ACTE II, SCENE VI
quelle, par conséquent, Une faudra ni table bien servie, ni consommés exquis, ni orges mondés perpétuels, ni les autres délicatesses qu’il faudrait pour une autre femme; et cela ne va pas à si peu de chose, qu’il ne monte bien tous les ans à trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n’est curieuse que d’une propreté fort simple, et n’aime point les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles somptueux, où donnent ses pareilles avec tant de chaleur; et cet articlelà vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu : ce qui n'est pas commun aux femmes d’aujourd’hui; et j’en sais une de nos quartiers qui a perdu, à trente et quarante, vingt mille francs cette année. Mais n’en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, quatre mille en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres, et mille écus que nous mettons pour la nourriture, ne voilà-t-il pas, par année, vos douze mille francs bien comptés?
HARPAGON
Oui, cela n’est pas mal ; mais ce compte là n’est rien de réel.
FROSINE
Pardonnez-moi. N’est-ce pas quelque chose de réel que de vous apporter en mariage une grande sobriété, l’héritage d’un grand amour de simplicité de parure, et l'acquisition d’un grand fonds de haine pour le jeu?
HARPAnON
C'est une raillerie que de vouloir me constituer sa dot de toutes les dépenses qu’elle ne fera point. Je n’irai pas donner quittance de ce que je ne reçois pas; et il faut bien que je touche quelque chose.
l’avare
FROSINE
Mon Dieu! vous toucherez assez; et elles m’ont parlé d’un certain pays où elles ont du bien dont vous serez le maître.
HARPAGON
Il faudra voir cela. Mais, Frosine, il y a encore une chose qui m’inquiète. La fille est jeune, comme tu vois; les jeunes gens d’ordinaire n’aiment que leurs semblables, et ne cherchent que leur compagnie. J'ai peur qu’un homme de mon âge ne soit pas de son goût, et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits désordres qui ne m’accommoderaient pas.
FROSINE
Ah! que vous la connaissez mal! C’est encore une particularité que j'avais à vous dire. Elle aune aversion épouvantable pour tous les jeunes gens, et n’a de l’amour que pour les vieillards.
HARPAGON
Elle?
FROSINE
Oui, elle. Je voudrais que vous l’eussiez entendue parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d’un jeune homme; mais elle n’estpoint plus ravie, dit-elle, que lorsqu’elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants; et je vous avertis de n’aller pas vous faire plus . jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu’on soit sexagénaire; et il n'y a pas quatre mois encore qu’étant prête d’être mariée, elle rompit tout net le mariage, sur ce que son amant fit voir qu’il n’avait que cinquante-six ans, et qu’il ne prit point de lunettes pour signer le contrat.