SCÈNE V
LE ROI, LE COMTE ; gardes.
LE ROI
Eb bien, s’est-il rendu?
LE COMTE
C’en est fait. Sire : au reste.
D’un esprit si tranquille et d’un œil si modeste.
Qu’avec plus de douceur ni plus courtoisement Il n’eût pu recevoir ni rendre un compliment.
LAURE PERSÉCUTÉE
LE ROI
Mais cette enchanteresse et trompeuse sirène Dessus ses volontés est toujours souveraine?
LE COMTE
Le temps...
LE ROI
Comment, le temps? peut-être qu’à ce jour L’infante de sa vue honorera ma cour :
Les lettres de mes gens, l’alliance conclue Me font d’un jour à l’autre attendre sa venue ;
Et voilà qu’il me met, par sa brutalité,
Au point d’appréhender ce que j’ai souhaité !
Une fille inconnue, un rebut de fortune.
Aux siens, à la nature, à soi-même importune,
Sans naissance, sans nom, sans pays, sans pouvoir. Pauvre, et qui pour tout bien n’a pas même l’espoir, Honteux spectacle au ciel, vile charge à la terre, Traverse mes desseins, me déclare la guerre.
Et se sert du pouvoir de quelques faux appas Pour priver de repos mon fils et mes États ! Prévoyants médecins, en ce besoin extrême Usons contre un grand mal d’un remède de même,
Et, pour ne périr pas, habiles matelots.
Jetons ce qui nous pèse à la merci des Ilots.
Servons contre son gré cet imprudent Ulysse,
Et faisons, pour son bien, que sa Circé périsse.
LE COMTE
La perte d’un sujet dangereux à l’État Avant tout autre soin importe au potentat :
Tel membre retranché du corps d’une province Est le salut du reste et le repos du prince.
Comte, joignez vos pas à nos soins diligents :
J’ai su qu’elle est ici par quelqu’un de mes gens,
Et, brûlant d’étouffer ce serpent domestique,
A ce honteux devoir moi-même je m’applique.
Entrez là; moi, je passe en cet appartement.
(Ils sortent.)