‹ Théatre choisiChapitre 299 sur 418 · GABRIEL, MARIE · texte numérisé non relu

GABRIEL, MARIE

MARIE

Monsieur Gabriel.

GABRIEL

.Ahl vous voilà, mademoiselle Marie t

830 LBS RICOCHETS.

MARIE

Peut-on causer?

GABRIEL

Oui : votre oncle vient d'achever de coiffer mon sieur, et il se coiffe lui-même, en attendant que j*aie appris, comme vous me l'avez conseillé, mademoiselle Marie.

MARIE

Et d'ici je peux entendre la sonnette de madame.

GABRIEL, présentant la cage.

Pour ne pas perdre de temps, mademoiselle, oserai-je prendre la liberté de vous prier d'accepter...

MARIE

Oh, la jolie cage! Oh, le joli serin! C'est bien honnête à vous, monsieur Gabriel ; mais je ne veux pas demeurer en reste. {Elle lui donne une cravate enveloppée dans du papier,) Tenez.

GABRIEL

Qu'est-ce que c'est? Une cravate de mousseline. Ahl mademoiselle, quelle bonté I

MARIE

C'est moi qui l'ai brodée, monsieur Gabriel.

GABRIEL

Hélas! que je suis encore loin de mériter tant de faveurs ! Quand donc pourrai-je paraître un parti sortable à monsieur votre oncle ?

MARIE

Patience, les choses sont déjà bien avancées. Voilà dix mois que, par le crédit de mon oncle, je suis entrée femme de chambre chez madame de Mircour, la nièce de M. Dorsay, le maître de mon oncle. Voilà quinze jours que, par mon crédit, vous êtes entré comme jockey chez ce même M. Dorsay.

GABRIEL

Et c'est bien agréable de demeurer ainsi dans la même maison.

MARIE

Oui, tous les matins on se trouvé, on jase.

GABRIEL

On fait un échange de petits cadeaux.

MARIE

Et qui peut répondre des événements? Tout en

scàNs II. sn

m'endormant hier aa soir, le lisais, dans un des livres de ma maîtresse, que les plus petites causes peuvent amener les plus grands effets. La pluie qui tombe, un cheval qui bronche, un lièvre man-

3ué à la chasse, ont fait souvent échouer ou réussir es négociations, des conjurations, des batailles. Qu'est-ce que notre mariage auprès de choses si graves? Par exemple, une circonstance qui pourrait nous être bien favorable, M. Sain ville fait la cour à ma maîtresse.

GABRIEL

Qui? Ce jeune colonel, si vif, si pétulant et à qui mon maître fait la cour de son côté, depuis que le père du colonel a été nommé ministre?

MARIE

Si le colonel pouvait plaire à ma maîtresse, je vous ferais entrer valet de chambre à son service, et il n'y aurait pas de raison pour que le mariage des domestiques ne vint à la suite de celui des maîtres.

GABRIEL

Et croyez- vous que le colonel plaira bientôt à votre laaitresse, mademoiselle Marie?

MARIE

Je crois gue oui; un jeune militaire, aimable, fils d'uo ministre! Madame ne dépend que d'elle^ même, et une veuve de vingt-deux ans est pressée de se remarier, quand ce ne serait que par prudence. Ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'elle a des

moments de caprice la meilleure femme du

monde : c'est par accès; heureusement cela ne dure pas. En moins de dix mois, je l'ai vue tour à tour joueuse, botaniste et dévote. Elle en est maintenant à la manie des animaux. Elle m'a chargé de lui chercher un sapajou, une perruche, et je jurerais qu'hier elle na été si aimable au bal que parce qu'elle était partie enchantée des gentillesses d'Azor, son petit chien.

GABRIEL

C'est unique de s'attacher de la sorte.

MARIE

Us disent que ses caprices ne s'exerce ut que sut les choses légères; cela n'empêche pas qu'elle ne brusque ou n'accueille ses amis selon qu'elle a bien ou mal dormi, selon qu'elle est plus ou moins

S^ LES RIGOOUBTS.

satisfaite de la bagatelle qai Toccupe. C'est la faute de ses parents ; ils ont tellement été au-devant de tous ses désirs, qu'ils Font habituée à en changer plus que de robes et de bonnets.

GABRIEL

Il faut bien supporter les défauts de ses mattres, mademoiselle.

MARIE

Aussi fais-je, monsieur Gabriel. Ma pauvre maltresse I elle a trop de qualités, je suis trop bien avec elle pour ne pas lui être attachée ; je n ai pas dix-sept ans ; mais tout naïvement, sans qu'elle s'en doute, c'est moi qui gouverne, c'est elle qui obéit. C'est tout simple, une personne élevée dans les antichambres...

LAFLBURy en dehors, ,

Eh! Gabriel.

GABRIEL

Ah I mon Dieu I c'est M. de Lafleur qui m'appelle.

MARIE

Mon oncle I Je m'enfuis.

GABRIEL

Voyez; à peine a-t-on le temps de se dire deux paroles.

MARIE

Un seul mot. Voulez-vous me plaire? Déclarez vos sentiments pour moi à mon oncle. Vous le devez par égard pour ma réputation, et s'il y consent, je vous épouse, quoique vous ne soyez encore que jockey. Je suis au-dessus des préjugés, moi. Sans adieu, monsieur Gabriel. {Elle sort.)

GABRIEL

Eh bien! mademoiselle, j'essaierai, je me hasarderai. [Seul.) Oui, M. de Lafleur ne peut pas blâmer une noble ambition dans un jeune homme; mais e voici.

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