LISIMON, LA COMTESSE, ANGÉLIQUE, VALÈRE
LISIMON.
On m'a dit, Madame, que vous vouliez me parler.
LA COMTESSE
On vous a dit vrai.
LISIMON.
Abrégez, s'il vous plaît. Finirez-vous bientôt?
LA COMTESSE
Je n'ai pas encore commencé.
LISIMON.
Commencez donc, mais dépêchez-vous. J'ai une affaire en tète qui ne me permet guère de penser à celles des autres.
LA COMTESSE
Vous êtes toujours brusque, il n'y a pas moyen de s'expliquer avec vous. Or çà, écoulez-moi, je viens au fait.
ACTK I, SCÈNE IV. 57
LISIMON.
Dieu le veuille !
LA COMTESSE
Vous savez que mon procès est en état d'être jugé?
Si je le sais ! Je viens de voir votre procureur, votre avocat, et de solliciter vos juges.
LA COMTESSE
Mais vous ne savez peut-ôlre pas que mes parties sont allées trouver mon avocat, et que...
LISIMON.
Il n'est pas question ici ni de votre avocat ni de vos parties : je suis si las de votre procès, et de vous en entendre parler, que, si je n'étais sûr qu'il sera terminé incessamment, je donnerais tout mon bien pour le faire juger. Je crois pourtant que j'en serai quitte pour cinquante pistoles, que j'ai mises dans la main du secrétaire de votre rapporteur. J'ai fait parler de jolies femmes aux jeunes conseillers : j'ai employé des gens de crédit et d'autorité auprès des anciens : j'ai envoyé deux quartauts de vin de Champagne à votre avocat : j'ai donné six poulardes et deux chapons du Mans, avec un pâté de perdrix, à votre procureur : voilà, je crois, tout ce qui peut accélérer un jugement, et rendre une cause excellente.
LA COMTESSE
Après cela, il faut que je gagne, ou il n'y a plus de justice dans le monde. Me voilà tranquille sur ces articles. Mais, que ferons-nous de ces jeunes gens-ci? 11 y a trois mois qu'ils vivent ensemble ; c'en est assez pour se connaître, et peutêtre pour se connaître plus qu'il ne serait à souhaiter. Attendrons-nous la fin de mon procès? Préviendrons-nous l'arrcH que j'attends? Les marierons-nous? Ne les marierons-nous pas?
ANGÉLIQUE
Je prends la liberté de vous dire...
Mademoiselle, on ne demande pas votre avis.
VALÈRE
Pour moi, mon sentiment...
LISIMON.
On a bien aifaire de votre sentiment! Taisezvous ! Votre procès et ce mariage sont deux choses qui n'ont rien de commun. Nous sommes d'accord de nos faits. Mademoiselle est en âge et en volonté d'être pourvue : il est dangereux de retarder les filles quand elles sont dans ces dispositions. Je suis pressé, moi, de me défaire de ce libertin-là; il faut faire sa noce, dès demain, parce que je compte me marier en même temps, moi qui vous parle.
VALÈRB,
Vous, mon père ?
LISIMON.
Oui, mon fils.
VALÈRE
Mais songez-vous?. ..
LISIMON.
Je songe que vous êtes un sot. Tournez-moi les talons. Ces jeunes étourdis-là s'imaginent que le mariage n'est fait que pour eux !
LA COMTESSE
Et quelle est la personne que vous épousez ?
Madame, c'est là mon affaire, et non pas celle des autres. A demain les deux mariages : n'y consentez-vous pas ?
LA COMTESSE
Volontiers.
LISIMON.
Et vous, la belle ?
ANGÉLIQUE
Tout ce qu'il vous plaira.
LISIMON,
Quelle résignation! Oh çà, nous n'avons plus rien à nous dire ?
LA COMTESSE
Je vous donne le bonjour.
LISIMON, à Valère.
Comment, vous voilà encore ?
VALÈRE
Oui, mon père, il faut que vous me permettiez . . .