LES MÊMES ; DON PÈDRE, GARDES
DON LOPE, à part.
Éprouvons aujourd’hui sa haine ou son estime ; Ouvrons-nous, oyons tout : le désespoir anime.
(A don Pèdre.)
Sire, après des rebuts si longtemps éprouvés,
Je demande audience, et vous me la devez.
Tout mon corps, vous parlant par de sanglantes bouches, Dont il aurait touché les cœurs les plus farouches.
N’a pu dans votre sein trouver le cœur d’un roi.
N’ayant pu vous résoudre à rien faire pour moi :
J’ai donc lieu de tenter si la voix ordinaire N’y rencontrera point un cœur plus débonnaire :
La vertu rebutée, après tant de mépris.
Sans ternir son éclat peut demander son prix.
Je pourrais, il est vrai, passer pour téméraire Si je vous proposais une vertu vulgaire :
Mais la mienne est célèbre, et peu, sans vanité,
Ont fait ce que j’ai fait pour Votre Majesté ;
Et j’apprends toutefois, pour tout fruit de mon zèle,
Que vous me soupçonnez du titre d’infidèle.
Moi traître ! moi perfide ! En quoi, roi d’Aragon,
D’une tache si noire ai-je souillé mon nom,
Et mérité devons l’injuste violence
Qui veut l’ensevelir dans la nuit du silence ?
DON PÈDRE
Que veut cet homme? O ciel !
DON LOPE
Homme! oui, sans me flatter.
C’est une qualité dont je me puis vanter:
Oui,Seigneur,je suis homme, etquelquefois plus qu’homme. Quand je crois trop l’ardeur qui pourvous me consomme. Et quand dans les dangers où l’on me voit courir Je crois être immortel et ne pouvoir périr.