ACTE IV, SCÈNE II
Ce malheureux pays, si fatal aux chrétiens,
Si fertile en tous maux, si stérile en tous biens !
(A Constance.)
Quel bon office enfin ont-ils lieu de vous rendre.
Et quel est votre nom? ne pouvons-nous l’apprendre ?
CONSTANCE
Ma venue à tous deux importe au dernier point ;
Mais c’est un intérêt qui ne vous touche point.
LÉ LIE
Plus que vous ne pensez, puisque je suis Lélie.
CONSTANCE, l’embrassant.
Lélie ! à qui le sang d’un si cher nœud me lie !
L’heureux fruit de mes vœux, de mon lit, de mon flanc ! Lélie enfin, mon fils, et le sang de mon sang î
ERGASTE, à part.
Voici le coup fatal qui nous met hors d’escrime,
Et nous voilà tombés d’un gouffre en un abîme !
LÉLIE
Quoi ! vous êtes ma mère ! O dure loi du sort,
Qui mêle l’amertume à cet heureux transport.
Et dont l’ordre fatal veut que dans la nature On ne goûte jamais de douceur toute pure !
En recouvrant un bien qui m’est si précieux.
Je perds le plus grand bien que je tenais des cieux.
Pour voir ma mère, hélas ! j’eusse exposé ma vie.
Et voudrais, la voyant, quelle me fût ravie ;
Ce m’est un désespoir sensible au même point Que l’ennui de la voir et de ne la voir point.
Quoi ! vous êtes Constance?
CONSTANCE
Oui, cette infortunée
Qui croyait aujourd’hui sa misère bornée.
Et qui, par la froideur dont vous la recevez.
Voit ses malheurs changés et non pas achevés.
Quel temps, injuste sort, terminera ta rage,
S’il ne lui suffît pas de seize ans de servage.
S’il faut qu’après des fers portés si constamment La liberté pour moi soit encore un tourment ?
Ne puis-je apprendre au moins l’ennui qui vous possède, Afin que, le causant, j’en cherche le remède ?
Le mal me sera doux d’où naîtra votre bien.
Et pour votre repos j’altérerai le mien.
LÉLIE
Je ne puis déclarer mon ennui sans l’accroître.
258 LA SŒUR
Et mon seul désespoir vous le fera connoUre. Entrez, ma chère mère ; il est plus qu’à propos Qu’à seize ans de travail succède le repos.
Mais, vous en souhaitant, mpi-même je m’en prive; Vous me mettez aux fers, cessant d’etre captive; Vous revenez à Noie et vous m’en bannissez; Entrant dans la maison, enfin, vous m’en chassez.
CONSTANCE
Croyez qu’il n’est pour moi servage si sensible Que celui que j’aurais de vous être nuisible ;
Je puis encor souffrir les maux que j’ai soufferts,
Et retrouver les lieux où j’ai laissé mes fers.
LÉLTE.
En vous le déclarant, je perdrais votre estime.
Et, coupable envers vous, n’ose avouer mon crime.
CONSTANCE
Les fautes des enfants blessent légèrement ;
Une larme, un soupir, les efface aisément.
LÉ LIE
Si, loin de m’en haïr et de m’être contraire.
Je pouvais espérer votre aide envers mon père.
Je vous avoûrais tout. Mais, hélas !
CONSTANCE
Point de mais ;
Rien ne peut altérer ce que je vous promets.
Je ne réserve rien, et je serai ravie
De vous pouvoir servir aux dépens de ma vie.
LÉLTE.
O rare excès d’amour, et qui ne m’est point dû !
Je vous parlerai bas, de peur d’être entendu.
(Il lui parle à l’oreille.) ERGASTE, à part.
Plus je rumine enfin contre cette disgrâce.
Plus ma faible raison s’égare et s’embarrasse ;
J’en examine tout, et partout je n’y voi Que du mal pour Lélie et du péril pour moi ;
Rien ne peut garantir mes mains ou mes épaules Du malheur de la rame ou de celui des gaules. Après tant d’accidents survenus pour un jour.
Je renonce au métier de conseiller d’amour.
Et ne me puis assez promettre d’industrie Pour parer tous les coups qui viennent de Turquie : Toujours au pis aller quelques coups de bâton Ou quelque an de galère en feront la raison.