ACTE I, SCENE III
MERCURE
Dieux ! de quelles couleurs il sait peindre un mensonge ! Dois-je croire mes sens? Veillé-je, ou si je songe?
Il dit de point en point ce qui m’est arrivé ;
Car mon maître en effet, le combat achevé,
Et sa main de Ptérèle ayant coupé la trame.
M’a du port Euboïque envoyé vers sa femme Lui conter de nos faits l’heureux événement.
SOSIE
Je ne me connais plus : en cet étonnement Il me mettrait enfin au terme de le croire.
Quel présent lui fut fait après cette victoire?
MERCURE
D’un vase précieux où Ptérèle buvait....
SOSIE, à part.
Il sait tout mieux que nous ; sans doute il nous suivait.
MERCURE
Que mon maître aussitôt fît marquer de ses armes.
SOSIE
Quelle lumière, ô dieux ! dissipera ces charmes ?
Il l’a déjà sur moi par la force emporté.
Et la raison encor semble de son côté.
Mais ma mémoire enfin a de quoi le confondre,
Et, sans être moi-même, il n’y saurait répondre.
Lorsque plus vivement choquaient les bataillons, Qu’allas-tu faire seul dedans nos pavillons?
MERCURE
D’un flacon de vin pur...
Il entre dans la voie.
MERCURE
Près d’un muid frais percé j’allai faire ma proie.
Hardi, je l’assaillis, et lui tirai du flanc Cette douce liqueur qui tenait lieu de sang.
SOSIE
Je suis sans repartie après cette merveille.
S’il n’était par hasard caché dans la bouteille.
Il no me reste plus avec quoi contester.
MERCURE
Eh bien! suis-je Sosie? as-tu lieu d’en douter T’ai-je assez bien guéri de cetle frénésie?
SOSIE
Mais moi, qui suis-je donc, si je ne suis Sosie
LES SOSIES
MERCURE
Prends ce nom, si tu veux, quand je l’aurai quitté, Mais, devant, défais-toi de cette vanité.
SOSIE
Certes, à dire vrai, plus je le considère.
D’autant plus ma créance à ma crainte défère ;
Il n’a proportion, couleur, marque ni traits.
Que le miroir aussi ne marque en mon portrait ; On ne peut qu’ajouter à ce rapport extrême ;
En un autre aujourd’hui je me trouve moi-môme : Démarche, taille, port, menton, barhe, cheveux. Tout enfin est pareil, et plus que je ne veux.
Mais cet étonnement fait- il que je m’ignore?
Je me sens, je me vois, ie suis moi-même encore. Et j’ai perdu l’esprit si j^en suis en souci.
Ne l’interrogeons plus. Entrons ; qu’entends-je ici ?
MERCURE
Traître, où vas-tu?
SOSIE
Chez nous.
MERCURE
Ah ! c’est trop ; le ciel m
Ne te pourrait soustraire à ma fureur extrême.
Tu t’obstines encore à me persécuter?
SOSIE
Comment de mon devoir puis-je donc m’acquitter? Ne m’est-il pas permis de dire à ma maîtresse Ce qui m’est ordonné par une charge expresse?
MERCURE
Oui, mais non à la mienne, ou de ce même seuil Où tu veux aborder je ferai ton cercueil.
Retirons-nous plutôt. O prodige! ô naturel Où me suis-je perdu? quelle est cette aventure?
Qui croira ce miracle aux mortels inconnu ?
Où me suis-je laissé? que suis-je devenu?
Comment peut un seul homme occuper double place Moi-même je me fuis, moi-même je me chasse ;
Je porte tout ensemble et je reçois les coups ;
Je me vais éloigner, et je serai chez nous.
Quel est cet accident? Retournons à mon maître.
Et plût au ciel aussi qu’il me pût méconnaître !
De cet heureux malheur naîtrait ma liberté,
Et ce serait me perdre avec utilité. (ii sort)