‹ Théâtre choisiChapitre 239 sur 375 · ACTE I, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE V

Et, si tu veux qu’encor quelque attente me flatte,

Va m’obtenir, Pérez, de cette belle ingrate La faveur de passer en son appartement.

Et sans Tincommoder lui parler un moment.

(Pérez sort.) (Au comte.)

Va, j’attends sa réponse. Ah ! comte, est-il possible Que ce front couronné cache un cœur si sensible.

Et qu’une dépendante et sujette beauté A de si longs efforts en cache un indompté?

Par quel droit vantons-nous, malheureux que nous sommes. L’avantage des rois sur le reste des hommes.

Si, sujets comme vous à notre passion.

Nous soutenons si mal cette présomption

Que d’un simple regard, qu’un bel œil nous envoie,

Nos libertés souvent sont la honteuse proie ?

Le malheur de souffrir pour d’aimables objets Est le sort aussi bien des rois que des sujets.

DON l'ÊDRE.

Ma plus sensible peine, en ce que je propose,

Est que mon dessein même à mon dessein s’oppose.

Et que, pouvant user d’un pouvoir absolu.

Je cesse de vouloir sitôt que j’ai voulu ;

Que, dans la même cause, et criminel et juge.

De l’objet offensé je deviens le refuge.

Et, de quelques efforts que je sois combattu.

N’ai pas assez d’amour pour manquer de vertu.

Ainsi, mon cœur, pressé par l’un et l’autre extrême,

Est le champ d’un combat de moi contre moi-même.

Qui, lâche ou généreux, faible ou fort que je suis,

Protège en même temps l’honneur que je poursuis.

LE COMTE

C’est par ce beau combat que vous rendez des marques Du plus considérable et plus grand des monarques. L’amour est un doux mal commun à tous les rois;

Mais peu de la raison lui font suivre les lois.

Peu savent avec lui modérer leur puissance,

Et, quand il ose trop, réprimer sa licence.

Ces qualités aussi vous attirent nos vœux ;

De Pèdre, et non du roi, le monde est amoureux;

Et le surnom de Grand, que l’Aragon vous donne.

Vient plus de vos vertus que de votre couronne.

C’est un malheur d’un trône où l’on est élevé,

Qu’être toujours en butte et toujours observé ;

Qu’il ne soit mur si fort dans les palais des princes Que ne puissent percer les yeux de leurs provinces Toutes leurs actions, regardant leurs sujets,

De leurs sujets aussi sont toujours les objets ;

Avec le peuple enfin ils partagent un titre,

Et, juges de l’État, l’État est leur arbitre.

Pour Votre Majesté, c’est un repos bien doux De pouvoir sans rien craindre être jugé de tous ;

Et c’est pour un monarque une vertu sublime De haïr comme vous jusqu’à l’ombre du crime, D’être un si saint exemple aux yeux de votre cour. Et pouvoir accorder l’innocence et l’amour.

DON PKDRE.

L’intérêt qui m’allie avecque la Navarre Pouvait seul me priver d’une beauté si rare ;

Et toute autre raison moins utile à l’État,

La splendeur de mon rang, le nom de potentat,

Ni tous les fondements d'une haute espérance,

Ne me pourraient ravir l’heur de son alliance.

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