SCÈNE V
LES MÊMES, assis ; ADRIEN, sur un théâtre élevé, représenté par GENEST.
ADRIEN
c Ne délibère plus, Adrien, il est temps De suivre avec ardeur ces fameux combattants :
Si la gloire te plaît, l’occasion est belle;
La querelle du ciel à ce combat t’appelle ;
La torture, le fer et la flamme t’attend;
Oflre à leurs cruautés un cœur ferme et constant ;
Laisse à de lâches cœurs verser d’indignes larmes.
Tendre aux tyrans les mains et mettre bas les armes ; Offre ta gorge au fer, vois-en couler ton sang,
Et meurs sans t’ébranler, debout et dans ton rang.
La faveur de César, qu’un peuple entier t’envie.
Ne peut durer au plus que le cours de sa vie ;
De celle de ton Dieu, non plus que de ses jours.
Jamais nul accident ne bornera le cours :
Déjà de ce tyran la puissance irritée.
Si ton zèle te dure, a ta perte arrêtée.
Il serait, Adrien, honteux d’être vaincu ;
Si ton Dieu veut ta mort, c’est déjà trop vécu.
J’ai vu. Ciel, tu le sais par le nombre des âmes Que j’osai t’envoyer par des chemins de flammes.
Dessus les grils ardents et dedans les taureaux.
Chanter les condamnés et trembler les bourreaux ;
J’ai vu tendre aux enfants une gorge assurée A la sanglante mort qu’ils voyaient préparée,
- Et tomber sous le coup d’un trépas glorieux’-'
Ces fruits à peine éclos, déjà mûrs pour les deux.
J’en ai vu que le temps prescrit par la nature Était près de pousser dedans la sépulture.
Dessus les échafauds presser ce dernier pas,
Et d’un jeune courage affronter le trépas.
J’ai vu mille beautés en la fleur de leur âge,
A qui, jusqu’aux tyrans, chacun rendait hommage.
Voir avecque plaisir meurtris et déchirés Leurs membres précieux de tant d’yeux adorés.
Vous l’avez vu, mes yeux, et vous craindriez sans honte Ce que tout sexe brave et que tout âge affronte !
Cette vigueur peuKlre est un effort humain ?
SAINT GENEST
Non, non, cette vertu. Seigneur, vient de ta main; L’âme la puise au lieu de sa propre origine.
Et, comme les effets, la source en est divine.
C’est du ciel que me vient cette noble vigueur Qui me fait des tourments mépriser la rigueur.
Qui me fait défier les puissances humaines.
Et qui fait que mon sang se déplaît dans mes veines,
Qu’il brûle d’arroser cet arbre précieux
Où pend pour nous le fruit le plus chéri des cieux.
J’ai peine à concevoir ce changement extrême.
Et sens que, différent et plus fort que moi-même. J’ignore toute crainte, et puis voir sans terreur La face de la mort en sa plus noire horreur.
Un seul bien que je perds, la seule Natalie,
Qu’à mon sort un saint joug heureusement allie,
Et qui de ce saint zèle ignore le secret.
Parmi tant de terveur mêle quelque regret.
Mais que j’ai peu de cœur, si ce penser me touche!
Si proche de la mort, j’ai l’amour en la bouche 1