‹ Théâtre choisiChapitre 286 sur 375 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Si votre humeur hautaine, enfin, ne considère Ni les profonds respects dont le duc vous révère,

Ni l’étroite amitié dont l’infant vous chérit.

Ni la soumission d’un peuple qui vous rit,

Ni d’un père et d’un roi le conseil salutaire,

Lors, pour être tout roi, je ne serai plus père,

Et, vous abandonnant à la rigueur des lois,

Au mépris de mon sang je maintiendrai mes droits.

LADISLAS

Encor que de ma part tout vous choque et vous blesse. En quelque étonnement que ce discours me laisse,

Je tire au moins ce fruit de mon attention D’avoir su vous complaire en cette occasion.

Et, sur chacun des points qui semblent me confondre, J’ai de quoi me défendre et de quoi vous répondre,

Si j’obtiens à mon tour et l’oreille et le cœur.

Parlez, je gagnerai vaincu plus que vainqueur.

Je garde encor pour vous les sentiments d’un père : Convainquez-moi d’erreur, elle me sera chère.

LADISLAS

Au retour de la chasse, hier, assisté des miens.

Le carnage du cerf se préparant aux chiens,

Tombés sur le discours des intérêts des princes.

Nous en vînmes sur l’art de régir les provinces.

Où, chacun à son gré forgeant des potentats.

Chacun selon son sens gouvernant vos États,

Et presque aucun avis ne se trouvant conforme.

L’un prise votre règne, un autre le réforme ;

Il trouve ses censeurs comme ses partisans;

Mais, généralement, chacun plaint vos vieux ans.

Moi, sans m’imaginer vous faire aucune injure.

Je coulai mes avis dans ce libre murmure.

Et, mon sein à ma voix s’osant trop confier.

Ce discours m’échappa, je ne le puis nier :

« Comment, dis-je, mon père, accablé de tant d’âge Et, sa force à présent servant mal son courage,

Ne se décharge-t-il, avant qu’y succomber.

D’un pénible fardeau qui le fera tomber?

Devrait-il, me pouvant assurer sa couronne.

Hasarder que l’État me l’ôte ou me la donne?

Et s’il veut conserver la qualité de roi,

La retiendrait-il pas s’en dépouillant pour moi ? Comme il fait murmurer de l’âge qui l’accable 1

VENCESLAS

Croit-il de ce fardeau ma jeunesse incapable?

Et n’ai-je pas appris, sous son gouvernement,

Assez de politique et de raisonnement Pour savoir à quels soins oblige un diadème.

Ce qu’un roi doit aux siens, à l’État, à soi-même,

A ses confédérés, à la foi des traités ;

Dedans quels intérêts ses droits sont limités.

Quelle guerre est nuisible et quelle d’importance,

A qui, quand et comment il doit son assistance;

Et pour garder, enfin, ses États d’accidents.

Quel ordre il doit tenir et dehors et dedans?

Ne sais-je pas qu’un roi qui veut qu’on le révère Doit mêler à propos l’affable et le sévère,

Et, selon l’exigence et des temps et des lieux.

Savoir faire parler et son front et ses yeux.

Mettre bien la franchise et la feinte en usage.

Porter tantôt un masque et tantôt un visage;

Quelque avis qu’on lui donne, être toujours pareil.

Et se croire souvent plus que tout son conseil?

Mais surtout, et de là dépend l’heur des couronnes. Savoir bien appliquer les emplois aux personnes.

Et faire, par des choix judicieux et sains.

Tomber le ministère en de fidèles mains ;

Élever peu de gens si haut qu’ils puissent nuire ,

Être lent à former aussi bien qu’à détruire.

Des bonnes actions garder le souvenir,

Être prompt à payer et tardif à punir ?

N’est-ce pas sur cet art, leur dis-je, et ces maximes Que se maintient le cours des règnes légitimes? »

Voilà la vérité touchant le premier point:

J’apprends qu’on vous l’a dite et ne m’en défends point.

VENCESLAS

Poursuivez.

LADISLAS

A l’égard de l’ardente colère Où vous meut le parti du duc et de mon frère.

Dont l’un est votre cœur, si l’autre est votre bras.

Dont Tun règne en votre âme, et l’autre en vos États, J’en hais l’un, il est vrai, cet insolent ministre )ui vous est précieux autant qu’il m’est sinistre, 'aillant, j’en suis d’accord, mais vain, fourbe, flatteur, 5t de votre pouvoir secret usurpateur,

^e duc, à qui votre âme, à tous autres obscure.

Sans crainte s’abandonne et produit toute pure,

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