‹ Théâtre choisiChapitre 46 sur 375 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

SOSIE

Trêve, au nom de Mercure, à ta valeur extrême !

Je renonce à mon nom, je renonce à moi-même.

S’il est vrai que Sosie aime de s’outrager.

Je ne suis plus Sosie, épargne un étranger.

MERCURE

Entrer effrontément, et jusqu’à la cuisine.

C’est bien haïr ta vie et chercher ta ruine ;

La cuisine, mon centre, et mon appartement.

Mon unique séjour, mon ciel, mon élément.

Traître, je t’y rencontre, et ta mine affamée Vient des mets qu’on y dresse escroquer la fumée ! Respecte-la, profane, et n’y rentre jamais Qu’assuré d’en sortir en qualité de mets.

Et de laisser la vie où tu cherches à vivre.

SOSIE

Quel chemin, quel dessein, quel conseil dois-je suivre, Sosie infortuné ?

MERCURE

Arrête, non ;

Battu, froissé, meurtri, ces titres sont mon nom. Puisque je n’ai tendons, muscles, veines, artères,

Où ce nom ne se lise en sanglants caractères ;

Nom fatal, nom maudit, dont ton bras est parrain.

MEUGURE.

Appelles-tu maudit un présent de ma main ?

SOSIE

Ah ! garde tes présents, porte ailleurs tes caresses ;

En faveur de quelque autre étale tes largesses :

Ta libérale humeur outrage en s’exerçant.

Et le bien que tu fais accable en se versant.

MERCURE

Adieu ; quand tu voudras, ce bras à ton service Te fournira toujours une heure d’exercice.

(Il sort.)

SOSIE, seul.

Le ciel, traître, sur toi répande tes bienfaits.

Et lui sois-tu l’objet des offres que tu fais !

Gesse, ma patience ; éclate, ma colère ;

Il m’est honteux de ci'aindre et lâche de me taire : Reviens, qui que tu sois, ou sorcier, ou démon ; Reviens, oui, je soutiens que Sosie est mon nom.

LES SOSIES

Ah ! de quelle fureur est mon âme saisie !

Oui, je suis une, deux, trois, quatre fois Sosie. L’oserais-tu nier ? que dis-tu là-dessus ?

Tu recules, poltron, et tu ne parais plus ?

Tu l’emportes d’adresse, et sais que mon courage Se résout lentement à repousser l’outrage ;

Mais lorsque ma colère est prête d’éclater.

Lâche, tu disparais et sais bien l’éviter.

Enfin, que résoudra ma créance incertaine ?

Au lieu de dissiper, le temps accroît ma peine.

Et je commence enfin, non sans quelque raison,

A douter qui je suis, d’où, de quelle maison :

Car pour quel intérêt voudrait m’ôter mon être Ce Sosie inconnu qui me fait méconnaître ? M’envîrait-il un sort dont les fruits les plus doux Sont des veilles, des soins, des jeûnes et des coups? Non, mon cerveau, troublé de quelque frénésie S’est à tort imprimé ce faux nom de Sosie,

Ce nom qui, malheureux entre tout autre nom, Comme l’ambre la paille, attire le bâton.

Mais quoi! qui suis-je donc? Ab! cette ressemblance Tient à tort si longtemps mon esprit en balance : Convainquons l’imposture, et conservons mon nom ; Soyons double Sosie au double Anipbitryon. Malheureux que je suis, par une loi commune. Cherchons le malheureux et suivons sa fortune ; Compagnon de son sort, partageons son souci ;

S’il périt, périssons ; s’il vit, vivons aussi.

(Il sort.)

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