‹ Théatre choisi; nouvelle édChapitre 2 sur 369 · ÉTUDE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE

Le poète dont îa vie joyeuse, parfois désordonnée, fut couronnée par une si belle mort, naquit le 21 août 1609 (2), à Dreux, entre Chartres, le pays de Régnier, où. l'on aime à bien vivre, et Châteaudun, où l'on sait bien mourir. Sa mère, Elisabeth ou Isabelle Lefâcheux, était précisément de Chartres et appartenait à une riche famille de bourgeois. D'elle Rotrou tint sans doute cette veine féconde, inépuisable autant que le sol plantureux de la Beauce. Mais ceux qui croient à la tyrannie absolue des climats et des milieux verraient ici leur théorie en défaut : car jamais poète ne fut moins égal que ce fils du sol le plus égal et du climat le moins extrême.

On sait peu de chose de son père, Jean de Rotrou (3). Qu'importe! Il nous suffit de savoir qu'il continuait une lignée de magistrats locaux, modestes et dévoués. En même temps qu'une aisance, qui semble avoir été assez large, ils transmettaient à leurs descendants la religion héréditaire du devoir obscurément accompli, dans les limites étroites du pays natal.

(1) C'est d'après les portraits communiqués par la famille de Botrou que Caffieri fît son buste en 1779.

(2) L'acte de baptême dit : « Le vendredi, 21 e aoust 1609, fut baptisé Jehan, fils de honnovabie homme Jehan Rotrou et de dame Isabelle Facheu. » (Archives de Dreux.)

(3) Fils d'un autre Jean de Rotrou, maire de Dreux sous Henri III, il eut deux fils et trois filles. Son frère fut également maire de Dreux, où son aïeul, an autre Jean, avait été procureur au bailliage.

Rotrou n'interrompit pas la tradition. ïl aima son pays jusqu'à la mort :

Mourir pour son pays, c'est payer une dette (1).

Toujours il y revint avec bonheur; car, ainsi qu'il le dit encore :

Il n'est pays si sain que son natal séjour (2).

Tout lui plaisait de Dreux, et son vieux collège, où il lit ses premières études, et « le fleuve qui coule autour de ses fossés » dont il parlait encore à l'un de ses amis, au milieu des enivrements de Paris. Par un côté, la ville de Dreux confine à la Normandie, et Rotrou n'avait pas besoin de s'excuser, comme le fit un certain La Pineîière, de n'être pas né Normand; par l'autre, elle regarde Paris, et fait, pour ainsi dire, partie de sa banlieue. On a remarqué que, jusqu'à la Révolution, la plupart des poètes de valeur sont nés à Paris ou dans un rayon d'une trentaine de lieues autour de Paris : Rotrou, comme Régnier, comme Corneille, La Fontaine et Racine, confirmerait cette règle.

De là tant de voyages à la capitale, si facilement entrepris, et de si bonne heure. Il y fut conduit dès l'âge de douze à treize ans et y fit sa philosophie sous M. de Bréda, qui plus tard devint curé de Saint-André-des- Arcs (3). Derrière lui il laissait un frère, Pierre de Rotrou, plus jeune que lui de six ans, qui fut commissaire général des guerres aux armées d'Allemagne pendant une partie de la guerre de Trente ans, puis receveur des consignations du Parlement de Paris, conseiller et maître d'hôtel du roi. Ce dut être, aux yeux des parents, l'homme sérieux de la famille: car, dès son arrivée à Paris, Jean Rotrou s'était senti invinciblement attiré vers la poésie. Sur les bancs du collège, il écrivait des vers. Toute la philosophie de l'excellent M. de Bréda n'empêcha pas son élève indiscipliné de conquérir, sans trop d'efforts, cette étonnante, mais périlleuse facilité de versification, qui est à la fois le mérite et le défaut de ses premiers essais dramatiques.

Une tradition suspecte veut que la lecture de Sophocle lui

(1) Pvotrou, Iphigénie, V, 2.

(2) Rotrou, la Sœur, III, 2.

(3) Lettre de dora Liron à Lecîerc, fonds Bouhier, Bibl. nat.

ait révélé son talent. Rien n'est moins vraisemblable : car personne ne subit moins que Rotrou l'influence du génie grec, même dans les tragédies qu'il emprunte à la Grèce. S'il lui arriva quelquefois de lire Sophocle, j'imagine qu'il lisait souvent, et avec délices, les tragi-comédies de Hardy et YAstrée de d'Urfé : car son tour d'esprit le portait au romanesque, et la mode l'y inclinait encore plus. Il n'était pas de ceux qui, loin d'être maîtrisés par les goûts de leur époque, lui imposent les leurs : son jugement encore peu mûri, son imagination brillante, mais sans mesure et sans règle, se laissaient éblouir aux aventureuses fantaisies des héros de roman. A vrai dire, sa vie, comme son œuvre, dans ses parties inférieures et obscures, tient un peu du roman, mais de ces romans où tout n'est pas chimère, où les faiblesses sont rachetées par la fierté du dénouement.

Dès lors commença pour lui l'enchantement de la vie libre, qu'il eût voulu plus libre encore : car, ainsi que Corneille, il devait mêler à ses chères études l'étude plus sévère du droit. Dans les actes publics, il est qualifié de « noble homme maître Jean de Rotrou, advocat en la Cour de Parlement, demeurant à Paris, aux Marets(s\c) du Temple, rue Neuve-Saint-François, paroisse de Saint-Gervais. » Tout voisin qu'il était de la Normandie, il n'avait pas la passion de la chicane; et pourtant, eux aussi, ses personnages plaident, dissertent, raffinent, opposent les répliques aux répliques, les arguments aux arguments. Toute la dialectique, toute l'éloquence du poète avocat semblent s'être réfugiées dans ses pièces; on n'en voit point trace ailleurs. Mais à cette école il apprit aussi le respect de la justice et de la loi, souveraine des rois eux-mêmes :

Les rois aussi sont esclaves des lois... Aux rois non plus qu'à nous tout n'est pas légitime (1).

Jamais, en dépit de passagères défaillances, il ne perdit de vue cette idée du devoir supérieur à tout. Mais alors le grave magistrat n'était que le plus aimable, le plus insouciant des rimeurs. Il n'avait pas vingt ans quand il fit jouer à l'hôtel de Bourgogne sa première pièce, Y Hypocondriaque ou le mort amoureux, bientôt suivie de la Bague de Voubli. Ne raillons pas cette audace naïve, cette impatience enflammée de la jeunesse :

(1 Rotrou, Antigone, IV, 5j Don Bernard de Cabrère, V, 7.

ce qui serait outrecuidance aujourd'hui n'était alors que fièvre salutaire, que conscience des grandes destinées réservées au nouveau siècle, que généreux essor des espérances infinies. Une hâte générale de vivre et d'écrire, une soif inapaisée de gloire tourmentaient les esprits. Aucun modèle n'avait paru, dont la comparaison pût faire sentir les difficultés de l'entreprise. Pas plus que Rotrou, Mairet et du Ryer n'avaient attendu la vingtième année pour débuter au théâtre, où le règne de Hardy touchait à sa fin, où le règne de Corneille n'avait pas commencé; mais ils n'avaient encore écrit ni Sophonisbe ni Scévole. Quels autres rivaux pouvait craindre Rotrou? Théophile venait de disparaître; Scudéry était peu connu; Tristan, l'Estoile, Boisrobert se taisaient. L'auteur de V Hypocondriaque osa bégayer la langue que l'auteur de Mélite devait lui apprendre à parler bientôt. Et pourtant c'est par le style surtout que vaut ce premier essai, imbroglio puérilement fantastique, mais qui annonce déjà un écrivain. Tel qu'il était, il ne déplut pas au public dont le goût n'était pas plus formé que celui du poète. Mais on a plaisir à voir le jeune débutant, modeste après la victoire, dans ses préfaces naïvement sincères,

Exposer la candeur de sa belle âme nue (1).

C'est par l'ordre du comte de Soissons, nous apprend-il, qu'il a imprimé sa première tragi-comédie. « Si les censeurs y trouvent des défauts, ils doivent être satisfaits par ces mots : Il y a d'excellents poètes, mais non pas à l'âge de vingt ans. » De même, pour imprimer la Bague de l'oubli, dont le succès s'impose « jusques aux Allemands, » dont il attribue les qualités à Lope de Vega et les défauts à son imitateur, il a fallu que les comédiens l'aient menacé de communiquer sa pièce à un imprimeur. Est-ce donc qu'il doute de lui-même? Ne le croyons ni si timide, ni si ingénu :

Qui sait valoir beaucoup librement se méprise (2). Quand il nous parle de son « inexpérience, » il est sincère :

(1) Rotrou, Hypocondriaque, IV, 1. — Nicéron dit que le succès de ['Hypocondriaque dura deux ans; M. Fournier parle au contraire d'un succès médiocre.

(2) Rotrou, Bélisaire, IV, 2,

b ROTROU

car il a l'enthousiasme du beau, et il sent d'instinct qu'il n'y a pas encore atteint. Mais il sait aussi qu'il est capable d'y atteindre un jour. Seulement, au lieu de se réserver et d'attendre, il jette à tous les vents les trésors d'une imagination trop prodigue.

Jeune, beau, spirituel, Rotrou était fait pour réussir dans le monde plus encore qu'au théâtre, et nous savons que l'hôtel de Rambouillet le compta parmi ses hôtes favoris. Le grand air du poète, son aisance aristocratique, son regard simple et franc, cette abondante chevelure, cette moustache fine, tant d'agréments dans la conversation, tant d'ingénieuse délicatesse dans la galanterie, le faisaient bien venir des femmes en particulier. Aussi voyons-nous que beaucoup de ses pièces sont dédiées à des femmes, à la marquise de Pesay comme à mademoiselle Fourrât, à la caustique mademoiselle de Longue ville, plus tard duchesse de Nemours, ou à la princesse Marie, comme à la janséniste mademoiselle de Vertus et à madame de Gombalet. Cette galanterie pouvait passer pour habileté dans un temps où les femmes donnaient le ton à la mode et se passionnaient pour les choses de l'esprit avant de se passionner pour les choses de la politique.

Ce ne fut point par là cependant qu'il plut à la cour. Le galant Henri IV avait fait place au scrupuleux Louis XIII; à l'exemple du roi, la cour s'était faite pudibonde, comme elle se fera dévote autour de Louis XIV vieillissant, et le théâtre, qui étalait tant d'aventures souvent risquées, lui était devenu suspect. Certes, en écrivant sa Bagne de l'oubli, Rotrou ne songeait guère à flatter cette hypocrisie de la mode; mais la pièce française était beaucoup plus morale que la pièce espagnole. Il n'en fallut pas davantage : les courtisans affluèrent; le roi lui-même ne craignit pas d'aller voir cette merveille toute nouvelle, une comédie où la pudeur n'avait pas à rougir! Sans doute il fut satisfait de l'épreuve : car il permit à Rotrou de lui dédier sa pièce. Dans son enthousiasme, Rotrou s'écrie: « J'ai tant travaillé à rendre ma muse capable de plaire, je l'ai rendue si modeste et j'ai pris tant de peine à polir ses mœurs, que, si elle n'est belle, au moins elle est sage, et que d'une profane j'en ai fait une religieuse. » Étrange religieuse, il faut l'avouer, et qui ne prononça jamais de vœux perpétuels.

Il fallait vivre : bien naïf eût été le poète qui eût compté

sur la libéralité de Louis XIII : on sait qu'il acceptait les dédicaces à condition de ne les point payer. La reine, à qui Rotrou dédiait VHeureuse constance, en 1631, se montra-t-elle plus généreuse? (le qui est certain, c'est qu'il dut chercher ailleurs des protecteurs, et — pourquoi ne pas le dire? — des maîtres. On a écrit, avec trop de sévérité : « Le dix-septième siècle est un siècle de platitude universelle, où il fallait être à quelqu'un pour être quelque chose (1). » C'est exagérer la rigueur d'une condition qui n'exclut ni la liberté de l'esprit, ni l'indépendance du caractère. « Être à quelqu'un, » c'était une nécessité absolue pour ceux dont le talent formait la principale richesse.

Rotrou fut d'abord au comte de Soissons, ce brouillon téméraire, qui compromit un moment la fortune de Richelieu et périt dans son triomphe. C'est à lui qu'il dédie sa première pièce; c'est de lui qu'il se proclame, dans sa dédicace, le « très humble sujet. » Les mêmes protestations de dévouement passionné se retrouvent dans la dédicace des Occasions perdues (1631) à la comtesse de Soissons, cette future frondeuse, qui fait un cas particulier de ses ouvrages. « J'ai pris avec la naissance l'honneur d'être votre créature. » Avec la naissance, c'est beaucoup dire; mais les dédicaces n'allaient guère sans hyperbole, et le comte de Fiesque, dans la dédicace de la Diane (1630) n'est pas moins bien traité.

Si l'on jugeait les protégés par les protecteurs, on aurait une médiocre opinion de cette jeunesse irréfléchie qui semble courir au-devant des plus brillants aventuriers de l'époque. Ne quitter Soissons que pour Fiesque, ce! a ressemble à une destinée. Fiesque, ce type même du mécontent, ce frondeur incorrigible que les échecs et les exils ne rebutent pas, avait du sang de conspirateur dans les veines; mais il était trop frivole pour être dangereux (2). Il faut se hâter d'ajouter, à la justification de Fiesque et aussi de Rotrou, que le futur protecteur de Segrais avait la réputation d'homme d'esprit, et par elle, autant que par sa distinction d'homme du monde, jouissait d'un grand crédit dans les coulisses.

Le plus clair profit que Rotrou tira de la protection du comte

(1) M. Albert, La Littérature française au dix-septième siècle.

(2) Voir Saint- Évremond, Relation du voyage de il/, de Longueville en Normandie,

de Fiesque, c'est qu'il pénétra, grâce à elle, dans ce monde des lettres et du théâtre qui se fût ouvert seulement à demi à un débutant isolé. Présenté par lui à Chapelain et à Mairet, il le remercie de ce service en homme qui en sent tout le prix(l) : « Vous savez par quels et combien d'esprits ma pièce a été considérée chez ce grand homme à qui vous avez justement donné tant d'éloges et voué tant d'amitié. Il vous souvient de l'approbation qu'elle y reçut, et pas un de ces divins esprits qui la voulurent entendre jusqu'à trois fois n'en fit un jugement contraire au vôtre. » Le « grand homme, » c'est Mairet, et les « divins esprits » — on est divin à peu de frais dans les dédicaces — ce sont les écrivains qui formaient chez lui une sorte d'académie de l'art dramatique. On s'y lisait mutuellement ses essais; la critique mesurée y était permise, mais on n'en abusait pas ; l'éloge, môme excessif, n'était pas interdit. C'est là que Rotrou dut connaître ce malheureux Pichou, qui mourut assassiné, à trente-cinq ans, et Antoine Mareschal, esprit original, mais poète mendiant. Ces auteurs aujourd'hui oubliés, jeunes, insouciants, faciles, trouvaient en Rotrou un ami indulgent : il écrivait un sonnet sur la Filis de Pichou, et. des vers complaisants en tête de la Sœur valeureuse, de Mareschal, où le nom de Rotrou apparaît, pour la première fois, à côté de ceux de Mairet, de Scudéry et de Corneille. On lui rendait avec usure ces éloges : parmi ces pièces liminaires dont il était de bon goût de faire orner, par des mains amicales, le frontispice d'une comédie nouvelle, il en est où l'admiration la plus chaleureuse parle d'avance, un peu trop tôt, il est vrai, le langage de la postérité :

Rotrou, quand j'oy tes vers tonner sur un théâtre,

Je suis ravi d'en voir tout un peuple idolâtre;

Je prise seulement de tous les spectateurs

Ceux qui de tes beaux vers sont les admirateurs...

Travaille incessamment; le peuple t'y convie.

Puisqu'en si peu de temps tu fais tant de beaux vers,

Tu répondras un jour des moments que tu perds (2).

Hélas! le poète en perdait trop. S'il recevait les conseils de

(1) Dédicace de la Diane. L'auteur y dit que sa pièce eut du succès près du public, qui n'y trouva pas « de ces beautés effrontées qui ne se plaisent que sur le théâtre. »

(2) Elégie en tête de la Çélimène (1633).

Mairet, à combien d'autres influences il ne savait pas résister ! Les passions étaient venues, et cette âme naturellement passionnée ne luttait qu'avec mollesse contre elles. Disons mieux, il s'y complaisait : ce n'est point au hasard qu'il a semé dans ses pièces tant de maximes d'une morale facile et souriante:

Une austère vertu plaît moins qu'un beau péché... La plus belle vertu n'est pas la plus austère (1).

Aucune vertu ne fut moins austère que celle de notre poète, îl aima : pour lui, comme pour Corneille, l'amour est chose fatale ; il n'essaya même pas de se soustraire à la fatalité commune; il y aida peut-être :

Qui peut fuir l'amour? Est-il rien qu'il ne touche ? En un si beau combat, la force du vainqueur N'excuse-t-elle pas la faiblesse du cœur?... (2)c

Mais souvenons-nous qu'il a dit aussi :

Les belles passions sont pour les belles âmes (3),

et gardons-nous de le prendre au mot, quand il s'accuse luimême d'avoir traversé les « sales voluptés » où plus d'un de ses amis s'attarda. Ce cœur ardent, mais ingénu, resta pur, semblable à la source vive, qui, un moment troublée, reprend bientôt sa limpidité transparente. S'il n'avait pas connu l'amour vrai, qui élève la pensée et trempe Je caractère, il n'aurait su peindre, ni les nuances délicates, ni les orages de la passion; il n'aurait composé ni Laure persécutée, ni Venceslas. Poète aimable des amours faciles, il eût borné son ambition à écrire des tragi-comédies où l'amour quintessencié aurait parlé le langage de la galanterie contemporaine, ou des vers galants, comme l'Élégie à mademoiselle Caliste G..., qu'il se donne le plaisir de dédaigner, après avoir été dédaigné par elle. Mais l'eût-il écrite, cette charmante lettre d'envoi de la Belle Alphrèdc, où le cœur parle seul et parle si bien :

« Ma chère Sylvie,

« Je vous fais un mauvais présent, après l'avoir si longtemps différé; mais enfin il vaut mieux donner peu que rien du, tout.

(1) Cléagénor, IV, 2 ; Don Bernard, III, i. (°2) Laure persécutée, V, 8.

(3) Occasions perdues, III, 1.

Ce qu'on donne est toujours précieux quand il part du cœur, ou plutôt on ne peut rien donner de précieux, après avoir donné le cœur môme, Vous savez combien absolument vous possédez le mien, et vous feriez tort à la plus véritable affection qui fût jamais, si vous doutiez de l'empire que vous avez sur moi. Ne recevez donc mon Alphrèdeque comme un divertissement d'une heure que je vous envoie. Si vous la trouvez belle, vous pourrez croire aussi que sa beauté est naturelle, que Je théâtre ne lui en a point donné, et que les fautes de l'impression lui en ont ôté : telle quelle est, elle est de moi, et vous me souffrez assez de vanité pour que je croie que tout ce qui en vient vous est agréable. Je vous parle sans artifice, comme vous voulez que soient nos entretiens, et comme sincèrement et sans fard, je suis, ma chère Sylvie, votre très humble et très fidèle serviteur. »

Qui donc était cette mystérieuse Sylvie? Était-ce, comme on Ta conjecturé, Madeleine Béjart, actrice du Marais, qui devait s'éprendre de Molière après s'être éprise de Rotrou, et qui se faisait poète pour chanter le triomphe tillercule mourant? Que ce soit elle ou toute autre, celui qui a su dire un tel adieu à une femme aimée a su ce que c'est que l'amour, peut-être aussi ce que c'est que la souffrance ; mais, s'il a souffert, il n'a point étalé sa souffrance à nos yeux; il ne s'en est point fait une parure. C'est sans amertume qu'il eût pu dire, lui aussi, de ces heures délicieuses et frivoles, perdues pour l'art :

Je suis encore à voir le seul et premier fruit Que jamais ou l'amour ou le jeu m'ait produit (1).

L'amour et le jeu, voilà les deux passions qui troublèrent la jeunesse de Rotrou. Encore est-ce calomnier l'amour que lui imposer un tel voisinage. Un poète qui n'aurait pas aimé serait-il un poète? et la lettre à Sylvie ne suffit-elle pas à démentir le mot injuste de Sainte-Beuve : « Cette noble nature avait du vulgaire, du bas? » Non, ce n'est point l'amour qui mit en péril la destinée du poète. Si Rotrou, jeune et pauvre, « réalise l'idée qu'on se fait du poète ardent, impétueux, endetté, inégal en conduite et en fortune (2), » c'est d'ailleurs que lui vint cet égarement passager d'un esprit juste et d'un

(i) Rotrou, Don Bernard, I, 1.

(2) Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 1, 1. i, ch. vil.

cœur sain. L'amour et le jeu prennent l'homme tout entier ; mais l'un du moins l'arrache aux préoccupations sordides et le force à regarder en haut ; l'autre le courbe vers les choses de Ja terre, vers les âpres espérances et les convoitises inavouables. Gomment une âme aussi noble s'abandonna-t-elle à une passion si dégradante? Autant vaut demander pourquoi ce fut la passion universelle du siècle, pourquoi Tristan, compagnon de jeu et de poésie de Rotrou, en fut la victime, pourquoi Regnard a écrit le Joueur, Dancourt la Désolation des Joueuses et la Déroute du Pharaon, le P. Porée le Pézophile, J. de la Forge la Joueuse dupée, dédiée précisément à la comtesse de Fiesque. Rotrou était de la ville où devait naître le grand joueur d'échecs, Danican Philidor; mais il n'apportait point au jeu ce sang-froid attentif qui préside aux combinaisons savantes: il s'y jetait avec toute la fougue d'une jeunesse impatiente du frein. Son imagination, avide d'inconnu, l'y entraînait, et lui faisait rêver peut-être, en même temps que la richesse, Findépendance assurée : car, nul ne le sentait mieux que lui :

La pire liberté vaut des liens dorés (1).

Vingt fois déçu, vingt fois il fit effort pour se soustraire à ce honteux esclavage, et vingt fois, hélas i il y retomba. D'après une tradition douteuse (2), pour s'épargner de trop fréquentes tentations, il avait fait d'un tas de fagots une caisse d'épargne d'un nouveau genre: la difficulté d'en retirer son argent clairsemé le décourageait d'aller l'y chercher souvent. Biais à quoi bon s'abaisser à ces misérables artifices, si la passion était éteinte? et si elle vivait encore, à quoi bon lui opposer cette fragile barrière? La seule excuse du poète, c'est précisément l'irrésistible violence de cette passion ; qu'on ne la travestisse pas en manie puérile! qu'on ne nous montre pas Rotrou rusant avec elle! A ce jeu, il eût été bientôt vaincu : car il ne s'appartenait plus, et il n'avait pas encore le droit d'écrire ces vers si fiers de Venceslas sur l'âme qui se possède et se contient :

À force de sagesse on peut s'être dompté, Et rien n'est tant à nous que notre volonté.

(1) Rotrou, Captifs, I, 3.

(2) Parnasse français, de Titon du Tille t, et Histoire littéraire, de l'abbé Lambert.

Pourtant, le péril était sérieux: caria volonté ne peut être humiliée sans que l'intelligence soit atteinte, et Rotrou Ta dit avant Boileau :

L'esprit s'alentit quand le cœur se ravale.

Il en fit l'épreuve : tant que sa vie manqua de règle, son talent resta facile et négligé : il ne devint ferme et sobre que lorsque la vie fut devenue plus sévère et plus digne. Dans les moments de nécessité pressante, le joueur enfiévré se souvenait qu'il était poète : fiévreusement encore, il écrivait, en deux nuits, une de ces pièces hâtives, qui en quelques jours étaient apprises et représentées. On l'eût fort étonné en lui exposant nos idées modernes sur les droits d'auteur : chaque pièce était livrée pour un prix fait, et quel prix 1 Du Ryer était payé au taux de quatre francs le cent pour les grands vers et de deux francs pour les petits. Besoigneux et jeune, Rotrou ne pouvait être beaucoup plus ambitieux : pour un total de 2250 livres tournois, il cédait aux libraires Sommaville et Quinet la propriété de ses quatorze premières pièces (1). Il n'était plus alors un débutant ; mais quel débutant ne repousserait aujourd'hui avec indignation la seule idée d'un marché si peu lucratif? Sommesnous donc moins modestes, ou valons-nous davantage?

Pauvre au dix-septième siècle, Rotrou se fût peut-être enrichi au dix-huitième : car il « produisait » beaucoup et vite. Il y a peu d'années de cette période qui ne soient marquées par deux ou trois pièces nouvelles. Elles se succèdent l'une à l'autre, comme la vague succède à la vague, avec la même régularité un peu monotone. A peine quelqu'une, de loin en loin, se dresse un peu plus haut; mais elle meurt aussi bientôt, déjà remplacée par une autre qui Ja fait oublier. Il faut en plaindre le poète plutôt que l'en accuser : car nous touchons à la crise qui, par l'excès même de l'humiliation, réveilla son énergie endormie, et le rendit à sa noble nature, à ses vrais instincts, à son amour désintéressé de l'art.

« C'est dommage, écrivait Chapelain au comte de Fiesque, qu'un garçon d'un si beau naturel ait pris une servitude si honteuse ; il ne tiendra pas à moi que nous ne l'en affranchissions bientôt. » Quelle était cette « servitude honteuse » dont parle Chapelain? M. Guizot a conjecturé que Rotrou, suivant

(i) Actes du 11 mars 1636 et du 17 janvier 1637, cités par Jal.

un usage autorisé par l'exemple de Hardy, s'était mis aux gages d'une troupe de comédiens, pour qui seuls il écrivait ses pièces. Depuis, la conjecture est devenue certitude (1). Et pourtant l'on a peine à concevoir de nos jours ces contrats monstrueux qui annihilent toute liberté, toute dignité humaine, et font d'un homme d'intelligence et de cœur l'instrument passif de quelques comédiens avides. Rotrou était devenu « leur auteur,» leur chose, à tel point qu'il n'avait même pas le droit de publier les pièces qu'il écrivait pour eux, et qu'un an après la lettre de Chapelain, il est obligé de prendre un masque pour faire imprimer sa tragi-comédie de Clêagènor etDoristée (2). Au contraire, dans la seconde édition de la môme pièce, datée de 1635, il se nomme ouvertement et promet de publier bientôt toutes ses œuvres, au nombre de trente. Ce joug a donc pesé sur lui pendant trois ans. Que de dégoûts, que de révoltes on devine durant ces trois longues années, où la poésie, ce facile plaisir de sa jeunesse, lui apparaissait comme le plus ingrat des métiers ! Adieu l'aimable loisir que l'étude sans fatigue rend plus cher encore! Adieu le repos tant souhaité, jamais conquis!

Que le repos est doux ! heureux qui le possède (3) !

Lui, il n'avait pas le droit de se reposer. Encore si son travail avait trouvé sa récompense dans l'espérance, dans l'illusion même de la gloire! Mais d'autres recueillaient le fruit de ce travail obstiné ; c'est à d'autres qu'appartenaient son intelligence et son nom. Par bonheur, il lui restait des amis, les

(1) Il faut avouer pourtant que la lumière n'est pas entièrement faite sur ce point obscur, et qae toutes les hypothèses peuvent être autorisées par l'étrange dédicace de Cléagénor, tragi-comédie que le poète appelle « la cadette de trente sœurs prêtes à la suivre. » Que seraient devenues ces trente pièces? Cléagénor est la troisième de celles qui nous sont restées. Faudrait-il donc reporter à une date 1res antérieure, à l'extrême jeunesse du poète, la « honteuse servitude » dont parle Chapelain? Mais la lettre de celui-ci à Fiesque (ou à Godeau, selon d'autres) est datée du 30 octobre 1632. Ce qui est établi, c'est la réalité de cet esclavage. Le poète Gailiard écrivait dans sa Monomachie :

Corneille est excellent, mais il vend ses ouvrages ; Rotrou fait bien des vers, mais il est x>oètn à gages.

(9) « Cette pièce, dit l'éditeur, me fut mise en main naguère par un inconnu; il ne voulut jamais nommer son auteur. » (3) Rotrou, Les deux Pucelles, IV, 5.

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