SCENE II
J'ai mes raisons pour cela ; et on les saura peut-être avant qu'il soit peu. D'ailleurs, comme ma fille sort d'une longue maladie, j'ai cru qu'un petit divertissement comme celui-là contribuerait à sa convalescence.
NÉRINE
il est vrai que la musique et la danse ont quelque chose de récréatif ; mais je ne crois pas que ce soit là précisément ce qu'il faudrait à mademoiselle votre fille, pour rétablir entièrement sa santé.
ORONTE
Oh ! je te vois venir. Tu veux dire qu'il lui faudrait un mari.
NÉRINE
Sans doute. Un mari est un baume spécifique, qui rétablit les forces d'une fille languissante.
ORONTE
Je connais la mienne, elle est trop vertueuse...
NÉRINE
Et pour être vertueuse, est-ce qu'on souhaite moins un époux? Au contraire, c'est la vertu d'une fille qui cause son empressement pour le mariage. Celles qui ne sont pas scrupuleuses s'en passent bien plus aisément. Je vais vous prouver cela.
ORONTE
Je n'ai que faire de tes preuves.
Supposez, par exemple, que vous ayez un long chemin à faire pendant les chaleurs d"c l'été...
ORONTE
Eh bien ?
NÉRINE
Et qu'il vous soit expressément défendu de boire, jusqu'à ce que vous soyez arrivé au gîte, où l'on vous attend avec d'agréables rafraîchissements...
ORONTE
Belle supposition l
NÉRINE
N'est-il pas vrai que, si malgré ce qui vous est
prescrit, vous entrez dans quelque cabaret sur la route, vous aurez moins d'empressement d'arriver, que si vous aviez scrupuleusement observé la défense?
ORONTE
J'en demeure d'accord.
NÉRINE
Voilà justement le portrait d'une fille qui s'est émancipée. Isabelle, au contraire, est le voyageur qui observe la loi qu'on lui a imposée, mais que son exactitude scrupuleuse réduit à la dernière extrémité. Songez-y bien, monsieur, on ne peut pas toujours soutenir la soif, et il ne faut pas met- Ire une fille dans la nécessité de se rafraîchir sur la route.
Tu as beau dire; je ne crois point que ce soit un pareil empressement qui ait causé la maladie d'Isabelle.
NÉRINE
Cependant les médecins y ont perdu leur latin ; et c'est plutôt par miracle que par leurs remèdes qu'elle est sortie d'un état si périlleux. Je ne l'ai ^oint quittée. Elle soupirait jour et nuit; elle répandait souvent des larmes; elle lombait dans une langueur, dans un anéantissement qui faisaient craindre pour sa vie. Morbleu I monsieur, je m'y connais : ce sont là les symptômes d'une maladie dont Tamour est la cause.
ORONTE
Tu crois qu'elle a quelque inclination dans le cœur?
NÉRINE
Je n'en doute point.
ORONTE
Allons, allons, cela ne peut pas être. Je suis sûr qu'elle ne sait pas môme ce que c'est qu'une inclination.
NÉRINE
A vingt-cinq ans elle ignorerait cela I Dans un siècle où les filles sont si prématurées ? Eh ! fi donc, vous n'y pensez pas.
ORONTE
Garde-toi de lui dire un mot sur ce sujet; lu