‹ Théâtre choisi;Chapitre 31 sur 150 · ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VI

FROSINE

Sans doute. Montrez-moi votre main. Ah!

mon Dieu ! quelle ligne de vie !

HARPAGON

Comment ?

FROSINE

Ne voyez-vous pas jusqu’où va cette ligne-là?

HARPAGON

Eh bien? qu’est-ce que cela veut dire?

FROSINE

Par ma foi, je disais cent ans ; mais vous passerez les six-vingts.

Est-il possible?

FROSINE

Il faudra vous assommer, vous dis-je ; et vous mettrez en terre et vos enfants et les enfants de vos enfants.

HARPAGON

Tant mieux! Comment va notre affaire?

FROSINE

Faut-il le demander? et me voit-on me mêler de rien dont je ne vienne à bout? J’ai, surtout pour les mariages, un talent merveilleux. Il n’est point de parti au monde que je ne trouve en peu de temps le moyen d’accôupler, et je crois, si je me l’étais mis en tête, que je marierais le Grand-Turc avec la république de Venise. Il n’y avait pas, sans doute, de si grandes difficultés à cette affaire-ci. Comme j’ai commerce chez elles, je les ai à fond l’une et l’autre entretenues de vous ; et j ’ai dit à la mère le dessein que vous aviez conçu pour Mariane, à la voir passer dans la rue, et prendre l’air à la fenêtre.

HARPAGON

Qui a fait réponse?

l’avare

FROSINE

Elle a reçu la proposition avec joie ; et, quand je lui ai témoigné que vous souhaitiez fort que sa fille assistât ce soir au contrat de mariage qui doit se faire de la vôtre, elle y a consenti sans peine, et me l’a confiée pour cela.

HARPAGON

C’est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au seigneur Anselme ; et je serais bien aise qu’elle soit du régal.

FROSINE

Vous avez raison. Elle doit après dîner rendre visite à votre fille, d’où elle fait son compte d’aller faire un tour à la foire, pour venir ensuite au souper.

HARPAGON

Eh bien ! elles iront ensemble dans mon carrosse, que je leur prêterai.

FROSINE

Voilà justement son affaire.

HARPAGON

Mais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu’elle peut donner à sa fille? Lui as-tu dit qu’il fallait qu’elle s’aidât un peu, qu’elle fit quelque effort, qu’elle se saignât pour une occasion comme celle-ci? Car encore n’épouse-t-on point une fille sans qu’elle apporte quelque chose.

FROSINE

Comment ! c’est une fille qui vous apportera douze mille livres de rente.

Douze mille livres de rente?

FROSINE

Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche : c’est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à la-

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