SCÈNE V
JACQDILLARD, MADEMOISELLE VERNEOL,
RIGAUDIN
(On voti Rigaudin, travaillant dans Vétude^ et regardant ce qui se passe sur la scène.)
JÀGQUILLABD.
Voilà mademoiselle Yerneuil qui ouvre son magasin; elle est encore fraîche et jeune, cette femme-là. En réunissant les produits de son commerce à ceux de mon étude, nous ne ferions peutêtre, ni Tun ni l'autre, un mauvais marché.
MADEMOISELLE VERNBUIL.
Je crois que M. Jacquillard me regarde.
RIGAUDIN, dans Vétude.
La marchande lorgne le notaire, et le notaire lorgne à la fois la marchande et la maison.
JAGQUILLARD, s'apprœhant.
Gomment se porte ce matin mon aimable voisine?
MADEMOISELLE VERNEUIL
. A merveille, mon cher voisin.
JACQUILLARD.
Gomment vous trouvez-vous de votre établissement dans ce pays ?
MADEMOISELLE VERNEUIL
Assez bien, mon cher voisin. Je suis la seule marchande de Tendroit, il faut bien qu'on s'adresse à moi ; et quand j'aurais des concurrentes, je ne les craindrais pas : grâce au ciel, je me flatte de connaître à fond mon état.
Air : Cette danto est vraiment la folie»
A Paris, de célèbres artistes
M^ont appris à faire un peu de tout :
C'est chez les plus fameuses modistes
Que j'ai pris des leçons de août.
Imitant, surpassant mes modèles, J'ai réffié mes talents sur les leurs : On se forme avec ces demoiselles
Pour les modes et pour les mo&urs.
JACQUILLARD.
Je suis aussi fort content de mon sort. Puis, ce n*est pas un si mauvais métier que celui de no-
434 LA MAISON BN LOTBRIB.
taire dans ce canton ; outre qu'il y a toujours des quartiers de terre à vendre aux paysans...
Aie : Dans BerU» tant trop me vonAn*.
A plus d'an bourgeois de Paris
Je vends des maisons de campagne;
Et toi^ours variant de prix,
Ce que Tun perd, i*autre le gagne.
L'acquéreur se dégoûtant,
QuelG[ues mois après, revend; Si bien qu'achetant, Revendant,
Ces bons propriétaires.
En faisant de mauvaises affaires, Font la fortune des notaires.
MADEMOISELLE VBRNBUIL.
Et je crois que la vôtre est en bon chemin.
JAGQUILLABD, regardant amoureu$ement mademoiieUe
Vemem!, Oui ; mais la fortune... est-ce le bonheur? Ah I
fiADBMOISBLLB VERNEUIL.
Eh bien 1 monsieur Jacquillard.
RIGLAUOIN, M grattant Voreîih.
Diable I voilà deux personnes qui vont être d'accord si je n*y mets ordre.
(Il êort de Vétude ei entre en scène.)
JACQUILLABD*
Est-ce que. vous n'avez Jamais songé à vous marier ?
BfADBMOISELLB VBBNBmL.
Les hommes sont si trompeurs... ce n'est pas que je croie qu'ils le soient tous.
JACQUILLARD.
Non, certes; et moi, par exemple...
RIGAUDIN, ^avançant entre Jacquillard et mademoitelle
Verneuil,
Eh bienl qu'est-ce, monsieur Jacquillard? qu'estrce, mademoiselle Verneuil? Vous parliez peut-être de cette maison mise en V>terie ?
JACQUILLARD,
De cette maison... oui, oui, nous parlions de cette maison. (A part.) Peste soit de Timportun.
MADEMOISELLE VBRBBUII^ à part.
Il avait bien besoin de venir nous troubler, (llatci.) Une maison en loterie I c'est bizarre.
8CBNB y. 4SR
JÀCÛUILLABD.
Oh ! cela s'est déjà vu.
RIGAUDIN
Et pais, ce M. de la Gîraudière, le propriétaire, est un original, un dissipateur, qui trouve plaisant de jouer sa maison.
JAGQUILLÂRD.
Un fort honnête homme, d'ailleurs. C'est chez moi qu'il a déposé ses titres ; c^est moi qu'il a chargé de la distribution des billets, et il m'a prié d'en accepter dix pour mes honoraires.
RXGAUDIN.
Et il m'en a donné un pour la gratification de rétude.
JAGQUILLARD.
C'est fort délicat.
MADEMOISELLE YBRNBUIL.
Mais, expliquez-moi donc comment, en mettant le billet à cinq francs, il peut trouver le prix qu'il désire.
JAGQUILLARD.
Air : Tot^oun debout, toujoun en routn.
Rien de plus facile à comprendre :
Une maison qa*on ne peut vendre, A moins de la voir au rabais, On en fait une loterie.
BIGAUDIN.
Et, par une adroite industrie, Comme quatre-vingt-dix billets Ne rempliraient pas vos souhaits...
JAGQUILLARD.
On fait quatre-vinfft-dix séries Qui font, quand elles sont remplies, Quatre-vingt-dix autres billets.
[rigaudin.
En tout huit mille cent billets.
JAGQUILLARD. .
Dont le total produit la somme De quarante mille francs, comme Gela se prouve clairement.
RIGAUDIN
Suivez bien son raisonnement.
JAGQUILLARD.
Puis, le premier tirage indique Cette séné heureuse, unique...
48ft LA MAISON BN LOTB&IB.
BI6AUDIN
Dans laquelle se trouvera Le numéro qui gagnera.
JACQUILLARS.
S'il sort le premier du tirage.
RIGAODIN.
Vous entendez cela, je gage.
MADEMOISELLE VERNEniL.
Ohl oui, messieurs, j'entends fort bien, Très bien... que je n'y comprends rien.
JACQUaiiARD.
Or ici, le premier tirage a déjà eu lieu. C'est le numéro trente-trois qui est sorti le premier.
RIGAUDIN
Presque tous les numéros de cette trente-troisième série ont été pris par les habitants de ce bourç. Voilà pourquoi depuis dix jours que ce premier tirage a eu lieu, une espèce de vertige s'est emparé de toutes les têtes.
JAGQU1LLA.RD.
Voilà pourquoi on y est devenu spéculateur.
RIGAUDIN
Agioteur.
JAGQUILLA.RD.
On y a trafiqué, vendu des billets jusqu'à deux et trois cents francs. Gomment se fait-il que vous n'ayez pas pris un seul billet, ma voisine?
MADEMOISELLE VERNEUIL
Qui vous a dit que je n'ai pas de billet ?
RIGAUDIN
Eh ! mais, je sais les numéros de tout le monde.
MADEMOISELLE VERNEUIL
Gela prouverait seulement que vous ne savez pas lemien.Sij'enaiun, voulez-vous me Tacheter?
RIGAUDIN
Vous ne pensez qu'à vendre.
C'est mon état. Oui, s'il se présentait un amateur qui m'en donnât un bon prix...
JAGQUILLARD.
Vous avez donc un billet? Je m'étoonais aussi que vous seule... car enûn tout le monde en a.
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