‹ Théatre choisiChapitre 392 sur 471 · ACTE m, SCÈNE XII · texte numérisé non relu

ACTE m, SCÈNE XII

LE PRÉSIDENT, à la comtesse.

Je tombe de mon haut.

Et moi des nues.

ANGÉLIQUE

Avant donc que vous entrepreniez de prononcer sur mon sujet, je demande préalablement que vous examiniez avec moi nos connaissances en général, les degrés de ces connaissances, leur étendue, leur réalité. Que nous convenions de ce que c'est que la vérité, et si la vérité se trouve efTectivement. Après quoi, nous traiterons des pro- Ijositions universelles, des maximes, des propositions frivoles, et de la faiblesse ou de la solidité de nos lumières.

LE PRÉSIDENT

Je ne sais plus où j'en suis. Est-ce que je rêve ?

LA PRÉSIDENTE

Je suis effrayée de son esprit.

LA COMTESSE

C'est un prodige.

ANGÉLIQUE

Quelques personnes tiennent pour vérité que l'homme naît avec certains principes innés, certaines notions primitives, certains caractères, qui sont comme gravés dans son esprit, dès le premier instant de son existence. Pour moi, j'ai Iontemps examiné ce sentiment, et j'entreprends de le combattre, de le réfuter, de l'anéantir, si vous avez la patience de m'écouter.

LE PRÉSIDENT

Mademoiselle, dispensez-vous de cette discussion. Nous sommes convaincus de la faiblesse de nos connaissances, et déjà presque persuadés de l'étendue des vôtres. Tout se réduit à un point fort simple : savoir si vous avez de l'esprit, ou si vous n'en avez pas.

ANGÉLIQUE

Ehl comment le connaîtrez- vous? Définissezmoi l'esprit, premièrement; et si je suis contente de votre définition, je verrai si vous êtes capables de juger si j'ai de l'esprit ou si je n'en ai pas. Car il ne suffit pas de dire des mots ; il faut leur attacher des idées, et convenir de celles qui leur

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sont propres ; mais c'est ce que la plupart des hommes négligent. De là procède la témérité, la fausseté de leurs jugements. Ils apprennent les mots, à la vérité, mais, ignorant les vraies idées avec lesquelles ces mots ont leur liaison, ils forment des sons vides de sens, et parlent comme des perroquets. Quoi I vous me regardez tous trois sans rien direl...Qu*avez-vous à me répondre?

LE PRÉSIDENT

Qu'il faut que M. des Mazures ait perdu Tesprit, puisqu'il ose dire que vous êtes une bête.

LA COMTESSE

Je le croyais un grand homme; mais me voilà bien désabusée.

LA PRÉSIDENTE

Pour moi, je suis si saisie d*étonnement, que peu s'en faut que je ne m'évanouisse encore.

Je VOUS suivrai dé près, ma chère épouse; car j'avoue que je suis si frappé, que je ne me possède plus.

ANGÉLIQUE

Peu de chose vous étonne, à ce que je vois... Mais si je vous disais. . .

LA PRÉSIDENTE

Ma belle demoiselle, passons sur ces matières sublimes, et dites-nous tout simplement...

ANGÉLIQUE

Que voulez-vous que je vous dise? Me laisseralje juger par des gens aui n'ont point de logique? qui ne peuvent faire la distinction des idées réelles et chimériques, des idées complètes et incomplètes, des vraies et des fausses idées, de la liaison des idées?

LE PRÉSIDENT

Ayez la bonté de considérer...

ANGÉLIQUE

Oui, je le veux bien, considérons d'abord ce que c'est que l'esprit : cela pourra nous conduire à des raisonnements justes sur la mémoire, sur le jugement et sur la raison. Ensuite, nous nous convaincrons, par des applications judicieuses et par des exemples célèbres, que les uns ont beaucoup de mémoire, et n'ont point de jugement ;

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