SCÈNE XIV
LE MARQUIS
Et sur quoi jugez-vous cela?
LYCANDRE.
Sur ce qu'ils ont souffert qu'il donnât au public une aussi mauvaise rapsodie que le Philosophe marié.
ARAMINTE
Bien répondu.
POLIDOR
Le trait est assommant.
DORANTE
Il ne s'en relèvera pas.
LE MARQUIS
Voyons ,donc, s'il vous plait, Messieurs, par où cette pièce est mauvaise?
LYCANDRE, à BéUse.
Me iiermettez-vous, Mademoiselle, de pousser plus loin la critique?
BÉLISE
Poussez, poussez; je vous mets au pis, et je vous défie de me faire céder.
LYCANDRE.
Pouvez-vous, Mademoiselle, vous entêter d'une pièce qui ne mérite pas le nom de comédie ?
LE MARQUIS
Pourquoi?
LYCANDRE.
C'est qu^elle n'a point d'intrigue.
POLIDOR
A. moins que vous n'appelliez intrigue, de petites tracasseries de ménage, qui n'intéressent point.
J.E MARQUIS
Ne contenez-vous pas, Messieurs, qu'il y a deux sortes de comédie : pièces d'intrigue, pièces de caractère?
DORANTE
Sans difficulté.
LE MARQUIS
L'objet principal, dans une pièce d'intrigue, c'est de surprendre par un enchaînement d'aventures, quitiennentle spectateur en haleine, et forment un embarras qui croît toujours jusqu'au dénouement. Comme il ne s'agit, dans ces sortes de pièces, que de les charger d'incidents, ils en font ordinai-
rement tout le mérite, les mœurs et les caractères n'y étant touchés que superficiellement. Ce genre de comédie, qui demande beaucoup d'imagination, égayé l'esprit, mais il ne l'instruit pas; il amuse, et ne va point au cœur.
ARÂMINTEy à Lycandre.
Gela me parait raisonnable.
LYCANDRE.
Pur galimatias !
LE MARQOIS.
L'autre genre de comédie, et qui, à mon sens, est le plus estimable et le plus instructif, est ce qu'on appelle pièce de caractère.
LYCANDRE, d'un air dédaigneux.
A quoi bon tout cet étalage ?
LE MARQUIS
Il vous servira de réponse. On y présente un caractère dominant, comme VAvarej le Misant thrope, le Tartufe; et c'est là proprement le sujet. On lui oppose quelque personnage qui fait son contraste, et divers autres caractères qui concourent ensemble à faire mieux sortir le sien. Dans ces sortes de pièces, il ne faut au'une intrigue simple, naturelle, peu chargée d incidents, et qui laisse aux originaux qu'on expose toute la liberté de se développer. Or, la comédie que je défends est une pièce de caractère.
POLIDOR
De caractère, soit.Mais comment répondrez- vous à la grande objection qu'on fait à l'auteur? Sa pièce est intitulée, le Philosophe mariée et son philosophe n'est point philosophe.
LE MARQUIS
On l'appellera, si vous voulez, le Mari honteux de l'être^ et, pour lors, vous n'aurez plus rien à dire.
LYCANDRE.
Ah, ah! vous êtes prêt à changer de titre? Preuve que la pièce est mal nommée.
DORANTE
Défaut essentiel.
POLIDOR
Voilà l'apologie en mauvaise posture.
Ne vous découragez pas. Monsieur le marquis.