ACTE II, SCÈNE I
Et qui pour t’assouvir ne peux rien épargner,
Que tu m’as cher vendu le plaisir de régner !
Pour atteindre à tes vœux, et pour te satisfaire, Cruelle, il t’a fallu sacrifler mon père.
Je t’ai d’un même coup immolé mon repos.
Qu’un remords éternel traverse à tout propos.
Il te faut de moi-même encor le sacrifice.
Et déjà dans le ciel j’ois gronder mon supplice,
Et son funèbre apprêt noircir tout l’horizon.
(Il semble recouvrer sa raison.)
SARDARIGUE, à Sira.
Cet accès a longtemps possédé sa raison.
SlRA, à Sardarigue.
Il cesse, et son bon sens recouvre son usage.
(Bas.)
De cette occasion il faut prendre avantage.
Et, pressant son dessein, savoir le temps précis Qui doit combler mes vœux en couronnant mon fils.
(A Cosroès.)
Nourrissez-vous toujours ce remords qui vous reste? Si vous ne l’étouffez, il vous sera funeste.
De ce malheur. Seigneur, perdez le souvenir;
L’avoir gardé vingt ans est trop vous en punir.
COSROÈS.
Tout l’État, où j’occupe un rang illégitime. M’entretient cette idée et me montre mon crime ; L’aversion du peuple et celle des soldats M’est un témoin public de la mort d’Hormisdas ;
Et, plus que tout, hélas ! la fureur qui m’agite.
Quand elle me possède, à le suivre m’invite.
J’ai regret que ce mal vous coûte tant de soins.
Et honte en même temps qu’il vous ait pour témoins. Mais plus de honte encor de son énorme cause,
Qui fol et parricide à tout l’État m’expose.
SIRA
Tant que vous retiendrez les rênes de l’État,
Vous y verrez l’objet qui fait votre attentat.
Et vous ne pouvez voir ni sceptre ni couronne Sans vous ressouvenir qu’un crime vous les donne. Votre repos encor souffre visiblement Du soin que vous prenez pour le gouvernement ;
Vos ennuis de ce soin vous rendent moins capable. Déposez ce fardeau devant qu’il vous accable :
C’est un faix qu’il me faut déposer avec vous ;
Mais je renonce à tout pour sauver un époux.
COSROÉS.
Déchargez votre esprit de ce qui le traverse ;
Cosroès m’est plus cher qu’un monarque de Perse Sans lui je ne puis vivre, et, vivant avec lui.
Je puis être encor reine et régner en autrui,
La puissance qui passe en un autre nous-mêrne Laisse encor en nos mains l’autorité suprême,
Et nous ne perdons rien lorsque le même rang. Quoique sous d’autres noms, demeure à notre sang
COSKOÈS.
J’ai trop d’expérience, et j’ai trop vu de marques, O généreux surgeon et tige de monarques.
De l’étroite union que produisent nos feux,
Pour croire, avec l’État, devoir perdre nos vœux ;
Je sais qiffe votre amour s’attache à ma personne, Qu’elle me considère, et non pas ma couronne ; Aussi depuis longtemps le faix ne m’en est doux Que par l’honneur qu’il a d’être porté de vous ;
Je n’en aime l’éclat que dessus votre tête ;
Je sais combien j’en fis une indigne conquête.
Je ne puis me parer d’un ornement si cher Que je ne pense au front d’où j’osai l’arracher,
Et sais que sur le mien tout ce qu’il a de lustre D’un énorme forfait n’est qu’une marque illustre.
Si vous le voulez donc au front de votre fils,
Je m’en prive avec joie, et je vous l’ai promis Je ne le puis garder par droit héréditaire,
Après m’être souillé du meurtre de mon père. Mardesane en sera plus juste successeur :
Du bien de son aïeul faisons-le possesseur ;
Si l’acquisition en fut illégitime.
J’en ai joui sans droit, la garde en est un crime Je le retiens à tort, comme à tort je le pris;
J’en dépouillai mon père, et j’en frustre mes fils Ne consultons donc plus. Madame ; allons élire,
A la tête du camp, une tête à l’empire ;
Tranquille, et déchargé d’un faix qui m’a lassé,
Je verrai sans regret, en cet âge glacé.
Mon sceptre soutenu d’une main plus capable.
Et mon sang innocent succéder au coupable.
SARDARIGUE, à Cosroès.
Mais peut-il l’accepter. Seigneur, sans attentat Contre le droit d’aînesse et la loi de l’État ?
De mon zèle, Madame, excusez la licence;