélancolie toute moderne, sur le néant de la beauté humaine :

L’os d’une cuisse ou d’une main Traînera dans un cimetière ?

L’auteur de Saint-Genest n’avait-il pas assez montré quelles beautés nouvelles le drame rajeuni pouvaitpuiser dans l’inspiration religieuse? Fallait-il enchaîner cette imagination créatrice à la besogne servilement orthodoxe des traductions et des paraphrases sacrées? Rotrou ne se laissa pas convaincre, et fit bien : après Venceslas^ il écrivit Chosroès,

Et pourtant une anecdote légendaire nous représente ce grave

(1) D’autres disent qu’une seulement fut religieuse.

(2) Dans les papiers de Gonrart on trouve des lettres de Godeau à l’une des sœurs de Uotrou, déguisée sous le nom de Belliude, « cette farouche bergère. ■

(3) Dom Liroii, Singularités littérairei*

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magistrat, ce père de famille, arrêté, pour une dette insignifiante, à Paris, où il venait lire son Venceslas^ contraint de vendre vingt pistoles aux comédiens un chef-d’œuvre qui les enrichit, puis refusant avec dignité le présent qu’ils lui offrent, pris d’un remords tardif. Ce n’est pas une des moindres difficultés de la critique que d’écarter ces légendes ingénieuses qui font cortège aux grands écrivains, et, sous prétexte d’orner la réalité trop nue, la défigurent. Souvent elles contiennent leur part de vérité, du moins de vérité morale et littéraire, pour ainsi dire : car elles résument en un trait expressif l’opinion des contemporains sur le caractère ou le talent d’un grand homme. Il est malheureux pour Rotrou qu’ils aient gardé surtout le souvenir de sa jeunesse insouciante et endettée; mais en pouvait-il être autrement? L’éclat de ses folies juvéniles avait frappé tous les yeux ; la sévère grandeur de ses dernières années se laissait volontairement ignorer. Voilà pourquoi l’on a transporté à Venceslas une anecdote qui eût pu être vraie de la Diane ou de la Célimène; voilà pourquoi le lieutenant civil de Dreux^ trois ans avant sa mort, nous est peint des mêmes couleurs que jadis le mercenaire des comédiens. Comment ne s’aperçoit-on pas que c’est rompre tout lien entre une vie, dont on critique la frivolité incurable, et une mort, dont on avoue f héroïque fermeté ? N’est-ce pas en apprenant à bien vivre qu’on se prépare à bien mourir?

Qui vit avec honneur doit mourir constammeni(l).

Le dévouement de Rotrou n’est point un de ces emportements sublimes qui purifient une âme souillée; c’est le couronnement naturel d’une vie parfois agitée, jamais avilie, et ennoblie avant sa fin ; c’est le soir paisible d’un jour orageux.

L’année 1650 fut triste pour la France aussi bien que pour les lettres. Au dehors, l’Espagnol menaçait les frontières, que Condé, prisonnier de la cour, n’était plus là pour défendre. Au dedans, en face d’une reine impérieuse et d’un roi enfant, appuyé sur un ministreplus rusé qu’héroïque, la guerre civile se déchaînait ; les ducs de La Rochefoucauld et de Bouillon tenaient Bordeaux et tendaient la main à l’étranger. Une immense inquiétude envahissait les esprits, hésitants entre la duplicité

(1) Rotrou, Hercule mourant ^ V,

ET SON ŒUVRE. 33

de la cour et les prétePxtions hautaines des princes. C’étaient les orages du ministère de Richelieu, sans Richelieu.

Pendant cette grande crise politique et surtout morale, Rotrou, témoin attristé, mais non découragé, se réfugiait de plus en plus dans la retraite et dans le travail. Non pas qu’il se désintéressât d’un spectacle si curieux : ces héros de cape et d’épée, ces amazones guerrières, qui mêlaient si étroitement la politique à l’amour, ces aventuriers et ces traîtres, il les connaissait bien. Plus d’une fois il les avait fait monter sur la scène, d’où ils étaient maintenant descendus, pour jouer leur rôle dans la grande tragi-comédie de la Fronde. La fiction avait pris corps et s’était faite réalité. Mais ce genre de spectacle avait tué l’autre ; des théâtres fermés la misère avait chassé les comédiens ; Jodelet faisait le coup de feu aux barricades. Esprit tempéré, fort peu révolutionnaire, mais fort indépendant, Rotrou devait rester à l’écart de cette mêlée confuse des partis. Au moment même où Corneille accepte la charge de procureur général des États de Normandie, en remplacement d’un magistrat frondeur, son ami, plus prudent ou plus modeste, borne son ambition au paisible exercice d’une lieutenance civile. Mais il ne fuit ni la fatigue, ni le danger: en ces temps troublés, il sait se dévouer aux intérêts de tous, et c’est pour tous aussi qu’il donnera sa vie.

Où était Rotrou, quand Dreux se vit tout à coup en proie à un fléau pire que la guerre civile, la peste, ou plutôt (car l’imagination populaire, encore tout émue des grands dé^stres d’autrefois, transformait en peste toute épidémie dangereuse) une sorte de fièvre pourprée, suivie de transports au cerveau? A Paris, selon les uns ; il y faisait répéter une comédie nouvelle; peut-être était-il à la veille d’enrichir la scène française d'un nouveau chef-d’œuvre. Mais, quand il apprend la terrible nouvelle, il n’hésite pas. Que lui fait la gloire littéraire ? La voix grave du devoir parle plus haut que toute auireàcette conscience où vit la religion de l’honneur :

Aussi bien que l’Etat, l’honneur a ses maximes (1).

Sourd aux supplications de scs amis, sans trouble, sans fracas^ il va droit au danger, comme un général qui court s’enfermer dans une place assiégée, pour y vaincre ou pour y mourir

(1) Rotrou, Don Bernard de Cabrère, IV, i.

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avec les siens. Écarter ce beau roman (1), est-ce amoindrir le dévouement de Rotrou? C’est le grandir au contraire : plus il sera froidement conçu, plus il aura droit à l’admiration de ceux pour qui le vrai courage est le courage réfléchi.

Rien n’appelait plus Rotrou dans ce Paris triste et fiévreux, trop attentif au drame qui se jouait à Bordeaux pour prendre plaisir aux tragi-comédies romanesques. Celui qui était à Paris et n’en revint pas, c’était le lieutenant général, et non le lieutenant civil. Sans doute le prudent magistrat avait lu Montaigne, ce maire épicurien de Bordeaux, qui n’était pas né pour le sacrifice, et le disait « Que Montaigne s'engouffre quand et la ruyne publicque, si besoing est ; mais s’il n’est pas besoing, je sauray bon gré à la fortune qu’il se sauve, et, autant que mon debvoir me donne de chorde, je l’emploie à sa conservation. »

Marchander ainsi avec le devoir et ne se donner qu’à demi, Rotrou ne le savait pas. Il ne trouva pas mauvais que le lieutenant général absent lui laissât le soin d'avoir du dévouement pour lui. Déjà le maire, Claude de Rotrou, son cousin germain, était mort. Lui seul restait pour maintenir le bon ordre dans la ville et pour faire rentrer la paix dans les esprits. En vain madame de Clermont d’Antragues lui offre l’hospitalité de son château, situé à une lieue de Dreux; si près de ses concitoyens, Rotrou se fût senti encore trop loin d’eux. En vain son frère l’appelle à Paris, dans une lettre émouvante, où, pour mieux toucher le cœur du poète, il semble se faire poète lui même :

C’est un pressant discours que les larmes d’un frère (2).

Mais il reste maître de lui, sachant que « dans un grand dessein, pleurer, c’est s’affaiblir (3). w Autant l’appel fraternel est entraînant, autant la réponse est grave et résolue : la forme en a pu être diversement reproduite (4); mais l’esprit n’en sau-

(1) Les biographes qui nous montrent llotrou à la cour, près de son frère, maître d’hôtel du roi, sont bien obligés de citer la lettre célèbre écrite de Dreux à ce môme frère.

(2) Rotrou, Iphigénie, II, 3.

(3) Rotrou, Deux Pucelles, III, 1.

(4) Dans ses Notes biograpJdques et critiques sur Rotrou, M. L. Person fait observer que le seul document authentique sur ce point est la notice insérée eu 1738, par dom Liroii, dans ses Singularités his toniques, et coin-

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rait être mis en doute et se résume dans ce vers du poète:

La plus cruelle mort vaut une lâclie vie (1).

Belle maxime, mais combien plus belle lorsqu’on y sait conformer sa vie et sa mort! Et pourtant l’on eût eu peine à reconnaître le rimeur aventureux, le joueur enfiévré d’autrefois dans l’austère magistrat qui secourait les pauvres, visitait les hôpitaux, et, au chevet des malades, savait toujours trouver quelque parole d’immortelle espérance. Àvait-ildonc fermé son âme à toutes les espérances mondaines ?

Le plus désespéré, voyant la mort, recule (2).

Mais lui, dans toute la maturité de l’âge et du talent, que de raisons il avait de croire à l’avenir, à la gloire^ au bonheur! Tout souvenir de la jeunesse épicurienne s’était-il effacé chez ce stoïcien de quarante ans à peine, qui avait si bien com.pris et chanté la joie de vivre:

La vie est à chacun une belle maîtresse...

Heureux ou malheureux, on redoute la mort.

Le plus constant frémit, quand il la voit paraître :

Tout malheureux qu’on est, c*est un grand bien que d’être (3).

Non, il n’y a point de grands sacrifices sans grands déchirementsintérieurs. Ce n’est point d’une âme paisible, ni le sourire aux lèvres que ce poète dit adieu à la poésie, ce père de famille à ses enfants. Il savait tout le prix de la vie noblement employée :

La via aux gens de cœur n’est jamais importune (4).

Non, Rotrou ne fut pas un de ces stoïques aux yeux secs, qui courent o.u-devant de la mort avec un enthousiasme plus éton-

posée d’après un mémoire de Pierre Kotrou de Saudrevilie, frère du poète ; elle mentionne les instances de ce frère, le refus de Kotrou d’aller le retrouver à Paris, la démarche de madame de Clermont d’Aiitragues, mais ne donne comme certaines que les lignes suivantes de Rotrou ; « Ce n’est pas que le péril où je me trouve ne soit fort grand, puisqu’au moment où je vous escris, les cloches sonnent pour la vingt-deuxième personne qui est morte aujourd’hui. Ce sera pour moy quand il plaira à Dieu. »

(1) Belle Alphrècle, II, 4.

(2) Hercule mourant, II, 2.

(3) Filandre, II, 2; Belle Jilphrède, Y, 10; Grisante, II, 2; Captifs, V, 2

(4) Agésilan, T, 2,

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nant que vraiment grand, c’est-à-dire que vraiment humain. Un héros ne nous émeut que dans la mesure où il est homme. La résignation n’est point la forfanterie :

Nul n’évite la mort, plusieurs l’ont souhaitée (1).

C’est encore Rotrou qui l’écrit ; mais lui-même ne la souhaita pas et ne pouvait pas la souhaiter. S’il l’envisagea pourtant d’un regard intrépide, c’est que depuis longtemps il s’était familiarisé avec cette austère perspective qui borne l’horizon de toutes les ambitions humaines. Dès sa jeunesse, on l’a vu écrire à son ami de Dreux cette lettre, disons mieux cette ode, où éclate l’ardente sincérité d’un Polyeucte janséniste, éclairé par « la grâce, » désabusé du monde et de ses félicités « de verre, » affamé des choses d’en haut. Plus tard, dans les Pensées du religieux, cette élégie si poignante, le poète des amoureuses aventures, avec la lugubre complaisance d’un Hamlet français, rêvant dans uncimetière, avait contemplé le u je ne sais quoi » humain. Dans son théâtre même, on est frappé de rencontrer à chaque pas des vers empreints d’une tristesse sereine et fortifiante, où la loi fatalede la mort est proclamée sans emphase, acceptée sans amertume :

Se plaindre de mourir, c’est se plaindre d’être homme..

Mourir est un tribut qu’on doit aux. destinées,

Où leur décret fatal n’a point prescrit d’années ;

On doit sitôt qu’on naît; il faut, sans s’effrayer,

Quand la mort nous assigne, être prêt à payer (2).

Il était prêt ; sans rien braver, il s’attendait à tout, et si, en face du péril, l’écho d’un de ces vers jadis applaudis se réveilla parfois au fond de sa mémoire, il n’en dut pas être troublé. Cette simple et calme vertu n’a point paru assez émouvante aux faiseurs de romans et de mélodrames. M. Jules Janin luimême, qui a fort bien dit de Rotrou : « Tl a vécu comme un galant homme, il est mort comme un héros, » a éprouvé le besoin de draper ce héros et d’enjoliver cette mort. Il nous a peint le lieutenant civil de Dreux se promenant à travers les rues tendues de draps mortuaires, tandis que les mourants autour de lui chantent le De profundis et que les cloches au

(1) Laure persécutée, I, 3.

(2) SainUGenest, Y, 2; Iphigénie , II, 3.

ET SON ŒUVRE

loin sonnent un glas éternel. En sommes-nous donc venus à n’admirer que des héros d’opéra? Le dévouement modeste et volontairement obscur des héros véritables ne pourra-t-il se passer de mise en scène ?

Une belle action se produit toute nue (1).

Celui qui l’a dit, l’a prouvé. C’est toute nue aussi qu’il faut la contempler et la proposer pour modèle à ceux qui seraient tentés d’en méconnaître la silencieuse grandeur. Rotrou sut mourir simplement, c’est le plus bel éloge qu’on puisse faire de la fin d’un homme de théâtre. Trois jours après sa lettre à son frère, le 28 juin 1650 (2), l’auteur de Saint-Genest avait accompli son sacrifice. Un jour de souffrances avait suffi;

La mort qui frappe tôt s’en fait moins lessentir (3).

Le registre de l’état civil de Dreux ne constata ce jour-là qu’un décès, et c’est le sien: en s’éloignant, le fléau que son dévouement avait fait reculer avait voulu cette dernière victime. Il avait plu à Dieu, comme il l’avait annoncé, de prendre sa vie, et il l’avait donnée de bon cœur, étant de ceux qui, sentant le corps s’anéantir peu à peu, sentent de plus en plus aussi vivre en eux l’âme immortelle :

L’esprit, qui vient du ciel, est à lui seulement (4).

On célébra ses funérailles dans l’église paroissiale de Saint- Pierre de Dreux, près de laquelle il repose obscurément, sans que sur une seule pierre on puisse lire avec certitude son grand nom.

Au moment où Rotrou mourait à Dreux, Corneille, bientôt rendu aux lettres par la politique, créait le drame, ou plutôt le renouvelait, après son ami. Oubliant peut-être Venceslas et Saint-Genest, Paris acclamait don Sanche et Nicomède, ces chefs-d’œuvre tout chauds encore des luttes récentes. Qui sait si, lui aussi, au spectacle des passions contemporaines, Rotrou ne se fût pas élevé au-dessus de lui-même? Qui sait si, devant

(1) Bélisaire, II, 11.

(2) C'est à cette date que le registre des obits de Dreux mentionne « l’inhumation de M. le lieutenant particulier de Rotrou. » (M. Terson.)

(3) Bélisaire, V, 5.

(4) Laure persécutée, I, 10,

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ses yeux mourants, ne s'étendaient pas des régions encore inexplorées, sorte de terre promise du drame, où il ne devait jamais entrer? Du moins, s’il eut cette vision, elle ne lui fut point amère. Ne laissait-il pas après lui l’ami en qui il se refusa toujours à voir un rival, l’ami dont le nom, déjà immortel, devait immortaliser le sien? Que lui importait de disparaître, pourvu quùl disparût seul î II se survivait en Pierre Corneille; il ne mourait pas tout entier.

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