‹ Théâtre choisiChapitre 198 sur 375 · ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VI

« Adrien, a-t-il dit, d’un visage remis,

(( Adrien leur suffît contre tant d’ennemis :

« Seul contre ces mutins il soutiendra leur cause ;

« Sur son unique soin mon esprit se repose :

« Voyant le peu d’effet que la rigueur produit,

« Laissons éprouver l’art où la force est sans fruit;

« Leur obstination s’irrite par les peines ;

<( Il est plus de captifs que de fers et de chaînes ;

« Les cachots trop étroits ne les contiennent pas ;

« Les haches et les croix sont lasses de trépas ;

« La mort, pour la trop voir, ne leur est plus sauvage ; <( Pour trop agir contre eux, le feu perd son usage ;

« En ces horreurs enfin le cœur manque aux bourreaux, « Aux juges la constance, aux mourants les travaux.

« La douceur est souvent une invincible amorce « A ces cœurs obstinés, qu’on aigrit par la force. » Titien, à ces mots, dans la salle rendu,

« Ah ! s’est-il écrié. César, tout est perdu. »

La frayeur à ce cri par nos veines s’étale;

Un murmure confus se répand dans la salle :

« Qu’est-ce? a dit l’empereur, interdit et troublé.

<( Le ciel s’est-il ouvert? le monde a-t-il tremblé ?

« Quelque foudre lancé menace-t-il ma tête?

<( Rome d’un étranger est-elle la conquête ?

« Ou quelque embrasement consume-t-il ces lieux ? »

« — Adrien, a-t-il dit, pour Christ renonce aux dieux. »

ADRIEN

Oui, sans doute, et de plus à César, à moi-même.

Et soumets tout. Seigneur, à ton pouvoir suprême.

FLAVIE

Maxirfiîîr; à ce mot, furieux, l’œil ardent.

Signes avant-coureurs d’un funeste accident.

Pâlit, frappe du pied, frémit, déteste, tonne.

Comme désespéré, ne connaît plus personne.

Et nous fait voir au vif le geste et la couleur D’un homme transporté d’amour et de douleur.

Et j’entends Adrien vanter encor son crime I De César, de son maître, il paie ainsi l’estime.

Et reconnaît si mal qui lui veut tant de bien !

ADRIEN

Qu’il cesse de m’aimer, ou qu’il m’aime chrétien.

FLAVIE

Les dieux, dont comme nous les monarques dépendent. Ne le permettent pas, et les lois le défendent.

SAINT GENEST

ADRIEN

C’est le Dieu que je sers qui fait régner les rois,

Et qui fait que la terre en révère les lois.

FLAVIE

Sa mort sur un gibet marque son impuissance.

ADRIEN

Dites mieux, son amour et son obéissance.

FLAVIE

Sur une croix enfin...

ADRIEN

Sur un bois glorieux,

Qui fut moins une croix qu’une échelle des cieux.

FLAVIE

Mais ce genre de mort ne pouvait être pire.

ADRIEN

Mais, mourant, de la mort il détruisit l’empire.

FLAVIE

L’auteur de l’univers entrer dans un cercueil I

ADRIEN

Tout l’univers aussi s’en vit tendu de deuil.

Et le ciel effrayé nous cacha sa lumière.

FLAVIE

Si vous vous repaissez de ces vaines chimères,

Ce mépris de nos dieux et de votre devoir En l’esprit de César détruira votre espoir.

ADRIEN

César m’abandonnant. Christ est mon assurance ;

C’est l’espoir des mortels dépouillés d’espérance.

FLAVIE

Il vous peut même ôter vos biens si précieux.

ADRIEN

J’en serai plus léger pour monter dans les cieux.

FLAVIE

L’indigence est à l’homme un monstre redoutable.

ADRIEN

Christ, qui fut homme et Dieu, naquit dans uns étable. Je méprise vos biens et leur fausse douceur,

Dont on est possédé plutôt que possesseur.

FLAVIE

Sa piété l’oblige, autant que sa justice,

A faire des chrétiens un égal sacrifice.

ADRIEN

Qu’il fasse, il tarde trop.

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