ÉTUDE LITTÉRAIRE — L’ŒUVRE DE ROTROÜ
Quand on embrasse d’un coup d’œil l’histoire du théâtre au dix-septième siècle, on est frappé de voir, après le tumulte fécond de l’ère cornélienne, un grand silence se faire peu à peu, et la solitude, une solitude majestueuse, s’établir autour de Kacine, ce monarque absolu de la tragédie à son apogée. Thomas Corneille procède avant tout de son frère. Quinault abandonne bientôt la tragédie pour l’opéra. Pradon seul affronte la lutte ; mais à quoi peut servir un Pradon, si ce n’est à relever par sa petitesse la sereine hauteur d'un Racine? On dirait un arbre au tronc lisse et droit, à l’harmonieux feuillage, mais qui aurait pris pour lui toute la sève et ne laisserait rien vivre à son ombre.
Autour de Corneille, au contraire, quelle hâte de croître et de surgir à ta lumière! Quel enchevêtrement de rameaux vivaces, poussant en liberté, dans tous les sens, s’étouffant parfois l’un l’autre! Quelle forêt, dont les cimes inégales po.»'tentles noms de Clairet, Tristan, Scudéry, du Ryer! Le grand Corneille, au milieu, dresse sa tête un peu nue, qu’égaye le voisinage de Rotrou ; car nul n’approche plus de lui, sans l'égaler. Autant Corneille s’élève au-dessus de Hotrou, autant Rotrou s’élève au-dessus de ses rivaux. Et peut-être sur certains points ne le cède-t-il pas à Corneille lui-même. Génie abstrait. Corneille s’impose à la raison, émeut l'admiration ou la terreur ; mais fait-il une part suffisante à cet invincible besoin du rêve qui sommeille au fond de nous? Même après avoir admiré la sévère netteté des paysages du Poussin, l’on peut trouver du charme à l'esquisse volontairement indécise
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de tel maître moderne, chez qui les contours se laissent de« viner plutôt qu’apercevoir. Même après Corneille on peut lire Rotrou;ca.r le « vieux » Rotrou est plus moderne qu’on ne pense. C’est une surprise délicate pour le lecteur, un peu défiant d’abord, Inentôt rassuré, que de rencontrer, à côté de bien des subtilités et des fadeurs, ici la mâle énergie de Corneille, là cette sensibilité presque féminine, cette exquise pénétration de Racine, plus loin encore le merveilleux tourmenté ou la profonde mélancolie de Shakespeare. L’œuvre de Rotrou est un de ces pays à peine explorés, dont quelques sommets se distinguent dans le lointain, mais qui réservent mille découvertes imprévues au voyageur patient. Combien pourtant ont fait le voyage?
A force de se dire le « père » de Corneille et de s’effacer derrière son u fils, » Rotrou s’est résigné au rôle toujours ingrat de précurseur et s’est relégué dans la foule des écrivains archaïques qu’on ne lit plus sans y être contraint. Dès le dixseptième siècle, il n’est plus qu’à moitié compris. Si Mairet et Tristan lui rendent hommage, c’est l’un pour rappeler qu’il lui a servi de modèle (1), l’autre pour le copier, pour battre monnaie avec ce grand nom (2). Perrault et Saint-Évremond le citent ( i), mais parmi combien d’autres dont la postérité se souvient à peine! Baillet ne sait déjà plus quel est le nombre de ses pièces, ni de quelle charge il a été investi (4). Seul, Venceslas survit, dernier débris d’une gloire ancienne. C’est Venceslas que J. B. Rousseau, du fond de son exil de Bruxelles, prie d’Olivet de lui envoyer, mais hélas! avec les œuvres de La Chapelle, de Péchantré, de Campistron, de Duché!
Par bonheur, Voltaire, novateur par les idées, classique par le style, était passionné pour la renommée littéraire d un siècle dont il se sentait l’héritier naturel. S’il ,a tort peut-être de faire remonter la mode des stances au poète qu’il appelle le tt fondateur du théâtre (5), » il a raison de lui accorder du génie,
(1) Epître dédicatoire des Galanteries du duc d’Ossonne.
(2) Il arrangea pour le théâtre, eu 16o3, une pièce intitulée : Amaryllis ou la Célimène de Rotrou.
(3) Perrault, Poème sur le règne de Louis XIV; Saint-Évremond, Sur les tragédies {\ ^11).
(4) Jugements des savants (1722).
(.')) Siècle de Louis XIV; Catalogue des écrivains.
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si l’on entend par génie la libre expansion de la verve naturelle, opposée à la médiocrité laborieuse :
Quand Nature se tait, la science est muette ;
Le travail de cent ans ne peut faire un poète (1).
Docile écho de Voltaire, La Harpe répète après lui : « De tous ceux qui ont écrit avant Corneille, Rotrou est celui qui avait le plus de talent. » Mais c’est encore Venceslas que jugeait La Harpe, et Voltaire n’y ajoutait que Samt-Genest.
D’où vient donc qu’en dépit de tant de dons heureux, Rotrou n’ait marché l’égal ni de Corneille, ni de Racine, bien qu’il ait été le maître de tous deux? Est-ce seulement^ comme le croit M. Guizot (2), la faute du temps où il vécut? Mais, s’il ne put mettre à profit autant que Racine les grands exemples de Corneille, il vécut assez du moins pour applaudir aux premiers exploits de la tragédie renaissante et pour s’en inspirer. Luimême, avant de connaître Corneille, il avait la conscience de son talent et l’instinct de ce qu’exigeait le théâtre avili. Que lui manquait-il donc? Assurément, ce n’était point le cœur. Si c’est du cœur que vient le grand style avec les grandes pensées, si « pour bien exprimer, il faut bien ressentir (3), » nul poète ne pouvait se croire mieux doué que lui. Si l’originalité consiste tout entière dans l’essor aventureux de la fantaisie, nul n’a été plus original. Avec le rimeur de sa Pèlerine amou^ reuse, il eût pu s’écrier :
Chacun est son Phéhus, sa Muse et sa Minerve,
Et la nature seule inspire notre verve.
Mais c’est précisément ce dédain de toute discipline qui faillit le perdre. Il est des règles qu’on n’enfreint point impunément. Emporté par le courant, si rapide, de la vie facile, incapable de se corriger, surtout de se contenir, Rotrou a trop tard essayé de reprendre possession de lui-même. Corneille, patient parce qu’il se sait immortel, n’est arraché que malgré lui à sa paisible retraite de Rouen. Impatient de se dépenser en cent œuvres improvisées, Rotrou n’est rendu à Dreux que tout étourdi encore des enivrements de Paris, L’un, dans le silence
(1) Rotrou, Pèlerine amoureuse, V, 5.
(2) Corneille et son temps,
(3) Rotrou, Filandre, I, 1.
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et la solitude, construit tout d’une pièce ses chefs-d’œuvre ; l'autre se débat au milieu du tourbillon mondain, fait effort pour se recueillir, et ne réussit qu’à semer çà et là des scènes admirables. Il a de grands coups d’aile, mais qui ne le soutiennent pas toujours à la même hauteur. Lorsqu’enfm il sort de cette lutte, vainqueur, mais épuisé, son génie déjà mûr n’a plus assez de souplesse pour se transformer. Il écrit pourtant Saint-Genest, Venceslas, ChosroèSj et il meurt, laissant à ceux que le labeur opiniâtre effraye le profond enseignement de ses triomphes incomplets.
Il n’a pas su se dégager tout à fait du passé, voilà sa faiblesse; mais il a su entrevoir l’avenir et le préparer; voilà sa force et sa gloire.
La part du passé, c’est la tragi-comédie romanesque. Sur les trente-cinq pièces, écrites en vingt-deux ans, dont se compose le théâtre de Rotrou, dix-sept sont des tragi-comédies, sept des tragédies, onze des comédies, dont plusieurs ne sont autre chose que des tragi-comédies déguisées ; car le trait distinctif de ce théâtre, c’est la confusion perpétuelle des genres. Par là il semble le disciple fidèle de ce Hardy, dont il a le style facile, avec une curiosité plus précieuse dans l’expression. Au fond, c’est Lope de Vega qu’imite Rotrou, comme Lope imite nos anciens romanciers du moyen âge. Cette société guerrière et galante, dont la vie hasardeuse était réfléchie dans l’imbroglio dramatique comme dans le roman d’aventures, qui s’y mirait avec un plaisir presque enfantin, et qui se passionnait pour les Espagnols, vaincus aux frontières, vainqueurs sur la scène, ne se doutait guère, en admirant Lope ou Cervante, qu’elle admirait à travers eux nos vieux conteurs rajeunis.
Elle aussi, la tragi-comédie de Rotrou est a fille du roman. » Comment ne l'aurait-elle pas été? Le roman était partout, et ne déplaisait pas à l'esprit français, qui n’était encore devenu ni si raisonneur ni si abstrait. Ce n’est point seulement parce que l’Espagne était à la mode que Rotrou se fit d’abord Espagnol : car il y a différentes façons de l’être, et Corneille, par exemple, ne l’est pas de la même façon que Rotrou. Même en ses comédies les plus fantaisistes, on sent un esprit replié sur lui-même et qui regarde vers l’intérieur plus volontiers que vers le dehors. La littérature française, au sortir de ce labyrinthe, parfois obscur, du seizième siècle, àla veille de s’engager
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sur la grande route unie et bien éclairée du dix-septième, est à Fun de ces tournants où il faut prendre un parti. Les uns, dédaignant les réalités extérieures, s’éblouissent du spectacle des réalités intellectuelles qu’ils évoquent; ils poursuivent l’être moral jusqu’en ses nuances les plus fugitives; ils analysent, raffinent, et pourtant créent, sans que la logique ordonnance de leurs créations en altère la vivante unité. Les autres, moins pressés d’atteindre le but, sans doute parce qu’ils n’en ont point de précis, donnent à leurs sens la fête des couleurs et des bruits. Peut-être le cadre leur fait-il un peu oublier les personnages; mais le cadre est si beaul La métaphysique de l’âme humaine ne les séduit pas : objets et sentiments, tout se présente à leur esprit sous une forme concrète et mouvante; tout se détache en relief, dans la lumière.
Lope de Vega, à qui Rotrou doit le sujet de sept de ses pièces (1), était un de ces affamés de spectacles matériels, moins préoccupés de peindre la passion en elle-même que a les catastrophes extérieures produites par la passion (2). » Aucun modèle n’était plus aimable ni plus dangereux; précoce dans ses passions comme dans son génie, après une jeunesse brillante, Lope vieilli semblait toujours jeune à ses admirateurs, confondus d’une aussi incroyable fécondité. C’est le privilège de quelques grands esprits de refleurir ainsi éternellement. Vivants, ils entrent, sans étonnement, dans l’immortalité qui leur est due; ils portent légèrement le fardeau de leur gloire, et les cheveux blancs semblent n’être pour eux qu’une couronne de plus. Rotrou ne fut pas de ces privilégiés ; il vécut moins et finit mieux que Lope, qui, même sous l’habit religieux, ne sut pas vieillir avec dignité (3). A cette école, il apprit à méconnaître l’utilité de la règle volontairement subie, à estimer peu l’harmonieuse perfection de l’ensemble, pourvu que les détails fussent éclatants. Il s’agit bien d’observer les mœurs et de peindre les caractères! L’important est d’éblouir le spectateur par l’enchantement d’une fantaisie dramatique, voisine parfois de la féerie. Que sont la Bo^gue de V oubli et V Innocente infidélité^ sinon de pures féeries, où les magiciens et les sorcières
(1) Les Occasions perdues, V Heureuse constance, la Belle Alphrède, Don Bernard, Don Lope et Saint-Geyiest.
(2) Il eu ri .Martin, Histoire de France, XII, 74.
(3) Les révélatioQS de la Barrera nous font appris récemment.
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s’emploient de leur mieux à faire vivre un merveilleux trop artificiel pour émouvoir?
En vain les savants, tout blancs d’Aristote, protestent au nom des unités. Lope faisait hardiment aborder des flottes en Hongrie, semait d’oliviers la plaine qui entoure Paris, et nous représentait Saint-Denis comme un pays de montagne. Rotrou montre un égal dédain de la couleur locale et de l’exactitude géographique : n’est-ce pas dans V Innocente infidélité que des courtisans du roi d’Épire se battent au pistolet? C’est encore en Épire que VHeureux naufrage nous transporte ; mais cette Épire tout idéale ressemble fort au royaume de Golchos, au duché de Terre-Neuve, au pays fabuleux de Guindaye, où Florisel est jeté par la tempête, à la veille d’aborder... en Silésie(l)! Dans la même pièce, dans le même acte, on passe des côtes d’Oran à Londres (2), ou de Hongrie en Dalmatie, puis de Dalmatie en Hongrie, pour retourner en Dalmatie (3). La scène est partout et nulle part. On ne peut qu’admirer, en ces temps reculés, l’extraordinaire facilité de la locomotion.
Veut-on savoir à quoi se reconnaît une tragi-comédie vraiment digne de ce nom? A ce signe qu’il se trouve toujours à point nommé quelqu’un pour empêcher un grand crime, et que les criminels se laissent tuer l’un après l’autre, avec une remarquable complaisance. Les honnêtes gens n’imitent pas les brigands sur ce point : dans la Céliane^ où un duel se livre devant les dames, comme aux beaux temps de la place Royale, tous les personnages jurent de mourir et se résignent fort bien à vivre.
Tout entier au soin laborieux de compliquer a plaisir l’intrigue, d’entasser les récits et les monologues, le poète emprunte à la comédie espagnole ou italienne ses types convenus. C’est le matamore, dont les fanfaronnades et les lâchetés égayaient tant nos aïeux; c’est, en face du capitan Rhinocéronte, le pédant Hippocrasse, transformé sur le tard en galant de comédie (4); c’est enfin, à côté de la dupe éternelle, Téternelle entremetteuse, la nourrice, devenue bientôt plus modeste sous
(1) Agésilan de Colchos,
(2) Belle Alphrède.
(3) Heureuse constance. De même, dans Antigone, la scène est tantôt dans Thêbes, tantôt au dehors; dans le cours de la pièce des Captifs, on voit Philocrate partir d'EtoIie pour l’Elide et en revenir au quatrième acie.
(4) Çlarice,
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les habits de la suivante. Ces ombres chinoises suppléent à l’existence réelle qu’elles n ont pas par une agitation vraiment fébrile : elles se démènent, se rapprochent, se heurtent, se réconcilient et se brouillent dans un chaos étrange, qui semble un rêve, et qui donne pourtant l’illusion de la vie.
Mais que nous suivions Doristée dans une caverne de voleurs, ou que, dans une cour imaginaire, nous assistions à ce spectacle d’un roi qui s’endort pendant le récit des victoires remportées pour lui, qu’un billet de sa maîtresse distrait de toute autre affaire, et qui, pour la relever d'un faux pas, laisse échapper les requêtes les plus urgentes (1), nous sentons trop que nous errons à travers le domaine de la fantaisie, sur ce terrain neutre et idéal, où tous les personnages se rencontreront comme par hasard,, où tous les discours se tiendront, sans éveiller aucun écho. Travestissements, enlèvements, duels, méprises, tempêtes, naufrages, galants rendez-vous et brillants coups d’épée, évanouissements, — on en compte jusqu’à deux en deux vers (2), — reconnaissances, tout nous avertit quTl faut lire les tragi-comédies de Rotrou avec la même curiosité indulgente que VAmadis^l l'Astrée, ou plus d’une (3) a pris naissance.
Les reconnaissances surtout sont un élément d’intérêt dont s’est privé, un peu malgré lui, le drame moderne. Ce temps est loin de nous où l’héroïne d’émouvantes aventures pouvait retrouver son père dans un chef de pirates arabes (4), où un frère pouvait reconnaître son frère, échappé à l’esclavage des Turcs (5). On ne remplacera pas les Turcs au théâtre : dignes successeurs de ces Sarrasins, qui jadis avaient alimenté nos chansons de geste, ils rendaient tant de services à si peu de frais ! Ils fournissaient à la tragi-comédie, à la comédie même, tant de faciles dénouements! Avec les Turcs c’est l’imprévu qui disparaît.
N’est-ce rien pourtant que l’imprévu? N’est -ce rien que le roman, même invraisemblable? Sans doute, Rotrou s’y attarda plus longtemps que Corneille. Sans doute, alors que son ami dessinait d’un crayon si précis les figures de ses Romains, il
(1) Don Bernard de Cabrère,
(2) Amélie.
(3) Surtout Agésilan et V Heureux naufrage.
(4) Belle Alphrède.
La Pèlerine amoureuse; vo^ez aussi la Sœur^
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s’obstinait à tracer encore les flottantes silhouettes de personnages qui ne sont d’aucun temps ni d’aucun pays. Qu’importe, si l’on demande à ces féeries légères, non pas la perfection du drame ou l’exactitude de l’histoire, mais seulement ce qu’elles peuvent donner, un court moment d’illusion, et l’oul)!! des réalités basses? Si la raison proteste, l’imagination est satisfaite : ne faut-il pas qu’elle ait aussi sa part? Au seuil du dixseptième siècle, libre encore, elle s’égaye en mille fictions capricieuses; bientôt on la verra disciplinée, asservie à la raison. Est-ce à nous de condamner ses écarts, en un temps où elle a pris si complètement sa revanche, aux dépens de la raison? Sous la dictature de Richelieu, les esprits, lassés du présent, inquiets de l’avenir, se réfugiaient dans la fable et s’y rafraîchissaient. N’avons-nous donc rien à oublier? ou, plus dédaigneux que le vieux La Fontaine, ne prenons-nous plus plaisir à voyager parfois dans le pays illimité de la rêverie, de finconnu, de l’impossible?
Ce pays d’ailleurs a ses ombrages, ses fleurs, ses fontaines,
Que frisent les zéphyrs de leurs fraîches haleines (t),
ses paysages un peu vagues, mais doux, qui reposent les yeux. D’ürfé, Hardy et leurs successeurs avaient mis à la mode la pastorale. Il n’y a pas une seule pastorale dans le théâtre de Rotrou ; mais aussi il n’y a pas une seule tragi-comédie qui n’y soit pleine des souvenirs, des dissertations, des procédés de la pastorale.
« Je ne trouve jamais le chant des oiseaux, écrivait Saint- Évremond, que je ne me prépare au bruit des ruisseaux ; les bergères sont toujours couchées sur des fougères, et on voit moins les bocages sans les ombrages dans nos vers qu’au véritable lieu où ils sont. Or, il est impossible que cela ne devienne à la fin fort ennuyeux (2). » Par une réaction légitime contre cette nature apprêtée et fausse, le dix-septième siècle oublia trop la vraie nature. Distrait du spectacle des choses extérieures par la contemplation de l’être raisonnable, il eut rarement ce sentiment de la vie universelle qui se réveilla au dix-huitième siècle pour déborder dans la poésie du dix-neu-
(1) Afjésilan, III, 1 ; Florimonde^ I, 2.
(2) De la poésie.
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vième. Boileau eût-il trouvé ce vers simple et toujours jeune du vieux Rotrou à son début :
On est aise, au printemps, de voir que tout est vert? (l)
C’est que, même aux heures ardentes de sa jeunesse, le poète avait aimé les champs baignés par cette lumière du jour qui lui a inspiré tant de jolis vers, et la solitude des grands bois, où il se peint à nous, absorbé dans une contemplation silencieuse :
L’œil fixe, les lèvres muettes,
Foulant du pied les fleurs embrassant ses genoux (2).
Sans doute il faut faire la part de la convention dans ces attendrissements factices sur les « parterres odorants, » dans ces perpétuelles confidences adressées aux « chantres de l’air. » Mais quelques comparaisons champêtres gardent comme un parfum des bergeries de Racan. Par exemple, un amant, qui, sans être heureux, protège le bonheur d’un autre, nous apparaît
Tel qu’un chêne élevé, dont les rameaux superbes
Des chaleurs de l’été garantissent les herbes,
Et conservent des fleurs le teint frais et vërmeil
Quand lui-même languit aux rayons du soleil (3).
L’intérêt de ces détails agréables, que relève un accent plus personnel, c’est qu’ils font mieux ressortir les passions diverses dont l’ànic humaine est agitée. Comme tout vrai poète dramatique, Rotrou ne songe pas à peindre la nature pour elle-même; c’est seulement par le côté où elle nous touche qu’il nous la laisse entrevoir. Un rendez-vous banal se transfigure, dès que la nature semble en être complice, et Clorimand parla d’avance le langage d’un moderne horos de drame :
Jamais cet horizon ne se vit plus en paix ;
Jamais le ciel ne prit un bandeau plus épais.
Qu’en cette heureuse nuit j’ai la fortune amie !
Je n’entends aucun bruit, la lune est endormie...
Rien ne veille que moi, ma maîtresse et l’amour (4),
(1) Hypocondriaque, IV, 4.
(2) Vers à un ami de Dreux.
(3) Clarice, I, 11.
(4) Occasions perdues, III, 2-
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L’obscure sympathie des choses pour l’homme est pressentie, la nature s’associe à nos chagrins et à nos joies. Dans une invocation lyrique à l’Amour, l’un des personnages de Rotrou s’écrie :
Tu fais paraître nos douleurs
Dans les choses qui n’ont point d’âme (1).
Eh bien, il semble que parfois, chez Rotrou, les choses aient une âme et que notre âme la comprenne.
Cet œillet, se penchant, semble vous rendre hommage (2) ;
Quel poète contemporain désavouerait ce poétique madrigal d’un amant à celle qu’il aime? Le mélange même de la mythologie ne refroidit pas cet adieu deCéliandre à des lieux peuplés de chers souvenirs :
Beaux lieux où s’est passé ce mystère d’amour,
Que vos chantres ailés en parlent tout le jour;
Qu’Eole vous révère, et que jamais haleine Que celle des zéphyrs ne souffle en cette plaine ;
Qu’on laisse dans vos bois vos dryades en paix.
Et que le bûcheron n’en approche jamais (3) !
Les mots ont vieilli; mais le sentiment est resté vrai. Une langue insuffisante au service d’une exquise sensibilité, voilà Rotrou tout entier. Tout autre que lui se fût affadi et corrompu dans ce passage à travers la tragi-comédie ; lui, s’y dégagea peu à peu de ses défauts et y fortifia ses qualités natives. A vrai dire, il ne cultiva jamais la tragi-comédie pour elle-même. Comme s’il avait eu conscience de la fausseté du genre, il s’y sentit toujours mal à l’aise. Tantôt, par une révolte du bon sens gaulois, il semble s’égayer aux dépens de ses propres inventions, et sa fine raillerie touche de bien près alors à la comédie. Tantôt, au milieu des plus froides dissertations, le ton s’élève tout à coup et devient tragique sans effort. En somme, la tragicomédie, dans le théâtre de Rotrou, n’est le plus souvent qu’une sorte de champ de bataille où la comédie et la tragédie triomphent tour à tour. C’est, qifon nous passe le mot, une école de
(1) Céliane, I, 2.
(2) Bague de Vouhliy I, !•
(3) Clorinde^ V, 4.
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dS
gymnastique et d’escrime où Rotrou s’exerce à manier, soit Tarme légère de i’ironie, soit le glaive bien trempé du drame. Il en sort assoupli et aguerri, capable, non seulement de laisser loin derrière lui les Mairet et les Tristan, mais aussi de lutter, sans trop de désavantage, avec Plaute et d’ouvrir la route à Molière.
L’auteur deVenceslas poète comique! Pourquoi pas? L’auteur de Macbeth l’est bien. Ce n’est pas un des moindres étonnements du lecteur peu familier avec Rotrou, que de voir, à certains moments, cette œuvre vieillie et démodée en apparence s’illuminer d’un sourire finement moqueur. Si c’est le propre de l’esprit gaulois de n’être dupe de rien, et de le dire, Rotrou, par un certain côté, en dépit de ses accès de mélancolie, se rattache à cette tradition, qui a pu s’interrompre parfois, qui toujours s’est renouée. En vain le lourd éclat du soleil d’Espagne et d’Italie, les brumes de l’Angleterre, les nuages métaphysiques de l’Allemagne semblent voiler parfois le clair génie de la France : après bien des éclipses passagères, il reparaît plus lumineux. En vain les Latins se flattent d’avoir conquis la Gaule ; elle reste gauloise, et se rit de ses vainqueurs. Pastorale, roman, tragi-comédie, qu’importe! La matière en peut être italienne ou espagnole ; mais, si l’esprit français la pétrit, elle n’est plus que française. Ce sont les mêmes aventures, également incroyables ; mais, si nous sommes tentés de nous y laisser toucher, un mot jeté en passant nous avertit de ne pas trop les prendre au sérieux.
Ainsi fait Rotrou. Soyons sûrs qu’il est le premier à se divertir des romans dramatiques dont les comédiens lui imposent les extravagances goûtées du public. Que de « serviteurs, « d’ « esclaves, » de « mourants, » avec « un œil mort, un teint blême, » supplient leur « soleil, » leur « aurore, » leur « sainte, » d’arrêter le torrent inquiétant de leurs pleurs et de les arracher à une mort certaine ! Par bonheur, dans la même seconde, ils se désespèrent et se consolent :
Reviens, belle homicide, et si par mon trépas Je dois prouver ma flamme à tes chastes appas...
Mais sa fuite m’oblige, et me permet de taire Ce qu’aussi bien ses yeux ne me verraient pas faire (1).
(l) Céliane^ lY. I»
ET SON ŒUVRE
Ils ne sont pas rares, ceux qui laissent échapper ces aveux, ceux qui tournent eux-mêmes en ridicule leurs déclarations larmoyantes,
Qui, mourants, languissants, et si près de leur fin. Ressuscitent le soir de la mort du matin (1).
L’un ij’eût pas mieux demandé que de quitter la vie ; mais quoi ! son âme s’obstine à ne pas vouloir s’arracher de son corps (2). L’autre remet son épée au fourreau, par piété : le ciel s’oppose à son suicide, et puis, ce que sa main ne peut faire, ses chagrins le feront assez tôt (3). Tel autre encore se plaît à désespérer celles qui l’aiment, et les renvoie « au siècle d’Oriane, » au temps du « bon Amadis, » aux Métamorphoses (4)! Ce qu’il y a de curieux, c’est que les femmes paraissent moins disposées encore à prendre au sérieux celte comédie de l’amour. Géphise est la raison même et la froide sagesse; elle veut bien aimer, pourvu que l’amour soit paisible et tempéré :
Depuis qu’on a conçu tant de mélancolie,
Et qu’on l’appelle amour, je l’appelle folie...
Thimante, il est aisé de parler de trépas ;
Je veux mourir, souvent, et ne me hâte pas...
Invente, si tu peux, des moyens salutaires ;
Mais ta mort ne saurait avancer tes affaires (5).
C’est avec le même bon sens aiguisé de malice qu’Hermante raille Félismond, son mourant éternel :
Tels sont des amoureux les discours ordinaires ;
Ils réclament toujours ces morts imaginaires.
Mais tel, qui nous paraît la souhaiter le plus.
Ne la demande point, qu’assuré du refus (6).
D’avance elles sont rassurées contre un événement fatal, et comment ne le seraient-elles pas?
D’où viendrait, Dionis, une mort si soudaine ?
Votre teint est si bon et votre voix si saine !
(1) La Sœur, II, 4.
(2) Amélie, II, 7.
(3) Filandre, II, 4.
(4) Pèlerine, II, 2; Florimonde, I, 1.
(5) Filandre, I, 2 ; 1, 4.
(6) Innocente infidélité, TI T, 1 ; Florimonde, V, !•
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J’ignore de vos maux la naissance et le cours,
Et je puis toutefois répondre de vos jours (l).
Voilà le vrai Rotrou, celui qui s'asservit à la mode, à condition de la pouvoir railler de temps en temps. Ainsi, dans VAstrée^ Hylas, l’amoureux frivole, s’égaye aux dépens des amants fidèles ; ainsi, chez Lope de Vega, le gai visage du ;9'?’ac?050 rit à côté des héros castillans. Mais Rotrou va plus loin que Lope de Vega et que d’Urfé. Il ne se contente pas de ridiculiser le jargon des transis, qui souffrent, brûlent et meurent :
C’est le style ordinaire, et, pour peu que l’on aime.
On souffre, on brûle, on meurt; tous en disent de même (2).
Si le rôle de réformateur est trop pesant pour lui, du moins il déclare la guerre au « galimatias » de la poésie amoureuse; il s'acharne contre elle, comme s’il lui en voulait de s’être imposée à lui. D’abord, ces critiques sont discrètes; l’exagération de certains portraits, de certaines descriptions galantes est finement indiquée, dans les vers où Alidor répond à Lysis, qui lui demande un compliment rimé pour sa maîtresse :
Il est vrai que j’ai l’art de flatter qui me plait :
Je peins, quand bon me semble, un œil plus beau qu’il n’est.
Je dore les cheveux, ou ma plume se joue A noireir un sourcil ou farder une joue...
J’ai toujours de la neige, et quelquefois j’en mets Sur un sein qui n’en eut et n’en aura jamais.
Je prête à qui je veux des œillets et des roses;
Je donne de l’éclat aux plus communes choses,
Et j’ai fait estimer cent visages divers
Qui n’avaient toutefois rien de beau qu’en mes vers (3).
Puis, la critique se fait plus mordante, et les épigrammes vont à l’adresse de plus d’un poète contemporain :
Mes vers, comme beaucoup, ne sont point approuvé»
Par un mélange obscur de termes relevés.
Dont le sens est confus, et qui ne signifient Que la stérilité de ceux qui versifient,
(1) Amélie, II, 5.
(2) Clarice, I, 2.
(3) Célimène, II, 2.
ET SON ŒUVRE
Qui plaisent toutefois, et sèment des appas
Au peuple, admirateur de ce qu’il n'entend pas (1).
11 y a, dans les Captifs de Rotrou, une scène dont Plaute ne pouvait même concevoir l’idée, et qui appartient en propre à son imitateur original. Le geôlier Pseiidole, amoureux de Célie, se fait poète pour lui plaire et s’épuise à poursuivre une rime insaisissable*
Je voudrais que la rime en fût bien naturelle :
Puisqu’elle ne vient point, allons au-devant d’elle...
— Gomment, tu fais des vers? — Ah! mou ange, est-ce vous?
— Mon ange ! — Eh bien, mon ciel, mon soleil, mon aurore !...
{Il lit.)
A Célie f galimatias.
« Geôlière des geôliers, adorable Célie,
J’en mets d’autres aux fers, et ta beauté me lie ;
J’emprisonné le monde, et suis ton prisonnier.
Possédant les plaisirs où l’Amour nous convie,
Et, sans cueillir les fruits de l’amoureuse vie.
Ne laisse pas couler toh âge printanier. »
Que t’en semble? — Ils sont beaux et passent mon mérite.
— Ce mot de printanier., ce me semble, est d’élite ;
Mais trouves-tu mal dit geôlière des geôliers?
Ce n’est point là parler en termes d’écoliers.
Tels qu’ils sont, après tout, ils sont vers de caprice :
On sait bien que cet art n’est point mon exercice (2).
N’oublions pas que cette scène était écrite trente-quatre ans avant les Femmes savantes et VArt poétique. Molière et Boileau peuvent venir : car, si la langue est faible encore, le goût est déjà mûr. Molière surtout — qu'il ait été ou non l’ami de Rotrou (3) — était fait pour le comprendre. Tout devait lui plaire chez notre poète, et les hasards d’une vie longtemps aventureuse, et la spontanéité delà verve, et la foi dans la« nature, » qui seule fait le poète, et le dédain des règles savantes, qui
(1) Pèlerine amoureuse^ V, 5.
(2) Captifs, IV, 1, 2.
(3) M. hd. Thierry, sur un exemplaire de la Bague de V oubli ayant appartenu à Molière, avait lu cette dédicace manuscrite : « Donné à M. J. -B. Poquelin par son amy Rotrou. » Mais lui-même a depuis exprimé ses doutes, trop justifiés par ce fait que l’autographe précieux appartenait à la collection Chasles,
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n'est pas le dédain de toute règle : car, avant Molière, Rotrou avait étudié les modèles, et, plus que tous, le « grand génie de la comédie, » Plaute, dont il fait, dans sa préface de Clarice, un éloge où la parenté des deux natures se révèle.
Né dans un temps où l’imitation ne devait jamais être un esclavage, Rotrou avait compris, un des premiers, qu’imiter de certaine façon, c’est créer encore. Tandis que ses contemporains se confiaient à leurs propres forces ou se contentaient d’habiller à la française les imbroglios italiens et espagnols, il empruntait à Plaute trois de ses meilleures comédies, les Menechmes , avant Regnard , V Amphitryon^ avant Molière, les Captifs^ avant Roy, même avant du Ryer.
Mais c’est ici qu’éclate la différence des tempéraments. Mettons à part les Captifs, dont l’ingénieuse élégance ne peut être comparée au pathétique simple et franc du latin. Est-il un contraste plus frappant que celui qui oppose aux Ménechmes de Rotrou les Ménechmes de Regnard? Quelle verve entraînante et folle chez Regnard ! Quelle gravité douce chez Rotrou, malgré la gaieté de certaines situations et de certains mots! L’un pousse à l’extrême la vivacité latine; l’autre atténue, voile, attendrit tout. Où est la courtisane rapace? Où est la femme romaine, la matrona dotata, vertueusement acariâtre? Où est VèiQm^Xpater-familias, défenseur convaincu de la puissance absolue du mari, et capable, au lieu de consoler sa fille outragée, de lui imposer l’aveugle obéissance à celui qui l’outrage? Où sont et l’esclave prêt à tout et le parasite sans pudeur? A la courtisane s’est substituée une « cruelle, » qui a tort sans doute d'accepter des présents de Ménechme marié, mais qui reste honnête. La matrone sèche et grondeuse n’est plus qu'une épouse trahie, dont l’affection méprisée parle le langage de l’indignation éloquente. Son père, à son tour, ne formule plus des arrêts, mais insinue des conseils, et prêche la réconciliation, avec une indulgente philosophie. Quant au parasite, il n'est guère que l’hôte indiscret d’une bonne maison, de même que l’esclave Messénie n’est qu’un valet dévoué, mais raisonneur, que son maître n’a vraiment pas besoin d’affranchir : car, digne ancêtre des valets du dix-huitièrne siècle, il lui donne des leçons d’égalité :
Les habits seulement font notre différence.
Quelle figure pourtant ferait Messénie à côté de 'Valentin, le
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valet du « chevalier Ménechme? » La spirituelle insolence de ce Mascarille parisien l’aurait bientôt déconcerté ; la hardiesse de ses expédients et la facilité de sa morale lui eussent paru, comme à nous, équivoques. Valentin, ce futur homme d’afhiires, Turcaret ou Figaro de l’avenir, traite d’égal à égal le maître dont il reçoit les étranges confidences. Et comment ce maître s’en pourrait-il sentir blessé? Il n’a plus guère de l’honnête homme que la politesse des manières. Ne le voit-on pas courtiser, en même temps que la jeune Isabelle, la vieille Araminte, qui lui donne de l’argent, profiter d’une confusion pour recueillir un héritage qui ne lui était pas destiné, voler son frère, qui d’ailleurs est le dernier des rustres? Que Rotrou est loin de cette corruption élégante I Sans doute il n’a pas eu le courage de prendre un parti : sa comédie n’est plus tout à fait antique et n’est pas tout à fait moderne, tandis que Regnard, d’un pas léger, foule gaiement le sol de France. Mais notre vieux poète a pour lui, avec la supériorité d’intérêt dramatique (1), la supériorité morale. Même dans la comédie, c’est quelque chose.
Est-ce manquer de respect à Molière que de préférer aussi, non pour l’esprit du dialogue, mais pour la valeur morale des caractères, les de Rotrou à son Amphitryon?
ment Molière a connu et souvent copié les Sos2>s. De nombreuses ressemblances de détail ont été relevées, et plus d’un trait comique, aiguisé peut-être, mais non méconnaissable, a été restitué au modeste prédécesseur dont Molière eût bien fait de ne pas oublier le nom en utilisant les idées. Mais il est difficile d’être à la fois plus semblable par la forme, ])lus dissemblable par l’esprit. Que, dans la pure comédie, Molière tiiomphe sans peine; que sur un langage vieilli il jette l’éblouissante broderie de son style; qu’il ait plus d’aisance et de gaieté, tout le monde en conviendra ; mais tout le monde aussi devra convenir, avec M. Saint-Marc Girardin, que le ton est moins sérieux, moins « héroïque » chez Molière que chez Rotrou. Une comédie héroïque et sérieuse par endroits est-elle encore une comédie? Oui, quand le maître des dieux y est mêlé à des aventures.
(1) Chez Regnard, le chevalier, qui n’a pas été ravi, mais a fait la guerre en Allemagne et passe pour mort aux yeux de son frère, nous avertit de la ressemblance extraordinaire d'où viendra la méprise, et devine la vérité dès le premier acte.
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qui seraient facilement vulgaires, si elles étaient contées d'un ton frivole, avec un scepticisme souriant.
Faut-il en vouloir à Rotrou, si, abordant un sujet à ce point étranger à nos idées, il s’est pénétré de son modèle et a essayé d’en faire revivre l’esprit? Après avoir, dans les Ménechmes, tempéré la verve de Plaute par la délicatesse attendrie de Terence, il avait eu ce bonheur de rencontrer une autre pièce du même Plaute, qui, sans atténuation hypocrite, sans rajeunissement douteux, pouvait être transportée toute vive sur la scène, une pièce où les dieux et les hommes se heurtaient dans un pêle-mêle étrange, sans voiler pourtant d’aucune ombre équivoque l’aimable et pur visage d’Alcmène. Il eût suffi pour le séduire, ce portrait unique de la vraie femme romaine, rendu plus charmant encore par le voisinage de tant d’autres portraits peu flatteurs. Aussi, avec quelle piété il en respecte les traits! La voilà bien, cette femme exquise par son bon sens comme par sa sensibilité. Tantôt, avec une mélancolie qui n’est point affectée, elle se plaint du peu de durée des joies humaines ; tantôt elle laisse voir naïvement l’orgueil que les succès de son mari lui inspirent. A la grâce féminine elle sait joindre, quand il en est besoin, une fermeté presque virile: blessée par les soupçons d’Amphitryon, sa fière pudeur se redresse. Elle proteste, au nom de « la loi d’hymen, immuable et sacrée. » Tout autre qu’Amphitryon la jugerait innocente seulement à l’entendre, tant la dignité sereine de son attitude et la hauteur de son honnêteté découragent la calomnie. Qu’a fait Molière de l’Alcmène antique? Plus moderne, il est plus plaisant, mais à quel prix! Son Amphitryon n’est qu’un Sganarelle de plus haut étage. Pour se travestir, son Jupiter vient de quitter, on le sent, la blonde perruque aux grandes ondes; mais il n’a pu si bien faire qu’on ne voie briller encore, au travers de son masque, le royal sourire du jeune dieu de tant d’Alcmènes plus faciles. Comment l’Alcmène de Plaute et de Rotrou eût-elle été comprise désormais? Aussi les Sosies, malgré l’éclat de leur premier triomphe, furent-ils bientôt délaissés. Molière ne fit rien pour les relever de ce discrédit. Personne pourtant ne croira qu’avant de faire paraître V Amphitryon, il ait jugé utile de brûler près de quatre cents exemplaires des Sosies (1) ; car, à ce compte, il eût fallu brûler aussi
(1) Nicéron, tome XVt,
ET SON OEOVRE.
la Sœur, cette antre comédie de Rotrou, si souvent représentée par la troupe de xMoIière.
La Sœur est une des comédies les plus gaies du dix-septième siècle, et l’on peut victorieusement l’opposer à ceux qui contestent à Rotrou la franchise de la verve comique. 11 faut bien qu’elle ne soit pas médiocrement plaisante, puisqu’on l’a tant exploitée. L’exposition est celle des Fourberies de Scapin, comme la dernière scène rappelle la scène de Marinette et de Gros-René, au quatrième acte du Dépit amoureux. I! est en effet proche parent de Scapin, cet Ergaste, qui se laisse arracher l’im après l’autre les mots de la bouche par son maître impatient, et qu'impatiente à son tour la longueur des récits de son maître. Plus affectueux peut-être que Scapin dans son dévouement, mais aussi hardi dans ses inventions, il s’expose, comme lui, gaiement au gibet, pour sauver Lélie d’abord, pour le plaisir de tromper ensuite. Jamais pris en défaut, il a toujours réponse à tout; il est tour à tour Sganarelle et Govielle : car le turc fantaisiste de la Sœur est devenu le latin macaronique du Médecin rtàalgré lui, et le valet du Bourgeois gentilhomme se borne à répéter en prose ce qu’Ergaste avait dit en vers :
ANSELME
T’en a-t-il pu tant dire, en si peu de propos ?
ERGASTE
Oui, le langage turc dit beaucoup en deux mots.
Ce n’est point assez : voici V Avare et Tartufe qui appellent une comparaison glorieuse pour Rotrou. Anselme assurément n’est point Harpagon; l’avarice chez lui n’a point desséché le cœur. Et pourtant ce bon père fait le désespoir de sa fille en lui destinant pour mari le vieux Polydore. Mais quoi 1 « Il n’a pas cinquante ans! » et puis, il s'offre à la prendre sans dot. On pourra le brouiller avec Polydore, on ne lui arrachera point cette idée fixe : sans dot! et si Eraste, parti plus sortable, est enfin accepté, c’est que lui aussi ne demandera pas de dot. N’essayez point de le raisonner : il ne conçoit pas d’autre manière de '^'engendrer — encore un mot pris à Rotrou par Molière. Les représentations d’Ergaste ne l’émeuvent pas plus que les prédictions ironiques de Dorine n’émeuvent l’Orgon du Tartufe, Outrée de tant d’obstination, Dorine s’écrie :
Elle, elle n’en fera qu’un sot> je vous le jure.
55 ROTROU
Mais le cri de Dorine n’est que l’écho du cri d’Ergaste :
Toute femme enfin n’en peut faire qu’un sot.
On sait de quel ton la soubrette de Molière reproche à Mariane son indécision larmoyante, de quel ton elle lui conseille la fermeté :
Si son Tartufe est pour lui si charmant,
Il le peut épouser sans nul empêchement.
Mais on ne sait pas assez qu’avant elle la Floris de rfJeu7'euse constance avait donné à Rosélie, sur le même ton, les mêmes conseils :
Vous êtes amoureuse, et non pas votre frère.
Ce qui se passera, c’est à vous à le faire.
S’il désire à son gré vous choisir un époux.
Faisant pour vous l’amour, qu’il l’épouse pour vous.
Ce n’est point pour le plaisir stérile de rabaisser le grand renom de Molière qu’on signale ici tant de visibles emprunts. L’éloge vraiment flatteur n’est pas l’éloge exclusif, et l’on s’en défie avec raison quand il ne va pas sans le dénigrement systématique des rivaux. Même dans les imitations qui s’imposent le plus au regard, il faut savoir reconnaître et saluer le génie, qui transfigure ce qu’il emprunte. Quand l’érudition curieuse aura réuni bien des traits épars, qa’aura-t-on prouvé contre le grand homme entre tei 'nains ne qui la médaille de bronze est devenue médaille d’or? Du moins, si la gloire de Molière ne souffre pas de ces rapprochements, la gloire de Rotrou en reçoit un éclat inattendu. Voilà donc l’homme que la critique, volontiers esclave des préjugés, a dédaigné si longtemps! Personne, pour ainsi dire, ne parle de lui, et tout le monde l’imite. On dirait un de ces vieux trésors dont les légendes nous entretiennent, que peu de gens ont découvert, où ils vont puiser en secret, pour étaler au dehors leur richesse, sans en révéler la source obscure.
Regnard, à qui les Ménechmes de Rotrou n’avaient pas été inutiles, prend dans la Pèlerine l’idée de ses Folies amoureuses, Quinault, dans ses pille sans pudeur les Deux Pucelles.
Marivaux et Legrand imitent les Occasions perdues ei la Bague de V oubli dans le Prince travesti et le Roi de Cocagne. En vérité, il est impossible qu’il n’ait pas été un poète comique original.
ET SON ŒUVRE
celui qui a libéralement fourni à tant d’autres poètes leurs traits les plus imprévus. Que sera-ce donc, si tout à coup Racine se présente à nous, son théâtre à la main, et si, réparant un oubli voisin de l’ingratitude, il nous avoue que le maître de Corneille a été aussi le sien?
Eh quoi ! Racine après Molière? Ne sommes-nous pas égarés par une admiration de parti-pris? Ne risquons-nous pas de ressembler à ces zélés commentateurs, hommes d’un seul livr$ et d’un seul poète, qui ne voient partout que leur auteur? Non : le sort de Rotrou fut d’être moins un créateur qu’un initiateur, de montrer la route à d’autres et de ne pouvoir la suivre lui-même jusqu’au bout. Molière et Racine lui doivent beaucoup; et pourtant il n’a égalé ni Racine, ni Molière. Mais il est grand pour les avoir faits plus grands que lui.
Vers le début du dix-septième siècle, de 1620 à 1630, une réaction s’était produite contre les grossièretés de l’âge précédent. Éprise de nouveauté et d’élégance, la jeune école littéraire avait souvent versé dans l’invraisemblance et le bel esprit. En aspirant vers la perfection de la forme, elle n’avait pas évité le gongorisme. Même au dix-septième siècle, on ne lui rendit pas tout à fait justice : car, d’un côté, elle avait réussi à faire revivre la comédie soutenue en vers et à lui rendre, sinon la clarté de l’intrigue, du moins la pureté du style; de l’autre, elle avait poussé jusqu’au plus subtil raffinement l’étude des sentiments du cœur, et avait préparé ainsi aux tragiques futurs le plus délicat instrument d’analyse morale. Sous ce double rapport, Rotrou se rattache à cette école, qui familiarisait le public, non seulement avec les mille finesses du langage, mais encore avec les mille replis de l’âme humaine. C’est encore à une comédie que nous emprunterons ce mot d’Eroxène amoureuse :
Va, Lydie, et dis-lui ce que pour mon repos
Tu crois de plus séant et de plus à propos.
Va, rends-moi l’espérance, ou fais que j’y renonce;
Ne dis rien, si tu veux; mais j’attends sa réponse (1).
« Le dernier vers est charmant, » M. Guizot l’a dit avant nous (2) ; mais était-il besoin de le dire ?
(1) La Sœur^ II, 3.
(2) Corneille et son temps*
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Armé de cette connaissance du cœur humain, volontiers tragique, même dans la comédie, Rotrou devait se sentir à l’aise dans la tragédie soutenue. Ici encore pourtant, il fit paraître cette défiance de soi-même qui pour un écrivain est le commencement de la sagesse : après sept succès, il se remit à fiécole des anciens. Seulement il choisit mal ses premiers modèles. Comme Corneille, mais avant lui, il se passionna pour Sénèque. Singulière destinée que celle de ce rhéteur dramatique, dont le nom même est un problème, dont les pièces ou plutôt les déclamations n"ont point été faites pour le théâtre et qui, au seizième, au dix-septième siècle, s’impose à l’admiration des hommes de théâtre, qui, soutenu, pour ainsi dire, par eux, monte sur la scène française, lui que la scène latine n’avait pas connu! C’est par la fausse apparence de la grandeur qu’il séduisait de fortes intelligences, éprises de la grandeur vraie, mais inhabiles à en discerner les caractères. La Rome qu’ils admiraient de préférence, c’était cette Rome espagnole, un peu emphatique et sentencieuse, que Balzac avait mise à la mode. Dans ['Hercule mourant^ que Rotrou imita de XHercules Œteus, pouvant l’imiter des Trachinienncs^ on compterait sans peine les vers simples, émus sans apprêt, comme ceux que prononce Alcmène tenant en main les cendres de son fils:
En ce vase chétif tout Hercule est enclos ^
Je puis en une main enfermer ce héros.
C’est la première pièce pourtant, avec la Sophonisbe de IMairet, où l’on puisse deviner la venue prochaine de Médée, cette avant'COurrière du Cid. Le style tragique hésite encore entre l’enflure et la trivialité; la peinture des sentiments manque de mesure et de vérité. On arrête trop notre vue sur les amours d’Arcas et d’Iole, « qui travaille en tapisserie, » et sur les madrigaux d’Hercule, à la fois galant et brutal. Mais vienne la crise où s’évanouissent toutes les petitesses, et ce banal soupirant deviendra un héros, d’autant plus grand qu’il n’est pas insensible, et ses plaintes nous toucheront d’une pitié respectueuse, lorsque nous le verrons, homme, regretter la vie, demi-dieu, s’étonner que la nature demeure impassible devant la mort d’Hercule :
Les astres font leur cours ! le ciel ne se rompt pasl
ET SON ŒUVRE
A son tour, Déjanire ne sera pas toujours J’épouse acariâti qui rabaisse une grande passion aux proportions mesquines d'une querelle de ménage. Les emportements de sa jalousie, lorsqu’elle repousse sa rivale suppliante, annonceront de loin les fureurs d’Hermione; les éclats de sa haine indomptée no la rendent point trop indigne d’être comparée à la Cléopâtre de liodogune, heureuse de mourir, si elle meurt vengée :
On se perd doucement, quand on perd ce qu’on hait,
Et qui tue en mourant doit mourir satisfait.
Les admirateurs de l’art classique, simple et délicat, regretteront sans doute quecette jalousie, plus violente que touchante, dégénère en frénésie. Mais enfin c’était la passion déjà, quoique excessive, et, pour ainsi dire, matérielle. Plus d’une héroïne du drame romantique pourrait revendiquer pour aïeule la Déjanire de Rotrou.
C’est encore de Sénèque et de Stace, plus que d’Euripide, qu’il s’inspire dans son Antigone, Si ces Romains de la décadence l’attiraient par leurs défauts autant que par leurs qualités, combien la simplicité grecque devait lui sembler nue! Combien il devait trouver étrange la discrétion avec laquelle Sophocle laisse deviner, entrevoir à peine l’amour d’Hémon pour Antigone, et, sans Tétaler au grand jour de la scène, se contente d’en exposer l’effet tragique, convaincu sans doute que, pour en faire sentir toute la force, la mort, une mort vraie et sans phrases, est le plus éloquent des témoignages. Dans la pièce de Rotrou, avant de mourir réellement, Hémon meurt bien des fois en idée. Conversations galantes, protestations amoureuses, scènes de colère et de menaces, suicide dramatique accompli sur le théâtre, rien n'est épargné pour nous émouvoir, et nous sommes tout surpris de n’être pas émus. Mais quand Polynice, frère affectueux pour Antigone, implacable pour Etéoclc, laisse échapper ce cri d’une âme incapable de se maîtriser :
Je ne saurais vivre, et ne me venger pas ;
quand, après l’iasue fatale du combat, Antigone, la sœur intrépide, Argie, la triste et charmante veuve de Polynice, sur le champ de bataille assombri par la nuit tombante, se rencontrent pour la première fois, se reconnaissent et s’embrassent en pleurant, tout le reste est oublié. L’on ne songe même
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US à critiquer la duplicité d’action signalée par Racine, ’unité du drame n’est-elle pas dans le caractère, un peu trop stoïcien peut-être, d’Antigone, dans ses craintes mêlées d’espérances déçues, dans sa douleur sans faiblesse, dans la résolution qu’elle prend et qu’elle soutient jusqu’au bout? et, pour nous préparer à ce sacrifice, ne faut-il pas que sa tendre préférence pour Polynice nous ait été depuis longtemps révélée?
En tout cas, V Antigone Rotrou est assez justifiée par la Thébaïde de Racine, plus romanesque et plus froide, bien que très postérieure. Du moins. Racine avoue, dans sa préface, que V Antigone brille par quantité de beaux endroits (1). Dans son Iphigénie, les emprunts sont plus nombreux et plus frap-<^ pants encore; mais le nom de Rotrou n’est plus même pro-| noncé. Est-ce pour nous ôter la tentation d’aller rechercher, dans X Iphigénie du vieux poète, tant devers presque textuellement copiés (2) ? Est-ce par une injuste méconnaissance de cei taines scènes, que Racine seul, au témoignage de Marmontel, pouvait faire oublier? Certes, son Iphigénie est moins théâtrale, moins insensible en face de la mort, plus doucement, on serait tenté de dire plus chrétiennement résignée; mais n’a-t-elle pas déjà, chez Rotrou, la dignité d’une princesse qui a vu la cour? Achille est trop un héros de roman; mais c’est déjà l’Achille amoureux de Racine, Encore ces personnages sont-ils empruntés à Euripide. Mais le caractère original d’Ulysse, à qui Racine le doit-il, si ce n'est à Rotrou? et si la Clytemnestre de celui-ci, comme sa Déjanire, manque parfois de mesure, qui n’applaudirait à cette fière affirmation de la mère et de l’épouse :
Vous conduisez les Grecs; moi, je conduis ma fille :
Une mère est aussi le chef de sa famille;
Partout où vous irez, je puis lever le front.
Par malheur, le sens de l’antiquité manquait à Rotrou. Peu soucieux, comme on dirait aujourd’hui^ de la couleur locale, il nous peint Agamemnon tenant une lanterne sourde à la main, Achille et Ulysse se provoquant en duel comme deux contem-
(1) Il en était si convaincu qu'il emprunta d'abord le récit entier du combat des deux frères à V Antigone du vieux poète.
(2) Un grand nombre de ces ressemblances ont été indiquées par M. Raynouard {Journal des Savants, mai 1823) et par M. Jarry, dans la thèse élégante et solide dont on s’cst souvenu -plus d’une fois ici.
ET SON GSUVRE.
porains du Cid. Au fond, ses tragédies antiques sont des tragi-comédies mal déguisées, surtout lorsqu’il n’imite plus personne : sa Grisante n’a d’autre mérite que de prêter aux Romains, avant Horace et Cinna, un langage vraiment romain, encore qu’un peu tendu. Son Bélisaire^ dont lui-même confesse la chute, serait un beau drame, s’il ne s’appelait Bélisaire, et si, transportés en plein roman, nous pouvions prendre au sérieux ces personnages pseudo-historiques.
Au contraire, et par un singulier renversement des lois dramatiques, c’est dans la tragi-comédie que la tragédie est entrevue, en de trop rares et trop brèves échappées. M. Saint- Marc Girardin a observé avec finesse que telle héroïne des Occasions perdues ou de l'Heureux naufrage est sur le point de devenir Roxane ou Phèdre, mais que Rotrou s’arrête à ce point précis, satisfait d’avoir crayonné une esquisse et laissant à d’autres le soin de peindre le tableau, ignorant surtout l’art de tirer des situations les plus heureuses lout ce qu’elles contiennent d’émotion dramatique. Et pourtant il avoue qu’une au moins de ces esquisses est bien près d’être un tableau achevé, que le poète y a su, non seulement approfondir la passion, mais en varier l’expression, étrange et naturelle tout ensemble.
Je ne sais quel charme pénétrant s’attache à cette Laure persécutée^ dont Lamotte a imité son hiès de Castro, On essayerait en vain de s’y soustraire; il s’insinue au fond de l’âme délicieusement remuée. Que le poète avait raison dans sa préférence paternelle pour cette oeuvre encore fraîche, où il semble que se soit fixé pour toujours comme un dernier sourire de sa jeunesse, sourire ému sans doute et voilé parfois de larmes, mais non pas de larmes amères. Si quelque critique impitoyable était tenté de proscrire la tragi-comédie, il ferait grâce tout au moins à Laure persécutée. Ce qui désarmerait sa sévérité, ce ne serait point seulement la brusque vivacité d’une exposition souvent admirée, ou la curieuse peinture de l’absolutisme royal, étalé sur la scène un an avant la naissance de Louis XIV :
Sans rendre ni raison ni compte de mes vœux,
Je veux ce que je veux, parce que je le veux.
Même, ce ne serait point le caractère de Laure, fort supérieur du reste au caractère de Déjanire pour la finesse et la discré-
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tion. Nous sommes touchés de son courage en face de la mort, accueillie par elle presque avec joie, parce qu’elle mourra pour son amant, de sa tendre résignation^ toujours prête au sacrifice de ses espérances les plus chères, de ses protestations éloquentes contre la tyrannie de ses persécuteurs. Mais le drame réel est tout entier dans le cœur de son amant Orantée, dans les fluctuations de cette âme passionnée, qui s’essaye en vain à la haine. Extrême en tout, il adore tour à tour et maudit. Tantôt il ordonne au comte, qui outrage Laure, de parler d’elie « en tremblant, comme des immortels; » tantôt, sur le plus léger indice, il renverse l’idole de son piédestal. Mais il s’efl'orce en vain de se faire illusion : il aime encore, alors qu’il croit mépriser; il aime d’autant plus qu’il souffre.
Ne pouvant plus la voir, il se persuade qu’il ne le veut plus. A défaut d’elle, c’est à sa maison bien connue qu’il adresse ses brûlantes apostrophes; il invoque la porte par où tant de fois elle a passé, la fenêtre d’où tant de fois elle lui est apparue, comme si ces objets familiers vivaient et pensaient, pleins, eux aussi, du souvenir de l’être cher et des joies évanouies. Que sera-ce, si elle-même se montre, comme il le souhaite et le craint, si quelques belles larmes coulent?
Il ne parle pointa Laure, mais il parle toujours d’elle. C’est dans ces contradictions ingénues d’un cœur encore tumultueux qu’est l’intérêt profond, universel de ce caractère et de ce drame. Corneille lui-même, ce puissant sculpteur de héros tout d’une pièce , n'eût peut-être pas écrit cette admirable scène II de l’acte IV, si fine que les lettrés seuls en peuvent bien saisir certaines nuances, si vraie qu’il suffit d'être homme pour en être ému. Qu'il est humain, en effet, cet Orantée à qui sa lâcheté est douce, qui s’en étonne et s’en accuse, mais veut être seul à s’en accuser, et s’indigne quand son confident se permet d’en sourire ! M. Saint-Marc Girardin nous assure qu’il n’a jamais lu cette scène à son auditoire de la Sorbonne, sans l’intéresser et sans l'émouvoir. Comment ne le croirait-on pas? Il la lisait à des jeunes gens. Bien à plaindre eût été celui qui ne l’eût pas comprise et n’y eût pas applaudi. Je ne sais quel tour de fantaisie shakespearienne y ajoute un charme de plus à la délicatesse toute classique. La forme est du dix-septième siècle ; l’esprit semble tout moderne.
En QmvdiXiX Laure persécutée^ Rotrou inventait le vrai drame, celui qui n’est pas tout entier dans les effets bruyaiUs et le
ET SON ŒUVRE
choc des mots sonores, qui, pour être fort, sait être discret, et qui, dédaigneux du iuxe stérile de la mise en scène (1), se contente de peindre à notre raison plus qu’à nos yeux l’ame humaine toute vive, avec ses nobles élans et ses faiblesses touchantes. Par là, il est, lui aussi, un créateur, et, mieux que d’autres, mérite qu’on lui applique le mot du poète oriental: « Voilà celui qui sait comme on aime ! »