ACTE V, SCÈNE I
Qui comble d’autant d’heur la fin de votre vie Qu’il doit de désespoir combler celle d’Orgie.
ANSELME
Tu sais qu’on ne doit pas, sans des sujets bien grands, Entre deux vieux amis semer des différends ;
Car, après quelque éclat, quand moins on le présume. Leur courroux s’éteignant, l’amitié se rallume :
La paix renaît entre eux ; mais donneur d’avis Ils deviennent tous deux les communs ennemis.
LYDIE
Après le beau paîment dont il m’a satisfaite,
L’état qu’il fait de moi, les coups dont il me traite.
Je ne prétends plus rien en son affection.
Et sais que vous m’aurez une obligation. '
ANSELME
Parle donc : je t’entends.
LYDIE
Vous saurez qu’ Aurélie,
Dont le rachat coûta tant de pas à Lélie,
Et qui de votre fille aujourd’hui tient le rang,
Ne vous appartient point et n’est point votre sang: Éroxène est son nom, Pamphile fut son père.
ANSELME
Il fut de mes amis ; le ciel lui soit prospère î
LYDIE
Et celle qu’en ce nom on éleva chez nous Est la vraie Aurélie et tient le jour de vous.
ANSELME
Que me dis-tu, Lydie, et qui te fa fait croire?
LYDIE
Ma mère avant sa mort m’apprit toute l’histoire. Écoutez seulement : ce fruit de votre amour Des flancs qui le portaient étant à peine au jour.
Il vous peut souvenir qu’on lui choisit Fénice,
Femme de ce Pamphile...
ANSELME
Il est vrai, pour nourrice.
LYDIE
Mais il n’arriva pas selon votre dessein :
A sa fille Éroxène elle garda son sein,
Et commit Aurélie à nourrir à ma mère.
Sous le nom d’Éroxène.
ANSELME
A quoi tout ce mystère,
270 LA SŒUR
Et qui leur inspira celte mauvaise foi?
LYDIE
Un monstre furieux qui ne suit point de loi.
Quel?
LYDIE
La nécessité, qui pressait leur famille ;
Et leur espoir était que, vous donnant leur fille,
Vous la devriez un jour pourvoir si richement,
Qu’ils en pourraient tirer quelque soulagement, Quand, ne la voyant plus dessous votre puissance.
Ils lui feraient savoir son nom et sa naissance.
ANSELME
Dans le cœur d’un mortel ce dessein peut entrer !
LYDIE
Oui ; mais par ceux de Dieu qu’on ne peut pénétrer. Et qui des plus subtils passent l’intelligence.
D’un outrage inconnu vous tirâtes vengeance ;
Car enfin il advint que leurs biens augmentés.
Et leurs possessions passant vos facultés.
Au point qu’ils méditaient et se trouvaient en peine De vous rendre Aurélie et reprendre Éroxène,
Le ciel permit sa perte, et cet événement.
De leur crime secret visible châtiment.
Fut pour l’un et pour l’autre une atteinte funeste Qui leur coûta le jour. Mais oyez ce qui reste. Pamphile, sur le point de partir de ce lieu.
Et d’aller rendre compte au tribunal de Dieu,
Disposa de ses biens en faveur de son frère,
(Ce traître à qui le ciel soit à jamais contraire! )
Ce malheureux Orgie, aux charges néanmoins Qu’au rachat d’Éroxène apportant tous ses soins.
S’il la tirait des mains de ce peuple infidèle,
Il lui devait choisir un parti digne d’elle.
Et, pour le rencontrer sortable à ses appas,
La doter sur son bien de dix mille ducats ;
Ou qu’arrivant qu’enfin sa recherche fût vaine,
Votre vraie Aurélie et la fausse Éroxène,
Par un article exprès du même testament,
En prendrait par ses mains deux mille seulement. Faisant voir maintenant que celle qu’en Turquie Votre fils racheta sous le nom d’Aurélie Est la vraie Éroxène, et sa nièce en effet,
Jugez s’il aura lieu d’en être satisfait.