ACTE IV, SCÈNE IX
11 y a paru, puisqu'après m'avoir abandonnée, elle m'a caché son séjour 1 pendant plus de douze ans, et qu'elle s'est remariée deux lois sans m'averUr.
NÉRINE
La vieille dénaturée !
LÉANDRE
Voilà un indigne caractère. Je suis ravi de n'avoir jamais connu cette femme-là.
JULIE
Peu de temps après votre départ, j'appris où elle était, et je sus qu'elle n'avait point de plus grande attention, que de cacher son premiei^ mariage, afin qu'on ignorât qu'elle eût une fille. Comme on ne la connaissait point particulièrement à Lyon, il ne lui était pas difficile de se faire croire.
LÉANDRE
A Lyon? C'est à Lyon qu'elle demeurait?
JULIE
Sans doute : c'est dans cette ville qu'elle a perdu son second mari.
CRISPIN
Parbleu! nous devrions l'avoir connue. Apparemment qu'elle ne demeurait pas dans le voisinage de madame la baronne de Saint- Aubin?
JULIE
Comment, de la baronne de Saint-Aubin?
Oh ! diable ! c'était une bonne femme, celle-là. Dieu veuille avoir son âme, mais je lui ai bien escamoté des pistoles !
NÉRINE
A la baronne de Saint-Aubin?
CRISPIN
A elle-même. Demandez à xMonsieur, il était de moitié avec moi.
LÉANDRE
Tais-toi, Crispin.
CRISPIN
Il fallait voir avec quelle ardeur nous plumions la vieille.
128 L^OBSTAGLE IMPRÉVU.
NÉRINE
Entendons-nous donc. Est-ce que tu connaissais cette baronne-là?
CRISPIN
La question est plaisante 1 Ohl vraiment oui, je la connaissais, et mon maître aussi : c'était sa femme I
JULIE ET NÉRINE, ensemble.
Sa femme?
LÉANDRE
Oui, ma femme. D'où vous vient donc cette surprise?
La baronne de Saint- Aubin?
CRISPIN
Oui, la comtesse de la Filandière, veuve d'un vieux gentilhomme qui lui avait laissé tout son bien en mourant, avait épousé monsieur, qui se faisait appeler le baron de Saint- Aubin; c'est d'elle que mon maître est veuf, et c'est elle qui a fait notre fortune.
JULIE
Soutiens-moi, Nérine, je suis morte!
LÉANDRE
Juste ciel !
JULIE
Ahl malheureux I Qu'avez-vous fait?
LÉANDRE
Comment?
JULIE
Vous avez épousé ma mère !
LÉANDRE
Votre mère?
NÉRINE
Oui, la comtesse de la Filandière ; c'était ellemême.
CRISPIN
Ahl c'était le diable !
Je savais depuis quelque temps que le Jeune homme qu'elle avait épousé à Lyon en troisièmes noces s'appelait le baron de Saint-Aubin ; mais, hélas ! je n avais garde de m'imagincr que ce fût Léandre lui-môme.