ACTE III, SCENE II
Qui m’a fait si coupable, en me faisant chrétien ? Christ réprouve la fraude, ordonne la franchise. Condamne la richesse injustement acquise,
D’un illicite amour défend l’acte indécent,
Et de tremper ses mains dans le sang innocent : Trouvez-vous en ces lois aucune ombre de crime.
Rien de honteux aux siens, et rien d’illégitime ?
J’ai contre eux éprouvé tout ce qu’eût pu l’enfer :
J’ai vu couler leur sang sous des ongles de fer,
J’ai vu bouillir leur corps dans la poix et les flammes, J’ai vu leur chair tomber sous de flambantes lames,
Et n’ai rien obtenu de ces cœurs glorieux Que de les avoir vus pousser des chants aux cieux. Prier pour leurs bourreaux au fort de leur martyre. Pour vos prospérités, et pour l’heur de l’empire.
MAXIMIN, acteur.
Insolent ! est-ce à toi de te choisir des dieux ? Les miens, ceux de l’empire et ceux de tes aïeux Ont-ils trop faiblement établi leur puissance Pour t’arrêter au joug de leur obéissance ?
ADRIEN
Je cherche le salut, qu’on ne peut espérer De ces dieux de métal qu’on vous voit adorer,
MAXIMIN, acteur.
Le tien, si cette humeur s’obstine à me déplaire,
Te garantira mal des traits de ma colère,
Que tes impiétés attireront sur toi.
ADRIEN
J’en parerai les coups du bouclier de la foi.
MAXIMIN, acteur.
Crains de voir, et bientôt, ma faveur négligée Et l’injure des dieux cruellement vengée.
De ceux que par ton ordre on a vus déchirés,
Que le fer a meurtris et le feu dévorés.
Si tu ne divertis la peine où tu t’exposes,
Les plus cruels tourments n’auront été que roses.
ADRIEN
Nos corps étant péris, nous espérons qu’ailleurs Le Dieu que nous servons nous les rendra meilleurs.
MAXTMIN, acteur.
Traître ! jamais sommeil n’enchantera mes peines Que ton perfide sang, épuisé de tes veines.
Et ton cœur sacrilège, aux corbeaux exposé,
N’ait rendu de nos dieux le courroux apaisé.
SAINT GENEST
ADRIEN
La mort dont je mourrai sera digne d’envie,
Quand je perdrai le jour pour l’auteur de la vie.
MAXIMIN, acteur, à Flavie.
Allez ; dans un cachot accablez-le de fers ; Rassemblez tous les maux que sa secte a soufferts. Et faites à l’envi contre cet infidèle...
ADRIEN
Dites ce converti.
MAXIMIN, acteur.
Paraître votre zèle ;
Imaginez, forgez ; le plus industrieux A le faire souffrir sera le plus pieux :
J’emploirai ma justice où ma faveur est vaine,
Et qui fuit ma faveur éprouvera ma haine.
ADRIEN, à part.
Comme je te soutiens, Seigneur, sois mon soutien : Qui commence à souffrir commence d’être tien.
MAXIMIN, acteur, à part.
Dieux, VOUS avez un foudre, et cette félonie Ne le peut allumer et demeure impunie !
Vous conservez la vie et laissez la clarté A qui vous veut ravir votre immortalité,
A qui contre le Ciel soulève un peu de terre,
A qui veut de vos mains arracher le tonnerre,
A qui vous entreprend et vous veut détrôner Pour un Dieu qu’il se forge et qu’il veut couronner ! Inspirez-moi, grands dieux, inspirez-moi des peines Dignes de mon courroux et dignes de vos haines, Puisqu’à des attentats de cette qualité Un supplice commun est une impunité.
(Il sort.)