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LES TROIS GRANDES TRAGÉDIES

Mon goût, quoi qu’il en soit, est pour la tragédie :

L’objet en est plus haut, l’action plus hardie,

Et les pensers pompeux et pleins de majesté Lui donnent plus de poids et plus d’autorité (2).

C’est Rotrou lui-même qui met cet éloge de la tragédie dans la bouche d’un de ses personnages. Samt-Genest, Venceslas, Chosroès, cette trinité dramatique consacrée par une longue admiration, ne le démentent pas : car le poète y touche aux plus hautes questions qui puissent nous préoccuper, Dieu, l’amour, la politique et la famille.

La tragédie peut être conçue sous deux aspects très divers. Tantôt elle s’enferme dans « le cercle sévère et volontairement restreint (3) » du poème classique. Corneille et Racine la portent à son plus haut point deperfection ; Voltaire, s’il ne la rajeunit, l’empêche du moins de tomber trop bas; mais, après lui, elle s’étiole, pour ainsi dire. En dépit de quelques éclatantes résurrections, notre siècle s’est habitué à la considérer comme une chose disparue et qui vit seulement dans le passé. Tantôt, au contraire, brisant le moule fait à la mesure des fortes œuvres, et qui leur semble encore trop étroit, nos poètes mêlent le rire aux larmes, l’ironie à la terreur, prodiguent les antithèses, les

(1) Dans Saint-Genest, on voit le décorateur improviser un décor entre deux actes. On n’avait guère plus de souci de la couleur locale ; le chapeau à plumes ou casque orné de plumes gigantesques était de rigueur, et Genest représente un martyr chrétien qui met » le chapeau à la main « pour adresser une prière à Dieu.

(2) Saint-Genestf II, 4.

(3) AI. Legouvé : Discours pour l’érection de la statue de Rotrou,

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coups de théâtre, les images grandioses ou familières, les élans lyriques, les digressions étincelantes. C’est le drame, et le drame est partout chez Rotrou. Peut-être même est-ce parce que sa variété inépuisable alarmait le goût scrupuleux des cri tiques d’autrefois qu’on n’a pas apprécié à sa juste valeur hauteur de Saint-Genest,

Plus Corneille affermit ses pas sur le terrain solide et limité de l’histoire, plus on dirait que Roirou aime à s’aventurer dans l’infini domaine de la fantaisie, si riche en trouvailles inattendues. On ne l’y suivait pas sans inquiétude. Moins timorés aujourd’hui, nous savons admirer la verve romantique aussi bien que la pureté classique, ou plutôt, rejetant ces vaines formules, nous comprenons que, si les grands romantiques du dix-neuvième siècle peuvent et doivent devenir des classiques, fût-ce malgré eux, les grands classiques du dix-huitième ont pu être romantiques à leur heure. Rotrou fut au premier rang de ces novateurs inconscients, qui ne firent pas école, mais déposèrent au sein de la littérature française un germe fécond que d’autres ont fait fructifier. Les poètes contemporains seraient ingrats, s’ils ne saluaient en lui un de leurs plus illustres ancêtres. Comme eux, il est plein de vers pittoresques et « qui peignent (1) ; » mais, plus que certains d’entre eux, il est simple, sachant bien que, comme il le dit,

La vérité

N’éclate jamais tant qu’en la simplicité (2).

Ce juste départ entre ce que Rotrou doit à son temps et ce qu’il ne doit qu’à lui-même, il est facile de le faire dans Saint- Genesty pièce étrange, qu’on a rapprochée de Polyeucte pour l’unique plaisir de faire une comparaison : car il y a loin de l’austérité janséniste qui triomphe dans Polyeucte à la fantaisie romanesque qui se joue dans ^aint-Genest, Voltaire s’est donné pourtant la maligne satisfaction de poursuivre cette comparaison dans le détail et de louer Rotrou en plusieurs endroits aux dépens de Corneille. A quoi bon? Mieux vaut se bornera observer, avec Sainte-Beuve, que Saint-Genest, imité d’ailleurs de Lope de Vega (3), semble la postérité directe de

(1) Sainte-Beuve, Port-Royal^ I, i, 7.

(2) Heureuse constance, I, 3.

(3) Voir la découverte de M. Person dans la notice de Saint-Genest,

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Polyeucte et qu’en ces deux tragédies seules revivent nos vieux mystères rajeunis. C’est faire tort à Rotrou que lui imposer tout autre parallèle. Sans doute Adrien et Genest, illuminés par la grâce, dévorés de la soif du martyre, ne sont pas indignes de parler le langage enthousiaste du martyr chrétien. La profession de foi d’Adrien rappelle celle de Polyeucte, avec moins de fermeté précise ; les stances de Genest dans sa prison n’ont pas l’ampleur des stances de Corneille, bien que peut-être elles soient pénétrées d’une mélancolie plus moderne.

Mais que la situation est différente! Si vivement que nous touche le sort de Genest, ce païen farouche devenu chrétien fervent, le combat qui se livre dans son âme n’est point le combat émouvant de l’amour humain contre l’amour divin : car il est seul, et n’a même pas près de lui, comme l’Adrien dont il joue le rôle, sa Natalie, image effacée de Pauline, de même qu’Anthime est l’image effacée de Néarque. Dès lors, l’issue de la lutte se laisse trop prévoir, ou plutôt la lutte n’existe presque plus. En vain la comédienne Marcelle, une Stratonice animée de préjugés aussi aveugles, mais qui remplace les injures par des raisonnements, se fait, avec une chaleureuse âpreté, l’écho des objections dirigées par Celse contre le christianisme : on sait d’avance qu’elle sera vaincue. Entre la haine des persécuteurs et l’enthousiasme du néophyte, on cherche, sans la trouver, l’indulgente philosophie d'un Sévère.

Pourtant, on se révolte, quant on voit M. Guizot affirmer qu’il n’y a « rien de remarquable » dans Sainf-Genest^ venu plusieurs années après Polyeucte. On ne se résigne pas à mettre sur le même rang le Samt-Genest de des Fontaines, imitation servile de Corneille, représentée un an auparavant, et le Saint- Genest de Rotrou, imitation originale, où tout est renouvelé, transfiguré, créé à nouveau. Mais on accorde enfin que, si l’on envisageait la pièce de Rotrou seulement de ce côté, on ne lui rendrait pas justice. Ce que nous admirons en elle, c’est précisément ce qui mettait en défiance les contemporains, c’est le mélange, l’opposition du tragique et du comique (1), qui fait du premier chef-d’œuvre de Rotrou la tragédie la plus curieuse peut-être de tout le dix-septième siècle. Ce contraste d’ailleurs, ne le trouve-t-on pas jusque dans les mouèles dont s’inspira

(4) Voyez le Port-Royal de Sainte Beuve, I, i, 7.

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notre littérature, avec trop de réserve parfois, jusque chez ces Grecs

Dont les rares brillants

Font qu’ils vivent si beaux encore après mille ans (1) ?

Chose étrange! Lorsque, dans ses tragédies antiques, Rotrou s’efforçait de s’approprier leur esprit, il le dénaturait. C’est seulement quand il les perd de vue qu’il se montre digne d’être leur émule; c’est à force d’être moderne qu’il conquiert le sens de la véritable perfection classique, à la fois une et variée, comme la nature, dont elle est l’image.

L’aimable simplicité que le pieux Tillemont vante en Saint- Genest (2) ne va pas sans quelque complication apparente: car, pendant trois actes, deux pièces parallèles se poursuivent, sans jamais se confondre, et toutes deux ont leur intérêt distinct, bien qu’inégal. Qu’on se figure un double tableau enfermé dans un seul cadre, mais dans un cadre qui serait luimême le chef-d’œuvre de l’art le plus exquis. L’admiration pour le riche coloris de la peinture, pour le dessin original des personnages, n'empêcherait point d’admirer aussi les capricieuses arabesques qui courraient çà et là autour de telle scène touchante ou sublime, comme un rayon se joue autour d’un front sérieux. Loin de distraire l’attention qui est due avant tout au tableau, elles la soutiennent, la relèvent, s’il est besoin, et y mêlent un charme piquant d’imprévu.

Nous n’errons plus au hasard dans ce lieu idéal cher aux poètes classiques, dans cet économique «palais à volonté, » où se déroulent la plupart de leurs pièces abstraites. Tout se précise et s’anime : c’est dans les coulisses d’un théâtre que nous sommes introduits ; ce n’est pas un martyr quelconque, c’est le comédien Genest qui est le héros du drame, et sa profession, que le poète a soin de ne nous laisser jamais oublier, donne un relief plus vivant à ses moindres paroles. De là, un intérêt de curiosité, en même temps que d’admiration et de pitié. De là, bien des contrastes qui reposent notre esprit trop tendu, et renouvellent la source, vite épuisée, de l’émotion dramatique. Le deuxième acte semble un composé de Polyencte et de V Impromptu de Versailles» Ce même Genest, qui donne des leçons

(1 ) Saint- Genest y I, 5.

(2) Mémoires i,our servir à V histoire ecclésiastiquei»

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de goût au décorateur et de sincérité à une actrice coquette, va, peu d’instants après, être frappé d’un coup de la grâce. N’est-il donc plus le même, et les deux premières scènes ne sont-elles que de brillants hors-d’œuvre? Tout au contraire, le chrétien n’efface jamais l’acteur, et l’art délicat du poète consiste à ménager la transition de la feinte à la réalité. Dès lors, combien plus significatif à nos yeux devient ce rôle, qui eut été facilement froid, si Genest ne l’avait joué pour son compte, avec un accent personnel qui double le prix de tant de beaux vers 1

C’est par une double visite de la cour aux comédiens que Rotrou a soin d’achever le second et le troisième actes. Nous sommes transportés du palais de Maximien sur la scène de l’Hôtel de Bourgogne, où les petits marquis, trop empressés autour des actrices, troublent l’ordre de la représentation. Et pourtant l’acte III est pénétré d’un profond sentiment religieux. Tel vers où Adrien invoque l’appui de Dieu, à la veille du martyre :

Gomme je te soutiens, Seigneur, sois mon soutien,

fait revivre au fond des mémoires le cri qu’Agrippa d’Aubigné met dans la bouche de son martyr protestant :

Ne me laisse, Seigneur, de peur que je te laisse !

Quelle situation plus pathétique que celle du IV® acte, alors que Genest, las de parler pour un autre, découvre ses vrais sentiments? Quelle plus ferme et plus fière déclaration d’une foi persécutée, qui bravé en face ses persécuteurs? Dioclétien s’irrite ; les comédiens, dont Genest est l’unique appui, se désespèrent ; mais, au milieu de leurs teri-eurs et de leurs larmes, voici que luit tout à coup un sourire. Plancien les interroge : avec une « franchise ingénue, » ils lui répondent: amoureuses et matamores, traîtres et pédants, touchants et risibles à la fois dans leur effarement, tous sont là, depuis l’acteur qui joue «parfois les rois et parfois les esclaves, » jusqu’à celui qui, modestement, représente « les assistants. »

Voilà les brusques antitlièses qui scandalisaient tant les classiques à outrance; voilà, n’en déplaise à M. Guizot, ce qu’il y a de remarquable dans le Saint-Genest de Rotrou. On se plaît à y voir, non seulement un curieux témoignage de l’état de son esprit, encore hésitant entre la tragédie pure et le drame qui la renouvelle, mais une image saisissante de l’état de son

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âme, où les pensées profanes et les souvenirs du théâtre livrèrent aux pensées et aux espérances chrétiennes un long combat, apaisé enfin et couronné par une belle mort.

Dans Venceslas ^ Rotrou semble avoir pris un parti : de plus en plus il incline vers le drame, mais vers le drame d’où l’élément comique est exclus, et de plus en plus aussi il mérite les éloges de Voltaire, qui imitait de Venceslas son Adélaïde du Guesdin (1). Vendôme n’est qu’une copie un peu affaiblie de Ladislas :

Toutes les passions en lui sont des fureurs.

Comme Ladislas aime Gassandre, il aime Adélaïde « d'un amour extrême, violent, effréné. » Comme lui, il trouve en son frère un rival; comme lui, il le frappe ou croit le frapper. Mais du moins le fratricide de Ladislas est involontaire; Vendôme a tout le loisir de préparer le sien. Il s’emporte, crie, menace, puis finit par bénir et pardonner. C’est un chevalier d’assez pauvre apparence auprès du sanglant Ladislas.

Et pourtant c'est dans Venceslas que Geoffroy trouve à peine quelques beaux vers semés « comme des perles sur du fumier. » Il est reconnaissant à Marmontel, comme d’une « bonne œuvre, » d'avoir rajeuni le vieux drame; il s’indigne que Lekain, bravant l’autorité de M. de Duras, gentilhomme de la Chambre, se soit permis de rétablir les passages mutilés. Venceslas, selon lui, n’est qu’un « faible vieillard, retombé en enfance ; » Ladislas est un tigre qui soudainement se change en agneau. C’est que Venceslas est un drame aussi romantique que Saint- Genest , plus romantique peut-être : car Rotrou, cette fois, abandonnait les traces de Corneille. Il y a du sang répandu et des amours violemment traversées dans Venceslas comme dans le Cid; mais quel rapport entre le héros castillan, amoureux des beaux coups d’épée presque autant que de Chimène, et ce sombre prince du Nord, qui tue dans l’ombre, sauvage en sa tendresse comme en sa haine? Avec ses provocations chevaleresques et ses galants concetti, avec ses duels et ses entrevues, ses récits complaisants de bataille et ses duos d’amour longuement soupirés, le Cid^ en dépit de la mort du comte,

(1) C’est pourtant l’auteur D’Adélaïde du Guesdin qui, dans sa Dissertation sur la tragédie, en tête de Sémîramh, regrettait que Venceslas fût entièrement fabuleux I

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demeure à jamais égayé d’un rayon de jeunesse et de lumière. A ce drame étincelant il fallait pour cadre le pays du soleil. Au contraire, Veneeslas semble né dans ces régions brumeuses où l’action se passe, patrie naturelle des longs rêves et des grands crimes, où du sol rude éclôt sans culture la fleur mystérieuse du drame.

Pour la première fois peut-être au théâtre, l’influence des sens sur l’âme est reconnue, approfondie, étudiée dans ses effets dramatiques. L’esprit autrefois triomphait de la matière; aujourd’hui la matière asservit l’esprit. L’homme, tel que le concevaient la plupart des poètes dramatiques du dix-septième siècle, était surtout un êtr^ de raison ; ses passions mêmes revêtaient, s’ïî'est permis de fe dire, une forme intellectuelle, si bien que les descendants dégénérés des grands tragiques le réduisirent souvent à l’état de fantôme impalpable. On sait combien depuis le physique s’est relevé de la sujétion du moral. Rotrou demeure dans la mesure : s’il peint Ladislas « serf de ses sens, » si Ladislas laisse échapper lui-même cet aveu :

Ma raison de mes sens ne peut rien obtenir,

du moins les sens ne sont pas tout chez lui, et l’amour vrai qu’il ressent pour Gassandre ne nous est pas représenté comme la variété d’une maladie! Mais combien fougueux est l’élan de cet amour ! c’est un vent d’orage qui emporte tout. Ladislas n’est pas seulement un prince altier et passionné, dont les caprices brisent toute barrière ; c’est un tempérament ardent, qui, dans la guerre, dans la chasse, dans tous les exercices violents du corps, cherche en vain à se distraire, et qui, après le « carnage du cerf, » plus impétueux que jamais, se répand en plaintes, en apostrophes, en accusations fébriles :

Je mourais, je brûlais, je l’adorais dans l’âme,

Et le ciel a pour moi fait un sort tout de flamme.

Ses impatiences, ses brusques éclats, ses contradictions, ses amères palinodies, tout révèle une nature excessive. Les délicats, qui se plaisent dans les régions tempérées et qu’épouvantent ces soudaines éruptions de volcan, pourront crier à la folie furieuse. Qu’auront-ils prouvé, sinon que les manifestations de l’amour varient à l’infini et que chacun a sa façon différente de les concevoir? Qui mieux que Rotrou savait envisager la passion sous ses aspects changeants? L’auteur de

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Venceslas est-il bien celui de Laure persécutée? L’amour d'Orantée ressemble-t-il à l’amour de Ladislas? Qu’importe, si c’est toujours l’amour! Là, tout était discret; ici, tout est brutal. Là, tout se passait au fond de Tàme; ici, tout se traduit au dehors en mouvements saccadés.

Cette sauvage grandeur du caractère de Ladislas devait inspirer plus dëtonnement encore que d'admiration aux contemporains, habitués à la peinture des amours abstraites, où la tête prend une part aussi grande que le cœur. C'était un spectacle tout nouveau pour eux que celui d’un homme dont l’émotion, non seulement bouleverse l’âme, mais fait les nerfs frémir et le sang courir plus rapide dans les veines. Tout parle aux yeux. Voici Ladislas ensanglanté, qui s’affaisse sur un siège, et nous livre en tremblant la confidence de son crime, pendant qu’au ciel « la lune pâlissante » décroît. Le voici, lui tout à l’heure si arrogant, qui, devant les questions de son père, peut à peine balbutier quelques mots incertains. L’apparition du duc, quTl croit avoir tué, la dénonciation de Cassandre, qui lui apprend à lui-même son fratricide, augmentent sa stupeur. Est-ce la réalité? N’est-ce qu’un mauvais rêve? Silencieux, éperdu, il écoute et semble ne pas comprendre. Une force aveugle Ta poussé en avant, puis, le crime accompli, l’a tout à coup abandonné, comme un instrument passif qui a fait son œuvre. Il reste là, presque inconscient, puis se réveille et se souvient de son devoir.

L’assassin dès lors se transfigure en héros. Non pas en héros aimable, quoiqu’en dise Fontenelle (car la pourpre royale ellemême cachera mal le sang dont il est souillé) mais en héros qui impose le respect. Au lieu de l’avilir, cette crise le grandit. Il n’est pas digne encore d’être l’époux de Cassandre; mais il est digne déjà d’être roi.

C’est sur le trône qu’il monte, et non sur l’échafaud; grand sujet de scandale pour ceux qui confondent l’art dramatique avec la morale en action. Un assassin couronné, quel thème de déclamations faciles 1 II paraît qu’on n’en avait point vu avant Ladislas. Mais qui ne sent avec quelle habileté le poète nous a préparés à ce dénouement inévitable? Cette admirable exposition, qui, en face d’un vieux roi mourant, met un jeune prince impatient du frein, ne nous apprend-elle pas que tous les désordres de Ladislas viennent de l’oisiveté où il languit, lui qui s’est déjà signalé par tant d’exploits, lui qui brûle de

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88 signaler encore dans le haut rang où sa naissance et son ambition l’appellent :

Croit-on de ce fardeau ma jeunesse incapable ?

Il est prêt à régner, et le prouve en prenant le ton et l’esprit d’un roi. S’il hait le duc d’une haine implacable, c’est que, sous Venceslas affaibli, le duc est le vrai roi ; c’est qu’il rougit de voir abaisser à ce point l'orgueil royal. Il est soupçonné de bien des crimes; mais en est-il coupable? L’exagération même de la rumeur publique n’en démontre-t-elle pas la fausseté? En tout cas, ses vices lui enlèvent-ils la faveur populaire? Empêchent-ils le peuple entier de se soulever pour l’arracher à la mort? et cette sorte de plébiscite tumultueux ne justifie -t-il pas la décision de son père? Une double fatalité a pesé jusqu’à présent sur ce fratricide malgré lui : la fatalité du sort, qui le tient si longtemps éloigné du trône, le livre en proie à la fatalité du tempérament, qui le pousse aux abîmes. Son père le sait bien, et c’est parce qu’il le sait qu’il le désarme en le couronnant.

11 n’est donc point vrai que l’autorité paternelle soit avilie en Venceslas. La gravité souvent solennelle de sa parole s’impose à Ladislas lui-même, qui, incapable de se maîtriser ailleurs, devant son père doit se taire et se contenir. Quand, dans le silence de la nuit, en face du meurtrier, dont le meurtre n’est pas encore révélé, se dresse l’austère figure du vieux roi, quel contraste dramatique entre la confusion du fils et la sérénité du père! Quel accent de mélancolie pénétrante dans les paroles de Venceslas! D’où vient qu’il se plaise à rappeler que sa mort est prochaine? C’est qu’il sait que sa vie est un obstacle, une gêne pour Ladislas, et qu’il veut le décider à une patience désormais facile. D’où vient qu’il faime pourtant? C’est qu’il voit revivre en Ladislas la femme qu’il aimait, et qui n’est plus là; c’est surtout qu'en cet héritier de son pouvoir, en ce soldat intrépide, en ce politique qui sait déjà le métier de roi, il contemple avec complaisance Venceslas rajeuni, continué, glorifié dans l’avenir. Mais sa complaisance n’est point lâche : il avertit son fils que, s’il lui donne une occasion de le punir, il ne sera pas épargné :

Lors, pour être tout roi, je ne serai plus père,

Et, vous abandonnant à la rigueur des lois.

Au mépris de mon sang je maintiendrai mes droite.

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Si cette menace avait été vaine, on aurait accusé Venceslas de faiblesse; qu’on ne l’accuse plus de sévérité inattendue, si elle s’accomplit. Il n’y a point de contradiction, point de brusque soubresaut dans son caractère : car il se borne à tenir sa promesse. Résolu à faire son devoir de roi, il se souvient encore qu’il est père; mais le devoir triomphe de l’affection, et le théâtre de Corneille n’a pas de plus belle scène que celle où Venceslas embrasse son fils avant de l’envoyer à la mort. S’il pardonne enfin, est-ce, comme on l’a souvent dit, que la tendresse paternelle a vaincu l’autorité royale? Ne faisons pas à Venceslas l’injure de le croire si facile à vaincre. Mais, d’un côté, il ne peut oublier sans honte la parole donnée. De l’autre, il est assiégé par les supplications des ennemis mêmes de Ladislas, et par la révolte du peuple il se voit contraint déjà d’accorder un humiliant pardon. Un seul moyen lui reste de pardonner avec dignité : c’est de pardonner en se sacrifiant. Il sait que ce pardon suffira, non seulement pour lui conserver un fils, mais pour donner à la Pologne un grand roi. Plusieurs fois déjà, ridée de l’abdication s’est présentée à lui sans qu’il fait repoussée; maintenant, elle s’impose. Il pardonne donc moins en père qu’en roi, moins par affection que par patriotisme et par politique.

Les intérêts de la politique en lutte avec les affections de famille, voilà tout Venceslas; voilà aussi tout Chosroès, la plus régulière, mais non la moins émouvante des tragédies du poète. Venceslas pourrait se résumer en ce vers d’une pièce analogue de Rotrou :

Contre son propre sang un roi doit la justice (1);

et Chosroès en cette autre maxime, qui consacre l’inviolabilité de la puissance paternelle :

Contre un père enfin l’enfant a toujours tort (2).

Bien que Venceslas et Chosroès « se ressemblent par leur opposition même (3) , » les critiques, qui ont tant parlé de la première tragédie, semblent n’avoir pas connu la seconde, dont l’exposition brusque et fière n’est pas moins belle. En vain

(1) Don Lope de CardonCt V, 2.

(2) Saint-Genest, I, 1.

(3) Saint-Marc Girardin, Cours de lütér, dram^. II.

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M. d’üssé Valentiné, contrôleur général de la maison du roi, comme Marmontel pour Venceslas, s’était donné la peine de vêtir au goût du jour ce drame terrible, d’une logique inexorable. Le public, qui admirait Nicomède, se souciait fort peu de vérifier si Chosroès en était le modèle. Ceux mêmes qui se hasardaient à faire la comparaison convenaient volontiers que la pièce de Rotrou en était écrasée. Il est vrai que Siroès n’a pas la hauteur d’ironie de Nicomède, que Laodice est très supérieure à Narsée; mais est-il sûr que Mardesane soit audessous d’Attale ? Dans la première partie de la pièce, son désintéressement et sa sincérité conquièrent notre sympathie; dans la seconde, sa grandeur d’âme conquiert notre admiration. S’il recule devant le pouvoir dont sa mère fait briller les séductions à ses yeux, ce n’est pas qu’il se défie de ses forces : c’est qu’il ne veut pas du trône usurpé sur l’héritier légitime. Ses hésitations s’appuient sur de sérieuses raisons de politique autant que d’honnêteté ; s’il obéit enfin, c’est par contrainte. Mais, comme il est sans illusion dans la fortune, il est sans faiblesse dans l'adversité. Accusé, il dédaigne de se justifier :

Eh bien, prince, la mort domptera cet orgueil.

— On ne peut mieux tomber du trône qu’au cercueil.

Celui qui parle ainsi était « né pour régner » au moins autant qu’Attale, et si aucun d’eux ne règne, du moins Mardesane sait mourir en roi.

Il n’a pourtant qu’un rôle secondaire dans la tragique partie qui se joue entre Palmiras et Sira : car Chosroès est un vieillard halluciné que dirige à son gré l’hypocrite et altière Sira, et Siroès n’est roi que grâce à Palmiras. Ici, du moins, Nicomède est égalé, sinon surpassé en certains endroits. Que nous sommes loin de la risible pusillanimité d’un Prusias et de la diplomatie mesquine d’une Arsinoé I Également ambitieux, mais de façon diverse, Sira, la reine, cette Agrippine qui veut « régner en autrui » et Palmiras, le satrape disgracié, cet Acomat aussi rusé, aussi vraiment oriental, se pénètrent tout d’abord l’un l’autre et se menacent du regard. « Périr ou régner, » telle est la devise de ces deux adversaires, qui se combattent avec les mêmes armes, et couvrent d’un masque de désintéressement les moins désintéressées des espérances. Pour atteindre leur

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but, tous deux ne reculent devant aucun crime, >4 leur politique impitoyable parle le même langage :

Du trône où l’on se veut établir siirement Le sang des ennemis est le vrai fondement.

Il faut de son pouvoir d’abord montrer les marques,

Et la pitié n’est pas la vertu des monarques.

Ce ne sont point là des maximes abstraites; ce sont des règles de conduite auxquelles tous les personnages se conforment. Sira se dispose à frapper son ennemi; mais il la prévient et la force à boire elle-même le poison qu’elle lui préparait. Elle avoue tout, ou plutôt elle se glorifie de tout; prisonnière, mourante, elle menace encore. La Cléopâtre de Rodogune n’est pas plus superbement implacable.

Seul, Siroès ne se résigne pas à sacrilier tout sentiment humain aux cruelles nécessités de la politique. « Mais c’est mon père enfin ! » telle est son unique réponse aux perfides conseils de Palmiras. Quand, pour défendre ses droits et ses jours menacés, il a consenti à prendre le pouvoir, il se refuse encore à ne plus voir un père dans l’aveugle époux de Sira. Il se sent encore fils, au moment où Chosroès prisonnier va paraître devant lui; il demande du temps pour affermir son courage, et le temps ne sert qu’à le détacher de plus en plus des « barbares vertus » qu’on lui conseille. Voici pourtant qu’arrive l’heure de la terrible entrevue : déjà Chosroès vaincu et détrôné s’apprête à maudire le vainqueur assis sur son trône usurpé; mais il n’a pas le temps d’achever sa malédiction: l’usurpateur a disparu, il n’y a plus qu’un fils, qui, tombé aux genoux de son père, pleure, se repent et se soumet.

C’est pour rester père que Yenceslas avait cessé d’être roi ; c’est pour rester fils que Siroès abdique. La majesté du nom paternel est peut-être encore plus saisissante en Chosroès qu’en Yenceslas : Chosroès, en qui elle s’incarne aujourd’hui, n'en est-il pas tout ensemble et le violateur et la victime? L’image sanglante de son père Hormisdas, tué par lui, hante son intelligence égarée, et l’entraîne vers un abîme toujours ouvert devant ses yeux. Avec la paix de l’âme, il a tout perdu : raison, santé, pouvoir, et le poète ne craint pas d’étaler sur la scène ses transports furieux, de nous le peindre invoquant les Furies, vengeresses des affections de famille foulées aux pieds. La fatalité antique semble peser désormais sur cette tête vouée

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au malheur : un enchaînement de crimes et de calamités presque inévitables semble relier d’avance au meurtre d’Hormisdas le meurtre de Ghosroès. Son fils l’épargne pourtant ; mais il ne s’épargne pas lui-même. C’est de sa propre main qu’il se punit, offrant ainsi à son père assassiné un tribut « qu’il attend » et que Siroès lui refuse.

L’histoire assure, il est vrai, que Siroès laissa mourir de faim son père au fond d'un cachot. Mais que fait à la poésie la sèche exactitude de l’histoire? Saint-Genest^ Venceslas^ Chosroès sont fort peu historiques. Qu’importe, si les personnages que crée le poète sont vivants, plus vivants que les héros de la tradition, plus vivants que nous-mêmes? Impitoyable, Siroès eût été plus vrai, de cette vérité historique que la vérité dramatique vaut bien ; il eût été moins humain. C'est à la poésie que nous donnons raison contre l’histoire ; notre âme est comme soulagée quand nous voyons cette sombre tragédie s’attendrir vers la fin, quand la nature l’emporte sur la politique, quand parmi tant de sang versé coulent quelques larmes généreuses.

Il y a plus de fantaisie dans Saint-Genest, plus d’amertume dans V ences las Chosroès a quelque chose de plus complet, de plus mûr, de plus fortement tragique. Le caractère commun de ces trois chefs-d’œuvre, qui forme.nt le couronnement austère d’un théâtre si varié, c’est qu’ils étendent à l’infini, avant Nicomède^ le champ du drame ; c’est qu’ils sont un anneau de la chaîne qui va de l’auteur ài^Eamilet à l’auteur de Kuy Blas. Ce n’est point au hasard qu’on prononce de tels noms : le nom du vieux Rotrou en soutient fièrement le voisinage. Si ce poète mort à quarante ans avait eu le temps de se livrer tout entier, qui sait s’il n’eût pas été, deux siècles avant Victor Hugo, le Shakspeare de la France?

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