ACTE IV, SCÈNE IV
Et ne voyez-vous pas que, pour nous signâler Et sa rare industrie et l’art de l’étaler,
Elle voudrait encor, par cette adresse extrême,
Vous tenir en suspens et vous tromper vous-même. Comme on voit au théâtre un excellent acteur Rendre un ouvrage feint douteux à son auteur ?
CONSTANCE
Je voudrais vous mentir, mais je ne le puis faire.
LÉLTE.
Quoi ! Sophie est ma sœur?
CONSTANCE
Comme moi votre mère.
Le flanc qui vous porta fut son premier séjour ; Comme il vous mit au monde, il lui donna le jour.
LÉLIE
O déplorable effet de ma triste fortune.
Qui ne sait m’obliger que pour m’être importune. Qui ne me peut souffrir de biens qu’infortunés.
Dont les plus chers présents me sont empoisonnés, Qui, sous couleur d’hymen, me rend par un inceste Le succès de mes vœux détestable et funeste ! Étrange événement d’un bonheur si parfait !
Quel supplice assez grand expira mon forfait ?
Quoi ! je puis être, ô tache à votre sang infâme !
Et mari de ma sœur et frère de ma femme.
Père de mes neveux, oncle de mes enfants ?
Et votre gendre enfin est sorti de vos flancs?
CONSTANCE
Ayant cru contracter un hymen légitime.
Vous n’avez point péché ; l’erreur n’est pas un crime, Et n’a point fait d’outrage à ses chastes appas. Pourvu qu’à l’avenir vous n’en abusiez pas.
LÉLIE
Incroyables plaisirs, félicité passée.
Ne conserver de vous que la seule pensée !
Te bannir de mon âme, ô chère passion !
Renoncer au bonheur de ta possession !
Te perdre, te quitter, ô ma chère Aurélie !
Ah ! perdons, renonçons, quittons plutôt la vie !
CONSTANCE
Noie vous peut fournir assez d’autres beautés Pour changer vos liens, si vous ne les quittez.
LÉLIE
L’Amour ne peut changer le beau nœud qui me lie,
LA SŒUIW
Sans changer Aurélie en une autre Aurélie ;
Je doute quel des deux est moins m’assassiner,
Ou de la retenir, ou de l’abandonner,
Et ce m’est une peine également cruelle Que de vivre avec elle et de vivre sans elle.
Oh ! que l’esprit humain discourt ignorammenl.
Lorsque son seul instinct conduit son jugement !
Mon cœur, surpris d’abord, et ma raison émue.
Ne purent discerner à sa première vue
Les mouvements du sang d’avecque ceux d’amour,
Et cet aveuglement me coûtera le jour.
Je ne puis accorder mon sang avec ma flamme ;
Je recouvre une sœur, et je perds une femme.
Et toi, divine sœur, par cet événement.
Tu recouvres un frère et tu perds un amant.
Mon sang à mon amour fait un juste reproche ;
Si je te l’étais moins, je te serais plus proche :
Tu m’es trop et trop peu ; mon mal naît de mon bien^ Et tu m’es tant enfin que tu ne m’es plus rien.
Quel conseil dois-je suivre en ce désordre extrême?
De vous quitter, ma mère, et me quitter moi-même. Puisque me séparer d’un bien qui m’est si cher.
Est à moi-même, hélas ! moi-même m’arracher. Souffrez-moi sans regret hors de votre famille ;
En vous ôtant un fils, je vous rends une fille.
Et, par la triste loi qui condamne mes feux.
Vous ne pouvez sans crime y souffrir qu’un des deux.
CONSTANCE
O sort ! pourquoi m’as-tu, sous espoir d’allégresse.
Fait remplir ma maison d’opprobre et de tristesse? Rends-moi plutôt, cruel, les maux que j’ai soufferts.
O funeste franchise et regrettables fers !
ERGASTE
Madame, entrez, de grâce, et craignons que son père N’apprenne un accident à ses vœux si contraire :
Je saurai l’arrêter.
(Constance sort.)
LÉLIE
Adieu, toi dont le soin M’a si souvent été si propice au besoin.
Le sort à mes malheurs ajoute l’impuissance D’en produire les fruits par ma reconnaissance ;
Mais si le souvenir joint à l’affection Acquitte en quelque sorte une obligation,