ACTE III, SCENE IV
Et presque en même instant le ciel versa sur moi La lumière du jour et celle de la foi.
Il fit qu’avec le lait, pendante à la mamelle,
Je suçai des chrétiens la créance et le zèle ;
Et ce zèle avec moi crut jusqu’à l’heureux jour Que mes yeux, sans dessein, m’acquirent ton amour.
Tu sais, s’il t’en souvient, de quelle résistance Ma mère en cet amour combattit ta constance ;
Non qu’un si cher parti ne nous fût glorieux,
Mais pour sa répugnance au culte de tes dieux.
De César toutefois la suprême puissance Obtint ce triste aveu de son obéissance ;
Ses larmes seulement marquèrent ses douleurs ;
Car qu’est-ce qu’un esclave a de plus que des pleurs ? Enfin, le jour venu que je te fus donnée :
« Va, me dit-elle à part, va, fille infortunée.
Puisqu’il plaît à César ; mais surtout souviens-loi D’être fidèle au Dieu dont nous suivons la loi.
De n’adresser qu’à lui tes vœux et tes prières.
De renoncer au jour plutôt qu’à ses lumières Et détester autant les dieux de ton époux Que ses chastes baisers te doivent être doux. »
Au défaut de ma voix, mes pleurs lui répondirent.
Tes gens dedans ton char aussitôt me rendirent.
Mais l’esprit si rempli de cette impression Qu’à peine eus-je des yeux pour voir ta passion.
Et qu’il fallut du temps pour ranger ma franchise Au point où ton mérite à la fin l’a soumise.
L’œil qui voit dans les cœurs clair comme dans les deux Sait quelle aversion j’ai depuis pour tes dieux ;
Et, depuis notre hymen, jamais leur culte impie.
Si tu l’as observé, ne m’a coûté d’hostie ;
Jamais sur leurs autels mes encens n’ont fumé ;
Et, lorsque je t’ai vu, de fureur enflammé,
Y faire tant offrir d’innocentes victimes.
J’ai souhaité cent fois de mourir pour tes crimes,
Et cent fois vers le ciel, témoin de mes douleurs.
Poussé pour toi des vœux accompagnés de pleurs.
ADRIEN
Enfin je reconnais, ma chère Natalie,
Que je dois mon salut au saint nœud qui nous lie. Permets-moi toutefois de me plaindre à mon tour :
Me voyant te chérir d’une si tendre amour,
Y pouvais-tu répondre et me tenir cachée
SAINT GENEST
Cette céleste ardeur dont Dieu t’avait touchée?
Peux-tu, sans t’émouvoir, avoir vu ton époux Contre tant d’innocents exercer son courroux?
NATALIE
Sans m’émouvoir ! Hélas ! le Ciel sait si tes armes Versaient jamais de sang sans me tirer des larmes.
Je m’en émus assez ; mais eussé-je espéré De réprimer la soif d’un lion altéré.
De contenir un fleuve inondant une terre.
Et d’arrêter dans l’air la chute d’un tonnerre ?
J’ai failli toutefois, j’ai dû parertes coups;
Ma crainte fut coupable autant que ton courroux. Partageons donc la peine aussi bien que les crimes :
Si ces fers te sont dj^, ils me sont légitimes ;
Tous deux dignes de mort, et tous deux résolus.
Puisque nous voici joints, ne nous séparons plus ; Qu’aucun temps, qu’aucun lieu, jamais ne nous divisent Un supplice, un cachot, un juge nous suffisent.
ADRIEN
Par un ordre céleste, aux mortels inconnu,
Chacun part de ce lieu quand son temps est venu :
Suis cet ordre sacré, que rien ne doit confondre ; Lorsque Dieu nous appelle, il est temps de répondre ; Ne pouvant avoir part en ce combat fameux.
Si mon cœur au besoin ne répond à mes vœux.
Mérite, en m’animant, ta part de la couronne Qu’en l’empire éternel le martyre nous donne :
Au défaut du premier, obtiens le second rang ;
Acquiers par tes souhaits ce qu’on nie à ton sang,
Et dedans le péril m’assiste en cette guerre.
NATALIE
Bien donc, choisis le ciel et me laisse la terre.
Pour aider ta constance en ce pas périlleux.
Je te suivrai partout et jusque dans les feux;
Heureuse si la loi qui m’ordonne de vivre Jusques au ciel enfin me permet de te suivre,
Et SI de ton tyran le funeste courroux Passe jusqu’à l’épouse, ayant meurtri l’époux.
Tes gens me rendront bien ce favorable office De garder qu’à mes soins César ne te ravisse Sans en apprendre l’heure et m’en donner avis.
Et bientôt de mes pas les tiens seront suivis ;
Bientôt...