‹ Théatre choisiChapitre 411 sur 471 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

LE COMTE

Tant mieux !

PASQUIN

Comptez, de plus, qu'il en prend bien sa part : Il est gros comme unmuid ; vos gens sont gras à /l tout venant beau jeu. Votre seiUe desserte [lard. Nous met tous en état de tenir table ouverte. Chacun a sa chacune ; et, dès le point du jour. Nos amis et les leurs nous aident tour à tour ; Et je puis vous jurer qu'à vous mettre en dépense, Chacun ici, Monsieur, travaille en conscience.

CLÉON, prenant son tabac.

Cela me fait plaisir ; mais je vois, cependant, Qu'on se relâche un peu.

PASQUIN

C'est monsieur l'intendant Qu'il en faut accuser. Il dit que les fonds baissent, Et que vous maigrissez quand les autres s'engrais- Il crie à tous moments, ses lamentations [sent. Nous causent, jour et nuit, des indigestions ; Car, pour bien digérer, il faut être tranquille. Et ce vilain censeur nous échauffe la bile.

CLÉON, au Comte.

Défaites-moi, mon cher, de ce malheureux-là.

LE COMTE

Fiez-vous-en à moi, je travaille à cela. Mais il me faut du temps ; carie veux faire en sorte Qu'il rende gorge avant que de passer la porte. C'est un maître fripon qui fait le ménager Pour couvrir ses larcins.

CLÉON

Vous m'y faites songer :

Telle est de ses pareils la manœuvre ordinaire. Je ne sais point compter ; je hais la moindre affaire ; Pour vaquer au plaisir, je lui livre mon bien, Dont il fait ce qu'il veut, et peut-être le sien. Et, fier de ma paresse et de mon ignorance. Pour mieux faire sa main, il rogne ma dépense ! Oh! Parbleu! nous verrons.

PASQUIN

Mais il manque d'argent !

Qu'il vende deux contrats qui lui restent.

PASQUIN

I/agent Dont il se sert toujours pour ce petit négoce, Dit qu'ils perdent moitié.

CLÉON

Qu'importe ! Mon carrosse Est-il prêt?

PASQUIN

Oui) Monsieur. Mais plusieurs créanciers. De fort mauvaise humeur, et de tous les métiers. Vous attendent là-bas pour avoir audience.

CLÉON, en colère.

Moi, de les écouter j'aurais la patience? Qu'on me chasse d'ici cette canaille-là !

PASQUIN

Je vais les enivrer; je ne sais que cela Pour les endormir.

CLÉON

Soit, pourvu qu'on m'en délivre.

PASQUIN

Cet auteur si fameux vous apporte son livre, Et voudrait vous TofiTrir.

Il peut s'en retourner.

A ces sortes de gens je n'ai rien à donner : Ils me cherchent partout, partout je les évite.

PASQUIN, à part.

11 prodigue aux fripons, et refuse au mérite.

CLÉON, à Pasquin.

Va-t'en. C'est toi, Finette?

FINETTE, d'un air triste.

Ehl vraiment oui, c*est moi.

CLÉON, en riant.

Qu'as-lu donc?

FINETTE, les youx baissés, .

Rien, Monsieur.

CLÉON

Tu soupires, je crois ?

F IN ET TE, poussant un gros soupir.

Il est vrai.

CLÉON

Quel sujet t'inspire la tristesse?

FINETTE

Je m'afflige, Monsieur, pour ma pauvre maîtresse:

AGTK I, SCÈNE IV. 485

Elle est au désespoir.

Et par quelle raison ?

FINETTE

Je ne puis vous la dire.

CLÉON

Oh! je la saurai.

FINETTE

Non, Cela m'est défendu.

CLÉON, d'un air fâché.

Quoi 1 pour moi du mystère?

Cela me pique, au moins. ,

FINETTE

Je n'î saurais que faire ; Mais on me chasserait

CLÉON

Tiens, prends ce diamant.

FINETTE, le mettant à son doigt.

Vous me perdez, Monsieur.

CLÉON

Parle-moi promptement.

FINETTE

Le moyen avec vous de garder le silence ? J'ai le cœur si sensible à la reconnaissance!....

Ne me fais plus languir, et dis-moi. . .

FINETTE, en pleurant.

Depuis peu...

Ma maîtresse a perdu... vingt mille écus au jeu.

CLÉON

Vingt mille écus !

F I N E T T E , en sanglotant.

Autant.

CLÉON

La somme est un peu forte.

LE COMTE, à Finette.

Quoi! faut- il pour un rien s'affliger de la sorte?

FINETTE, pleurant.

Mais elle doit ce rien, et voudrait l'acquitter. Tous ses fonds sontplacés, il faut bien emprunter : On la presse. D'ailleurs, elle craint que son père Ne vienne à découvrir cette fâcheuse affaire. J*ai fait ce que j'ai pu pour la résoudre enfin

A recourir à vous dans ce mortel chagrin : (( Peux-tu, m'a-t-elle dit, me parler de la sorte? « Ote-toi de mes yeux. » Vainement je l'exhorte A vous faire avertir de son besoin urgent*..

CLÉON

Elle a, ma foi, raison ; car je n'ai point d'argent.

Enfin, voyant un peu sa fougue ralentie,

[d'un ton ferme.]

i< Madame, ai-je ajouté, je viens d'être avertie « Que Cléon, hier au soir, toucha cent mille écus. « Je l'ai su de bon lieu. Craignez-vous un refus, « Quand Cléon est nanti d'une si grosse somme? (( Non, Madame, il vous aime; u est si galant

homme, « Que pouvant vous tirer d'un cruel embarras, u Je gage mon honneur qu'il n'y manquera pas. « Vous connaissez son cœur généreux, magni-

CLÉON. [fique... »

Qu'a-t-elle répliqué ?

FINETTE, d'un air mystérieux.

Rien. Je suis politique ; Et je juge par là, qu'en cette occasion. Vous pourriez vaincre enfin son obstination.

CLÉON

Le crois-tu ?

FINETTE

J'en réponds.

CLÉON

Je connais ta maltresse ; Elle refusera...

FINETTE

Non, pourvu qu'on la presse.

CLÉON, au Comte.

Qu'en dites-vous?

LE COMTE, affectant un air indifférent.

Eh I mais... Quil faut faire un e£fort. Ces vingt mille écus-là vous feront peu de tort.

CLÉON, en souriant.

Cependant, vous savez...

LE COMTE

Va lui dire, Finette, Que je lui porterai de quoi payer sa dette.

Page 1