ACTE V, SCENE
SIROÈS
Contre un droit naturel quel père m’est contraire?
MARDESANE.
Quel? le vôtre et le mien qui, juge de son sang,
A selon son désir disposé de son rang.
SIROÈS
Il a fondé ce choix dessus votre mérite.
MARDESANE.
J 3 n’ai point expliqué la loi qu’il m’a prescrite.
SIROÈS
Vous exécutez mal la foi que vous donnez ;
Je vous la tiendrai mieux que vous ne la tenez.
MARDESANE.
Généreux, j’aime mieux avouer une offense Que, timide et tremblant, parler en ma défense.
SIROÈS
Juste, j’ai plus de lieu de vous faire punir Que, lâche, d’un affront perdre le souvenir.
MARDESANE.
Vous en vengeant, au moins, vous n’aurez pas la gloire D’avoir été prié d’en perdre la mémoire.
SIROÈS
Vous avez trop de cœur.
MARDESANE.
Assez pour faire voir
Une grande vertu dans un grand désespoir.
SIROÈS
Mais il se produit tard.
MARDESANE.
Assez tôt pour déplaire A qui, brûlant d’orgueil, voit braver sa colère.
Si vous l’avez pu croire indigne de mon rang.
Prince, c’est faire injure à ceux de votre sang.
Heureux ou malheureux, innocent ou coupable.
J’ai tous les sentiments dont vous êtes capable ;
Et, quand j’espérerais fléchir votre courroux.
J’ai trop de votre orgueil pour me soumettre à vous. L’instant que j’ai tenu la puissance suprême.
Et que j’ai sur ce front senti le diadème,
M’a donné, comme à vous, des sentiments de roi,
Qui ne se peuvent perdre et mourront avec moi.
Ayant pu conserver, j’eusse eu peine à vous rendre Le sceptre, que, sujet, j’ai hésité de prendre ;
Et, roi, j’ai reconnu que la possession,
COSROES.
Qui refroidit l’amour, accroît l’ambition.
Vous avez eu plus d’heur comme plus de naissance, Et nous sommes tombés dessous votre puissance ; Mais, encore étourdi de ce grand accident,
Je garde toutefois un cœur indépendant,
Et, pour me conserver le bien de la lumière,
A votre vanité plaindrais une prière.
SIROÈS
Eh bien, prince, la mort domptera cet orgueil.
MARDESANE.
On ne peut mieux tomber du trône qu’au cercueil ; L’ardeur de commander trop puissamment convie, Pour me la faire perdre en me laissant la vie ;
Un cœur né pour régner est capable de tout ;
Je n’excepterais rien pour en venir à bout.
Pour accomplir en moi les desseins de ma mère. Pour venger ma prison et celle de mon père.
Je vous ai respecté, dépouillé de vos droits;
Je consentais à peine à vous donner des lois,
Et peut-être eussé-je eu la naissance assez bonne Pour venir à vos pieds remettre ma couronne ;
Mais, après le parti que l’on nous a formé Et le sanglant complot que vous avez tramé Au sensible mépris des droits de la nature,
Je ne vous cèle point que, si quelque aventure Remettait aujourd’hui le sceptre entre mes mains. Pour vous le rendre plus tous respects seraient vains, El, dépouillant pour vous tous sentiments de frère,
Je me ferais justice et vengerais mon père.
Voilà tout le dessein que j’ai de vous toucher.
Et tout ce qu’à ma peur vous pouvez reprocher ;
J’en laisse à décider à votre tyrannie.
SIROÈS
J’inclinais à laisser votre offense impunie;
Mais vous vous opposez avec trop de fierté Aux pieux mouvements de cette impunité.
Et ménagez trop mal le soin de votre tête.
Otez-le, Sardarigue.
MARDESANE.
Allons, la voilà prête.
SIROÈS
Et, pour punir d’un temps l’orgueil désordonné Des yeux si désireux de le voir couronné,
Faites ceux de Sira témoins de ce spectacle.