‹ Théatre choisi; nouvelle édChapitre 3 sur 369 · H ROT ROTI · texte numérisé non relu

H ROT ROTI

comtes de Soissons, de Fiesque, de Nançay, le marquis de Liancourt, surtout le comte de Belin, qui semble avoir, sinon recueilli dans sa maison (1), du moins protégé Rotrou en même temps que Mairet, ne lui demandant sans cloute, en échange, que d'écrire un rôle pour mademoiselle Lenoir, actrice du Marais, dont il était aussi le protecteur, un peu moins désintéressé. Ce qui est certain, c'est que, l'année même de sa délivrance, Rotrou lui dédie sa seconde édition de Cléagénor et l'année suivante ses Ménechmes.

Mais les érudits qui ont tenté, sans y réussir tout à fait, d'élucider ce point obscur, parmi tous ceux qui ont aidé à la délivrance de Rotrou n'ont oublié que Rotrou lui-même. Si les démarches de quelques grands seigneurs ont suffi pour le racheter de cet esclavage, comment se fait-il qu'elles aient été si tardives, et que, pendant trois ans au moins, le poète ait été livré à ses propres ressources? et d'où vient qu'il ait dû se mettre aux gages d'une troupe de comédiens, s'il pouvait puiser dans la bourse toujours ouverte du comte de Fiesque ou du comte de Belin? N'est-il pas plus simple et plus digne aussi de lui de croire que, s'il avait des amis dévoués, il n'avait plus de protecteur dont la fortune fût la sienne, et que, servitude pour servitude, il avait préféré celle qui lui permettait de vivre, sans éclat, mais sans bassesse?

Qu'il ait attendu la fin de son engagement ou qu'il l'ait hâtée par ses propres efforts, qu'importe ! Aux yeux de ceux qui connaissent cette âme fière il n'en reste pas moins évident qu'il a été le premier à sentir la fausseté humiliante de sa situation , et le premier aussi à faire effort pour y échapper. L'inertie eût été l'indice d'un avilissement définitif; or, jamais Rotrou ne fut moins avili. C'est de ce moment, au contraire, que date son relèvement moral ; c'est de cette épreuve suprême qu'il sort fortifié et purifié, armé pour tons les combats, prêt à tous les sacrifices. Désormais il n'est plus à personne; il reprend possession de sa pensée aliénée trop longtemps. Par un contre-coup naturel, en même temps que l'homme se redresse, le poète prend une conscience plus nette de son vrai

(1) Dans le Parnasse ou la Critique des poètes, La Pinelière dit que le comte de Belin « a dans sa maison deux des plus belles muses et des plus éloquentes qui paraissent sur le théâtre. » M» Ed. Foumicr croit qu'il s'agit de Mairet et de Rotrou.

génie. Qui connaît, qui lil aujourd'hui les pièces composées dans l'obscure période de 1632 à 1635, la Célimène, V Heureux naufrage, la Céliane, la Belle Alphrècle, la Pèlerine amoureuse, le Filandre, Agêsilan de Colchos, Y Innocente infidélité, tant de tragi-comédies et de comédies sitôt mortes que nées? La mode entraînait de ce côté les comédiens, et Rotrou., qui suivait les comédiens, suivait la mode. Livré à lui-même, il n'abandonnera pas aussitôt la tragi-comédie; mais s'il s'attarde encore parfois aux étranges aventures (Y Amélie ou des Deux Pucelles, il rencontre dans Laure persécutée le sentiment vrai, l'émotion sincère; il va demander à l'antiquité le secret du comique franc et du pathétique naturel ; il écrit les Sosies et Antigone. Toutes les folies du passé sont oubliées ; d'un regard plus viril il embrasse l'avenir dont la séduisante perspective semble se prolonger au loin : il a vingt-sept ans.

A ce moment décisif de sa vie, sur le chemin, désormais libre d'obstacles, où il marche résolument, sa bonne étoile met Richelieu et Corneille.

Malgré ses liaisons avec les comtes de Soissons et de Fiesque, Rotrou était fait pour plaire à Richelieu. Jamais il n'avait tendu, comme tant d'autres, une main avide aux libéralités du grand ministre; jamais il ne s'était laissé éblouir par l'éclat trompeur d'une fortune sujette à tant de revirements soudains.

Hélas ! qu'un faible effort change les favoris !

Qu'ils sont près de la haine, alors qu'ils sont chéris (1) !

Mais il avait vu la faveur, d'abord incertaine, du cardinal s'affermir de jour en jour; il avait assisté à ces complots sans cesse renaissants, sans cesse domptés, à ces exécutions sanglantes, dont on trouverait la justification en plus d'un passage de ses œuvres :

La perte d'un sujet dangereux à l'État, Avant tout autre soin, importe au potentat : Tel membre, retranché du corps d'une province, Est le salut du reste, et le repos du prince (2).

Si Ton fait la part de ces maximes républicaines qui sont la parure obligée, classique, pour ainsi dire, de tout drame, sur-

(1) Rotrou, Occasions perdues, III, i.

(2) Laure persécutée, I, 5.

tout imité des anciens, si l'on cherche à définir, non pas la politique de Rotrou — le mot serait trop ambitieux — mais l'esprit de son théâtre, on s'étonne d'y voir en cent endroits la raison d'État glorifiée. Le nombre est grand parmi ses personnages de ceux qui taxent la douceur de faiblesse. Ne croirait-on pas entendre Richelieu parler à Louis XIII, et non Polynice à Jocaste :

Je tiens indifférent d'être craint ou de plaire.

Qui règne aimé des siens en est moins absolu.

Cet amour rompt souvent ce qu'il a résolu.

Plus est permis aux rois à qui plus on s'oppose :

Une lâche douceur au mépris les expose ;

Le peuple, trop aisé, les lie en les aimant.

Il faut, pour être aimé, régner trop mollement (1).

Depuis longtemps d'ailleurs, le poète avait fait un public aveu de son admiration pour celui que calomniaient ses protecteurs. V Hercule mourant (1632), dédié au cardinal, est précédé d'une ode remarquable moins par la verve lyrique que par l'évidente sincérité de l'enthousiasme pour ce « démon de la France » qui enfante chaque jour des « miracles. » Si l'on pardonne au poète l'abus des souvenirs et des comparaisons mythologiques, tout le reste semble emporté par un vif élan de reconnaissante sympathie :

Tel on voit ton savant génie, Au service de notre roi, Conduire d'une égale foi Toutes les choses qu'il manie.

On ne voit sa sincérité Gauchir d'un ni d'autre côté, Quoique jamais il ne repose, Et, dans ses travaux inouïs, L'unique but qu'il se propose Est la volonté de Louis.

Aux yeux de Rotrou, le despote s'évanouit; il ne veut plus voir que le grand politique. Ce roi qu'on disait opprimé par son ministre, il le relève en l'associant à l'œuvre entreprise, en lui faisant comprendre à quel point Richelieu lui est nécessaire :

(i) Rotrou, Antigone, II, 4,

Sauve-le de tout accident,

Puisqu'il n'est malheur où mon prince

Peut tant perdre qu'en le perdant.

C'était comprendre Richelieu comme il voulait être compris. Mais il vit bientôt de près, de trop près peut-être, le ministre qu'il admirait de loin, et les petits côtés du grand homme lui apparurent. D'une part, l'Académie française était fondée; mais, de l'autre, l'Académie de campagne des cinq auteurs rendait au cardinal des services moins relevés. On regrette pour Rotrou qu'il ait fait partie seulement de la dernière. Mais, en dépit des fréquents voyages qu'exigeaient les répétitions de ses pièces, en dépit du plaisir qu'il éprouvait à respirer parfois encore ce « doux air de la Seine (1), » qu'on n'oublie pas, il restait fidèle à Dreux et refusait de se fixer à Paris, soit par amour pour sa ville natale, soit par crainte des tentations nouvelles contre lesquelles il ne se sentait pas assez aguerri. Le règlement étroit— s'il exista jamais — qui faillit écarter Corneille de l'Académie, en écarta, dit-on , Rotrou pour toujours (2). Est-ce vraiment pour Rotrou seul qu'il le faut regretter?

« Il y avait, dit Geoffroy, cinq versificateurs ordinaires de la chambre de Son Éminence ; c'étaient des nègres que le cardinal chargeait de l'exécution de ses plans; ils sont connus sous le nom des cinq auteurs. Corneille avait le malheur d'être du nombre. Cet écrivain, qui ne respirait que la liberté romaine,

(1) Rotrou, Célimène, I, i.

(2) On ne comprend guère comment M. Dareste a pu écrire : « Boisrobert; Conrart, Chapelain, Rotrou et le grand Corneille comptèrent parmi les fondateurs de cette compagnie qui fut l'Académie française. » (Histoire de France, 1. XXIX, t. V.) Si nous en croyions pourtant un curieux ouvrage, dont nous devons la communication à l'obligeance de M. Jarry, c'est Rotrou qui aurait suggéré à Richelieu l'idée de créer une académie à l'exemple de celle que Clémence Isaure avait fondée à Toulouse. (Jean Rotrou, dit le Grand. Dreux, Lemenestrel, 18G9.) Aiais les deux lettres de Rotrou à Richelieu qu'on y produit, pour la première fois, d'après les notes d'une petite nièce du poète, la comtesse Milon (le Lernay, outre qu'on n'en révèle pas la source et qu'elles ne portent pas de date précise, sont d'un tour et d'un style trop modernes pour ne pas éveiller le soupçon, quand même elles ne proviendraient pas de la collection Chasles. — M. L Person fait remarquer qu'aucun article du règlement de l'Académie n'imposait la résidence ; il cite les exemples de Balzac, Alaynard, Godeau, Corneille même, et conclut que, si Rotrou ne fut pas reçu, c'est qu'il ne se présenta pas.

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fut sur le point d'être chassé et disgracié pour avoir eu l'audace de changer quelque chose à l'acte qui lui avait été confié. » Glorifier ainsi Corneille, c'est le glorifier aux dépens de Rotrou, injustement confondu dans la foule des « manœuvres dramatiques. » Mais relever Rotrou, ce n'est pas amoindrir Corneille; c'est le grandir encore : car ces deux gloires jumelles ne sauraient être divisées sans en être affaiblies.

Parti d'une idée juste, et comprenant à merveille l'influence morale, même politique, du théâtre, Richelieu eut le double tort de croire qu'on pouvait soumettre à une règle despotique un art qui vit de liberté, et de mal choisir les poètes qu'il « embrigada » pour l'aider dans cette œuvre impossible- Les uns étaient trop médiocres, les autres trop indépendants.

Qu'était-ce que Colletet, le plus vieux de tous? Un avocat, qui eut une seule fois la fantaisie d'être poète dramatique, et n'y revint plus. Que Boisrobert? Un autre avocat, devenu abbé, mais resté valet, hâbleur et libertin, médiocre en tout, bien que spirituel, et célèbre par ses disgrâces au théâtre avant de l'être par ses disgrâces à la cour. À côté de cet étrange abbé (abbé de Thôlème), voyez le visage défiguré du maigre et pâle Claude de TEstoile , seigneur du Saussay. 11 n'a rien écrit encore pour le théâtre, et ce qu'il écrira un jour lui vaudra moins de renom que sa mort, causée par une indigestion de confitures. Mais il connaît les règles, mérite rare encore : car les règles viennent à peine d'être inventées.

C'est une découverte dont Corneille et Rotrou ne paraissent pas se douter. L'un, qui se permettra d'avoir du génie contre les règles, n'est pas encore l'auteur du Cid. L'autre, qu'il ne faut point s'étonner de voir nommer avant Corneille, n'est pas seulement compté parmi a les plus beaux esprits du temps (1); » il est l'arbitre du théâtre. C'est vers lui que se tournent les regards inquiets des jeunes poètes; c'est lui qu'ils assiègent de leurs « importunes visites (2). ■» S'il paraît dans sa loge de l'Hôtel de Bourgogne, vers laquelle tant de têtes sont levées, ils lui font la révérence et disent : « Voilà M. de Rotrou; il a bien parlé de ma pièce. » Où donc est Corneille? Ces débutants ne songent point à lui; mais ils déclarent « que VInnocente infidélité est la plus belle pièce de Rotrou, quoiqu'on ne s'ima-

(1) Comédie des comédiens, de Scurîéry (1 634},

(2) Vers à un ami de Dreux.

ginât pas qu'il pût s'élever au-dessus de celles qu'il avait déjà faites (1). »

Seul peut-être, Rotrou a deviné le génie qui s'ignore luimôme; dès 1633, il s'écrie, avec cet orgueil modeste qui sera le trait distinctif de son ami :

Pour te rendre justice autant que pour te plaire, Je veux parler, Corneille, et ne me puis plus taire. Juge de ton mérite, à qui rien n'est égal, Par la confession de ton propre rival (2).

D'instinct, ils s'étaient compris et ils s'étaient aimés. Ne poursuivaient-ils pas le même but, la gloire, « cet objet des belles volontés. . . , cet aimant des esprits généreux (3)? » N'étaient-ils pas étrangers tous deux à cette jalousie mesquine, qui est un aveu d'infériorité? « Les plus beaux succès des autres, écrivait Corneille, ne produisent en moi qu'une vertueuse émulation, qui me fait redoubler mes efforts pour en avoir de pareils (4).» Et il le prouvait en triomphant des succès de Rotrou, en associant son nom au sien, en répétant, avec une bonhomie qui n'est pas sans fierté : « M. Rotrou et moi nous ferions subsister des saltimbanques (5). » A son tour, Rotrou, désenchanté des joies de l'amour, cherche dans l'amitié des joies égales, sinon supérieures, qui puissent remplir la capacité de son âme :

Il est des amitiés plus fortes que l'amour (6).

D'autres, qui, avec un apparent enthousiasme, avaient salué le « soleil » levant, s'étaient vite offusqués de sa lumière trop éclatante. Après avoir tendu à Corneille une main amie, Seudéry et Mairet lui avaient déclaré une guerre implacable. Qu'importait à Corneille! Ne lui restait-il pas celui qui, à condition de pouvoir l'appeler son maître, se laissait volontiers appeler son « père? » A la veille du Cid, ce « père » si jeune, hier encore si frivole, mais guéri maintenant et mûri par une douloureuse expérience, relevait, dans la société des Cinq

(1) La Pinelicre, le Parnasse ou la Critique des poètes (1635).

(2) Élégie en tête de la Veuve; c'est la plus longue des pièces liminaires.

(3) Rotrou, Clorinde, III, 1.

(4) Épître en tête de la Suivante.

(5) Menagiana.

(6) Rotrou, Agésilan de Colcho$*

auteurs, le courage de Corneille, timide à force d'être fier; il lui apprenait à s'estimer à sa juste valeur et à dédaigner ceux qui le dédaignaient. Au lendemain de ce triomphe, qui fut aussi le sien (car les Sosies de Rotrou eurent à l'Hôtel de Bourgogne le même succès que le Cid au Marais (1), son amitié s'accroît avec son admiration ; il salue Corneille grand homme, il est heureux de son bonheur.

Aux esprits généreux, Annoncer un bonheur, c'est être bien heureux (2).

Tl refuse de prendre dans la ligue des eirvieux la place d'honneur qu'on y offrait aux anciens amis de Corneille. Seul, il le défend contre tous, et, pour le mieux défendre, se jette dans la mêlée, se fait satirique et pamphlétaire : l'un des écrits qu'a vu naître la querelle du Cid a paru à certains critiques porter la marque, sinon la signature de Rotrou (3). Présent, il réclaire par ses conseils; absent, il le soutient et le console par des lettres qu'on voudrait avoir conservées pour y voir le cœur des deux amis à nu :

L'ami qui souffre seul fait une injure a l'autre (4).

Combien Corneille eût souffert davantage de ces mille piqûres d'amour-propre, si Rotrou n'eût été là pour tout adoucir! et qui sait si le découragement du grand homme n'eût pas été irrémédiable sans lui, si nous ne lui devons pas tant de chefsd'œuvre, dont Corneille, isolé, aigri, écœuré, n'eût pas daigné laisser à la postérité l'éternel patrimoine? Ce ne sera point assez : pour se donner le plaisir de louer son ami, devenu le maître de la scène française, il fera violence à l'histoire; par le plus admirable des anachronismes, un martyr chrétien glo-

(1) « Depuis deux jours, le public a été diverti du Cid et des Deux Sosies à un point qui ne se peut exprimer. » (Lettre de Chapelain, du 22 janvier 1637.)

(2) Rotrou, Clorinde, V, 4.

(3) « L'inconnu et véritable ami de MM. Scudéry et Corneille, est de Rotrou. » (Nicéron.) Nous devons dire pourtant que plusieurs critiques n'attribuent pas à Rotrou cet écrit, d'ailleurs médiocre.

(4) Rotrou, Venceslas, III, 2. Il y a eu certainement des lettres échangées entre eux : ainsi un billet de Corneille à Rotrou, daté du 14 juillet 1637, nous apprend que c'est YHonrado Ermano de Lopô de Vega, si étrange pourtant, qui suggéra à Corneille l'idée de ses Horaces.

rifiera sur cette môme scène ces drames cornéliens, qui, justement acclamés,

Portent les noms fameux de Pompée et d'Auguste,

Ces poèmes sans prix, où son illustre main

D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain (1).

N'est-ce pas le dernier mot de la « généreuse émulation » dont parlait Corneille que de s'effacer derrière son rival et de jouir de sa gloire en la publiant? Une amitié si désintéressée serait touchante entre des amis vulgaires. Entre des hommes si grands par l'esprit, entre des poètes (race personnelle, s'il en fut) elle devient un exemple précieux, digne d'être mis en lumière, surtout aux époques où il est le plus rare. A quoi bon d'ailleurs y insister? Le propre de ces dévouements qui relèvent l'espèce humaine et protestent contre l'universel égoïsme, c'est d'échapper à toute définition. Si l'on se demande en dernier ressort pourquoi ces deux âmes s'embrassèrent d'une étreinte si intime, on sent qu'on ne peut répondre que par la vieille et simple réponse : parce que c'était Corneille, parce que c'était Rotrou.

Qu'on ne fasse donc pas à Rotrou l'injure de mettre en doute son indépendance, alors qu'on vante celle de Corneille. Soyons sûrs que Corneille lui-même eût réclamé contre ce partage inégal. Lui qui se vantait d être à Son Eminence(2), il n'eût pas désavoué les louanges à la Montoron sous lesquelles Rotrou accable le cardinal, dans l'élégie placée en tête de la Veuve. Richelieu d'ailleurs ne les payait-il pas en même monnaie? Ne faisait-il pas célébrer les cinq auteurs par la Gazette, dans les prologues, dans les avis au lecteur? Leurs comédies n'étaientelles pas représentées devant la cour entière, avec un luxe de mise en scène inconnu à l'Hôtel de Bourgogne et au Marais? Eux-mêmes, désignés au respect de tous comme les rois du théâtre, ne siégeaient-ils pas sur un banc séparé, où ils ne perdaient pas un seul murmure d'approbation? Si c'est là de la domesticité, il faut avouer que Richelieu s'entendait à la

(1) Saint-Genest, I, 5.

(2) Préface d'Horace. Dans l'avertissement de Cléagénor et Doristée, Rotrou se félicite que « d'incomparables acteurs » aient « mis ia comédie à un si haut point, qu'elle est le plus doux divertissement du plus sage roi du monde et du plus grand esprit de la terre. »

rendre légère et que plus d'un auteur moderne n'en ferait pas fi.

Par malheur, Richelieu ne put soutenir jusqu'au bout ce rôle de président d'une société d'admiration mutuelle. Il ne s'était pas contenté d'imposer les sujets et le canevas général de la Comédie des Tuileries, de Y Aveugle de Smyme, de la Grande pastorale, enchaînant ainsi d'avance les libres caprices de l'imagination. Habitué à tout réglementer, il distribuait les cinq actes de chaque pièce à ses cinq auteurs, comme les corps d'armée à ses généraux ou les charges à ses secrétaires d'État. La durée même de ce travail impossible était limitée avec une inflexible précision. Au bout dun mois, jour pour jour, cette académie en sous-ordre se réunissait dans le cabinet du cardinal. Sur la table du conseil les cinq opérateurs déposaient avec gravité leurs cinq actes. Problème plus malaisé à résoudre que ceux de la politique ! De ces actes isolés, différents par l'esprit, la couleur et le ton, il s'agissait de faire un drame harmonieux! Richelieu présidait, collaborait parfois, revisait toujours. A son défaut, Desmarets de Saint-Sorlin jouait, sans trop de succès, au Richelieu. Lui aussi, tragique malgré lui, se voyait dans la cruelle obligation d'avoir du géniepar ordre. Il y faisait ses efforts ; mais de plus grands que lui n'y réussissaient pas.

Tomber de Richelieu à Desmarets, c'est humiliant : dépenser, en une seule année, dix mille vers à quatre pièces en cinq actes, c'est le plus ingrat des labeurs, même quand la besogne est divisée, surtout quand elle Test; car il y a des collaborations qui la rendent plus lourde encore. Plus mûr, plus hautain peut-être, à coup sûr moins insouciant de cet avenir qu'il touchait presque du doigt, Corneille s'indignait de voir tant de temps perdu pour sa renommée et cherchait avidement l'occasion d'une rupture. Avec moins de raideur apparente, Rotrou n'était guère plus expert en ce métier. Si jamais imagination a été impatiente de la règle, c'est assurément la sienne ; elle avait besoin de se jouer dans le libre espace. Sans doute, d'humeur plus facile, il se laissa vivre et ne se soucia point de précipiter l'inévitable crise; tout entier à la joie delà liberté reconquise, et l'épaule encore toute meurtrie du joug pesant des comédiens, il trouvait léger celui du cardinal (1); mais il en

(1) Dans certains actes, il s'intitule gentilhomme ordinaire de Mgr l'éminentissime cardinal duc de Richelieu, seigneur de Thoisy, conseiller du roi, etc. (M. Person).

sentit le poids dès que Corneille ne l'aida plus à le porter. S'il eût tardé à suivre son ami dans sa retraite, comment expliquerait-on que la société des cinq auteurs se soit si promptement dissoute? Pour occuper un seul fauteuil vide dans l'académie privée du cardinal, vingt rivaux se seraient présentés, tous chargés de titres, tous convaincus de leur mérite et de l'infériorité de leurs concurrents, tous certains d'avance de faire oublier Pierre Corneille. D'où vient qu'on ne fit pas appel à leur dévouement ? Apparemment de ce qu'il y eut plus d'un vide, de ce que le maître tout-puissant, impuissant en ceci, dut reconnaître l'inutilité d'une nouvelle épreuve condamnée à un nouvel échec. Le départ de Rotrou dut être, il est vrai, plus tardif et moins bruyant ; car il avait des tempéraments à garder dans sa conduite vis-à-vis d un protecteur si puissant ; mais qu'aurait-il fait désormais dans cette société qu'à ses yeux la retraite de Corneille avait décapitée?

Sont-ce là de ces conjectures hasardées auxquelles nous réduisent et le silence ingrat des contemporains et le silence modeste du poète? Non : car ses propres aveux nous le montrent poussant l'indépendance jusqu'à la sauvagerie:

On m'accuse partout de peu de complaisance (1).

Dans la seule pièce lyrique où il nous ait parlé de lui-même, (on était discret au dix-septième siècle) il se déclare insensible aux beautés du Cours-la-Reine, comme aux flatteries des courtisans qui l'admirent et s'étonnent de ne point trouver dans sa i< hantise » les mêmes charmes qu'en ses vers. A Vincennes, au Louvre, il reste froid ; les repas où rit la gaieté rabelaisienne de Boisrobert lui soulèvent le cœur:

En l'état où je suis, qui veut bien m'affliger N'a qu'à m'entretenir de repas et de noces, Et, quoique des seigneurs me pensent obliger, Je hais d'entrer en leurs carrosses (2).

N'est-ce point un cri parti de Pâme, où Phomme se trahit tout entier? Loin, bien loin sont ces confidences apprêtées des poètes modernes, toujours si heureux d'être aidés par le public à se débarrasser de leurs secrets intimes, et de pouvoir pren-

(i) Vers à un ami de Dreux, (2) Ibidem.

dre, jusqu'en leurs tristesses, des poses savamment étudiées ! C'est dans une lettre familière que Rotrou laisse échapper celte plainte, dont il ignorait que l'écho dût arriver jamais jusqu'à nous. D'autres envient sa faveur à la cour, sa popularité au théâtre ; lui en souffre. Le triste métier, en vérité, que celui de poète à la mode. Il faut qu'il soit sans cesse tout à tous ; ses gestes sont observés, ses paroles recueillies avec religion. S'il est simple, grave, et se contente d'avoir du génie, il voit bientôt s'éclaircir les rangs de ses fidèles désabusés ; il est bientôt laissé à sa grandeur solitaire. S'il a de l'esprit, c'est pis encore : car il est condamné à en avoir à chaque heure, à chaque minute, à perpétuité ! C'est un bel instrument dont tout le monde veut jouer.

Rotrou s'était lassé de ce rôle d'amuseur public; avec quelque amertume, il le fait sentir :

Je souffre trop quand je songe Aux moyens de dire un non mot (1).

Cette noble gaucherie des âmes fières, tant de fois glorifiée chez Corneille, la voilà donc avouée par Rotrou ! Et les actes, d'accord ici avec les paroles, prouvent mieux que tous les plaidoyers à quel point il fut mauvais courtisan. Peut-être Richelieu, qui permettait à Colletet de le contredire, n'eût-il pas été blessé de rencontrer chez Rotrou les mêmes résistances que chez Corneille. Mais qu'il se fit le partisan le plus militant de l'auteur du Ciel! Qu'il allât jusqu'à défendre contre les parodies de Boisrobert, les critiques envieuses de Mairet, les fanfaronnades de Scudéry, une pièce où l'héroïsme castillan d'un duelliste était idéalisé, au moment même où le duel à l'intérieur était frappé de peines rigoureuses, où les Espagnols, à l'extérieur, menaçaientla France de l'invasion, voilà qui dépassait la mesure de l'indépendance tolérée. Dans cette fameuse querelle, se déclarer pour Corneille, c'était se déclarer contre Richelieu. Rotrou fut assez maladroit pour ne pas le comprendre. Ou plutôt il le comprit à merveille; mais son choix était fait : d'un côté, il voyait les valets du Palais-Cardinal, meute hurlante, tenue en respect par l'épée haute de Rodrigue; de l'autre, Corneille et le public. Dans la balance, incertaine d'abord, il jeta le poids de son nom, et peut-être, grâce à lui, pen-

(1) Vers à un ami de Breui

cha-t-elle plus tôt du côté de Corneille. Témoin de cette mêlée, Boileau eût modifié son vers célèbre, et dit, réunissant les deux amis dans le môme hommage :

En vain contre le Cid un ministre se ligue,

Si Rotrou pour Chimène a les yeux de Rodrigue.

Cette indépendance n'était point de l'ingratitude : car Rotrou n'oubliait point ce qu'il devait à Richelieu ; mais il devait plus encore à Corneille.

A Richelieu il devait une idée plus sérieuse de son art, une conduite plus ordonnée de sa vie. Au lendemain d'une crise d'où la dignité de son caractère n'était qu'à grand'peine sortie intacte, il pouvait craindre une rechute prochaine et irrémédiable. Le bras un peu brutal, mais sûr de Richelieu, le soutint et ne lui permit plus de chanceler: pour la première fois, il sentit ce que peut une volonté ferme au service d'une intelligence droite. A cette école un peu tyrannique, il apprit, non seulement à vouloir, mais à écrire et à penser avec fermeté. L'ordre et la règle lui apparurent enfin, non plus comme des entraves gênantes, mais comme les conditions mêmes de tout progrès durable.

Retenu d'ailleurs dans un milieu distingué, où le langage était poli sans effort, l'esprit élevé sans contrainte, où tant de nobles sujets d'étude s'offraient d'eux-mêmes à l'observateur, il s'y appropriait les qualités variées et délicates qui faisaient l'honnête homme au dix-septième siècle. Ce ne fut pas le moindre des services que lui rendit Richelieu : car, de plus en plus attiré vers Dreux, vers la vie provinciale et bourgeoise, qui le reposait des émotions d'autrefois, le poète risquait d'oublier Paris et de s'y faire oublier. A Dreux, il eût vécu dépaysé, démodé, loin de ce grand mouvement de rénovation qui emportait alors les esprits. Héros d'une petite ville et d'un petit cercle d'adorateurs béats, il n'eût jamais été qu'un grand homme de province. Chaque voyage à Paris l'y eût fait paraître comme un revenant des anciens jours, comme un disciple attardé de Hardy et de l'Astrée, obstiné à n'habiter qu'un monde de fantaisie, tantôt roulant les gros yeux d'un matamore de tragi-comédie, tantôt soupirant les fades complaintes d'un berger de pastorale. C'est Richelieu qui le sauva de ce danger, et qui lui ouvrit, pour ainsi dire, les portes du monde réel, au seuil duquel l'attendait Corneille.

Rotrou avait précédé de quelques pas Corneille sur la grande route qui menait à l'art vrai, ou plutôt dans les sentiers un peu détournés qui l'y eussent conduit tôt ou tard. Rejoint bientôt et devancé par ce rival que rien n'attardait dans sa marche, il ne le suivit pas de trop loin. Mérite-t-il pourtant d'être comparé à l'un de ces navigateurs sans gloire, capables tout au plus de repasser par où Colomb a passé, et de dire: « J'ai fait le même voyage (1) ? » Sans doute, Corneille procède avant tout de lui-même, bien que son génie, on veut bien raccorder, « ait pu s'épurer à l'exemple des bienséances nouvelles introduites par Rotrou. » Mais est-il équitable de toujours regarder du même côté, de se complaire toujours à constater l'influence de Corneille sur Rotrou, sans se demander jamais si Rotrou à son tour n'a point été utile à Corneille ? Parce que le Cid a tout effacé dans son rayonnement, est-ce une raison pour oublier qu'il a été précédé d'une longue période de tâtonnements, et que, pendant cette période obscure, le conseiller, l'appui, le guide de Corneille a été Rotrou ?

Si l'on comparait les œuvres jumelles des deux amis, de Mélite à V Illusion comique, et de Y Hypocondriaque à Agésilan de Colchos, on se convaincrait sans peine que ce n'est pas Rotrou qui était alors l'imitateur. Mais peut-être son influence a-t-elle retardé le libre élan du génie de Corneille en le contraignant à s'attarder dans un genre équivoque; peut-être va-t-elle s'évanouir, dès qu'à l'horizon se lève l'aurore du Cid? Jamais, au contraire, elle ne se montre plus à découvert. N'est-ce pas en 1631 que le Cléandre de l'Heureux naufrage, retrouvant Floronde et sûr d'être aimé d'elle, jetait à tous les échos ce cri de l'enthousiasme cornélien, répété deux ans plus tard par Rodrigue :

Que le sort désormais arme toute l'Epire, Qu'il oppose à mon bras quelque chose de pire, Que n'exécuterai-je, avec ce beau second, Et de quel ennemi ne pâlira le front ?

Corneille a pris l'idée, mais y a imprimé sa marque. En plus d'un autre passage, il a reçu de Rotrou et gardé jusqu'à la forme de ses vers les plus connus :

(1) Vinet, Poètes du siècle de Louis XIV. Le même M. Vinet donne comme « certain» que Rotrou débuta au théâtre après Corneille; c'est le contraire qui est certain.

A qui possède un charme il n'est rien d'impossible... On fait un homme mort, qui se porte très bien (1).

On serait fort embarrassé de dire qui des deux poètes, à cette grande date de 1636, peut revendiquer comme siens des vers écrits à la même heure, nés d'une inspiration commune, peut-être de communes confidences. Le valet d'un de ces matamores que Corneille, dans Ylllusion, et Rotrou, dans Amélie ^1636) avaient, presque en même temps, l'ait monter en grade et transportés de la farce dans la comédie d'intrigue, parodiait-il don Diègue et Rodrigue, quand il se lamentait sur ce ton tragique :

Jamais traître que lui n'a fait rougir ce front ; Il tache mon honneur, et j'ai part en l'affront?

Avec l'accent d'une douleur plus sincère, le Bon Sanche des Deux Pucelles (1686) se lamente de son déshonneur :

0 fortune ennemie Quel affront ai-je à craindre après cette infamie?

Qu'on écarte, si l'on veut, comme indignes de notre attention, ces ressemblances de détail, qui persistent, même après le Cid; mais qu'on avoue aussi que, même après le Cid, Rotrou sait garder son originalité propre. Les visibles progrès de son talent ne sont point l'effet fatal des progrès du génie de Corneille : car, dès 1631 (2), on en peut suivre la marche lente et sûre, dont Venceslas et Saint-Genest sont le terme, d'avance prévu.

Quoi qu'il en soit, il est certain que dès lors la vie et le caractère de Rotrou se transforment et s'apaisent. Grâce à une pension royale (3), il n'était plus réduit à vivre d'expédients; mais ces sortes de pensions intermittentes n'avaient jamais soustrait aucun poète à îa dépendance des grands, et Rotrou voulait être libre. Quand acheta-t-il la charge de lieutenant civil., assesseur criminel et commissaire examinateur au comté et bailliage de Dreux? Après ses premières pièces, selon quelques-

(1) Ilotrou, Heureux naufrage, TII, 4 ; Agësilan, V, 2.

(2) C'est l'année de ['Heureuse constance et des Ménechmes.

(3) Parnasse français, do ïiton du Tillet, art. Rotrou. Cette pension était de mille livres, selon MM. E. Fournier et Guizot, de six cents, selon M. Jarry.

uns. Mais qui ne voit qu'un tout jeune homme, qui vient de dire un éclatant adieu à la vie de famille et de province pour se jeter dans la vie fiévreuse de Paris, sans argent d'ailleurs comme sans autorité, n'a pu même songer à conquérir une magistrature provinciale, toujours confiée à des hommes plus sérieux et plus mûrs ? Plus tard seulement il put regarder comme sienne une charge que plusieurs de ses ancêtres avaient occupée, d'où l'avait éloigné sa vie hasardeuse, dont le rapprocha sans doute la protection de Richelieu.

Or, depuis la querelle du Cid, cette protection se faisait moins empressée. Nommer Rolrou lieutenant civil de Dreux, c'était l'écarter en le récompensant. Rien ne le retenait plus à Paris, d'où Corneille s'était enfui pour chercher à Rouen une retraite, d'abord découragée, puis laborieuse et féconde. Seul, Rotrou était resté sur la brèche; il ne compte pas d'années mieux remplies : de 1636 à 1640, huit pièces de lui se succèdent sur la scène. A partir de cette date, elles se font plus rares. N'est-ce point que les voyages de Rotrou, retenu à Dreux par ses fonctions nouvelles, deviennent plus rares aussi ? À quoi bon supposer qu'il ait attendu la mort de Richelieu pour renoncer tout à fait à Paris, par dépit de ne pouvoir obtenir les bonnes grâces de Mazarin, à qui il avait dédié Don Bernard de Cabrêre\l)1

Il est vrai que Mazarin estimait les gens à proportion du besoin qu'il avait d'eux, et qu'il ne croyait point avoir besoin de Rotrou. Mais d'autres, qui ne portaient pas les moindres noms de France, étaient moins dédaigneux. C'était le maréchal de Guébriant, dont la veuve devait tenir sur les fonts de baptême un neveu de Rotrou. C'était le brillant et téméraire Henri de Lorraine. C'était Créqui. Il leur dédiait son Antigone, son Bélisaire, son Venceslas, « encore tout glorieux des applaudissements qu'il a reçus de la plus grande reine du monde et de la plus belle cour de l'Europe. » La résolution extrême et si tardive qu'on lui prête n'était donc point nécessaire; en tout cas, elle ne fut point tenue : car c'est précisément par son crédit à la cour que le lieutenant civil de Dreux sut se rendre utile à ses administrés. En 1643 déjà, dans la curieuse préface de sa Clarice, l'auteur parle de son séjour à Dreux comme d'un fait définitif, connu de tous, lorsqu'il dit, s'excusant d'avance

(i) Cette pièce est précédée d'une élégie adressée à Mazarin.

des fautes d'impression : « Je demeure à seize lieues de l'imprimerie. »

On se plaît d'ailleurs à croire que cette année 1640 fut doublement décisive pour Rotrou : car c'est le 9 juillet 1640 qu'il se marie (1), et son mariage, qui se fit dans une ville voisine de Dreux, à Mantes, dut suivre de près ou précéder de fort peu son retour. Marguerite le Camus n'a point fait parler d'elle (2); son mari n'a point songé à étonner la postérité par rénumération complaisante de ses mérites vrais ou faux. D'avance sans doute, il était de l'avis de la Rochefoucauld : « 11 ne faut guère parler de sa femme (3). » Du moins pouvons-nous croire que des considérations vulgaires ne dictèrent point le choix de l'homme qui venait de peindre de traits si vifs l'enfer des unions mal assorties :

La femme et le mari que la contrainte assemble

Sont deux fiers ennemis contraints de vivre ensemble,

I/ont par la seule mort la haine se résout.

Chaque partie est là le bourreau de son tout,

Et la malheureuse âme à ce joug asservie

S'acquiert par cet enfer celui de l'autre vie (4).

Mais il est de lui aussi, ce tableau tout opposé des joies que « deux belles âmes » peuvent goûter au sein du mariage :

C'est là qu'un couple heureux l'un de l'autre dispose, Qu'en se réservant tout on donne toute chose, Que la raison s'accorde avec la volupté Et qu'au milieu des fers on est en liberté (5).

Heureuses les unions qui n'ont pas d'histoire! Celle de Corneille — qui, comme il était naturel, se maria la môme année que son ami — ne fit guère plus de bruit, bien que le cardinal, dit-on, s'en soit mêlé. Plus discret, Rotrou pensait sans doute

Qu'en fait de mariage Qui prend le moins d'avis est toujours le plus sage (6).

(1) Dictionnaire de Jal.

(2) Née en 1615, Marguerite le Camus ou Camus devait avoir vingt ans lors de son mariage.

(3) Maximes, 364.

(4) Captifs, V, 5.

(5) Belle Alphrède, IV, t.

(6) Clarice, II,

30 UOTROtJ

En ce temps où nos hommes célèbres se sentent devinés et suivis jusque dans les plus intimes replis de leur vie privée, où il n'est point pour eux de malheur qui ne soit aggravé encore, de joie qui ne soit déflorée par une publicité banale, il fait bon voir Pierre Corneille et Jean Rotrou, exilés volontaires au fond de la province, répandre à flots leur esprit au dehors, et, au dedans, cacher leur vie. A Paris, sur le théâtre, ils sont tout entiers à tous ; à Dreux, à Rouen, près du foyer modeste où retentit à peine l'écho lointain de leurs succès, ils se retrempent dans le bonheur obscur et bourgeois. Ne craignons point qu'ils s'y énervent : ils en sortent plus forts, avec je ne sais quoi de plein et de mieux équilibré.

La profonde sensibilité qui éclate partout dans la vie et dans les œuvres de notre poète trouvait donc à se satisfaire en s'épurant, et le passé, si cher qu'il fût à l'amant de Sylvie, ne pouvait le disputer longtemps à l'avenir. Au complet abandon de cette âme restée jeune, toujours altérée de tendresse, ne se mêla donc l'amertume d'aucun regret. Tout entier à ses affections nouvelles et à ses nouveaux devoirs, il vit — trop peu de temps, hélas ! ~ grandir autour de lui quatre enfants. En ce siècle, où Ton s'occupe trop de l'homme pour prêter grande attention à l'enfant, c'est l'enfance qui inspire à Rotrou quelques-uns de ses plus beaux vers. Ici, il nous attendrit sur le sort de ces enfants martyrs,

Ces fruits à peine éclos, déjà mûrs pour les deux (1).

Là, il sourit avec une paternelle indulgence aux faiblesses mêmes de ces enfants, toujours réprimandés, toujours certains du pardon :

Les fautes des enfants blessent légèrement; "Une larme, un soupir les efface aisément (2).

L'aîné des siens, Jean (1644-1706), héritier du nom de son père, n'hérita point de son goût pour la poésie, et fut curé de la paroisse du Chêne, près d'Evreux. Ses deux filles, Elisabeth et Marguerite, qui avaient reçu le nom de sa mère et de sa femme, devaient entrer au couvent, l'une à Pont-de-F Arche,

(i) Saint-Genest, TT, 5. (2) La Sœur, IV, 2.

l'autre à Chartres (1). La destinée à de ces ironies : à l'auteur de la Pèlerine amoureuse, comme à l'auteur de Clitandre, elle donne des enfants que seule la vie religieuse appelle et retient. S'il en eût été le témoin, Rotrou eût-il été attristé de cet anéantissement de sa famille? Qui le sait? Lui-même, dans les dernières années de sa vie, semble avoir incliné de plus en plus vers cette piété attendrie où le besoin d'aimer, de prier, de pleurer parfois entraînait alors tant d'âmes encore tout émues du tumulte des passions.

Dans ces élans de ferveur religieuse, il était soutenu par un de ses compatriotes, Antoine Godeau, qu'il avait rencontré jadis à l'hôtel de Rambouillet, au temps où l'évêque de Grasse n'était encore que le nain de Julie. De communs souvenirs les avaient rapprochés depuis (2), et aussi de communs sentiments. Tous deux avaient connu les enivrements du monde; tous deux s'en étaient lassés; mais Godeau, resté bel esprit sous la robe épiscopale, était plus sincère dans son zèle qu'infaillible dans son goût. C'est le zèle religieux qui parlait seul, lorsqu'il conseillait à son ami « de s'attacher à des ouvrages de piété, où il croyait qu'il réussirait bien, connaissant, comme il faisait, le fond de son cœur et de son génie (3). » Les ouvrages du poète étaient-ils donc toujours si profanes? et tous les psaumes délayés par Godeau valent-ils ces deux vers des Pensées du religieux, sorte de méditation, d'une mélancolie toute moderne, sur le néant de la beauté humaine :

L'os d'une cuisse ou d'une main Tramera dans un cimetière ?

L'auteur de Saint-Genest n'avait-il pas assez montré quelles beautés nouvelles le drame rajeuni pouvait puiser dans l'inspiration religieuse? Fallait-il enchaîner cette imagination créatrice à la besogne servilement orthodoxe des traductions et des paraphrases sacrées? Rotrou ne se laissa pas convaincre, et fit bien : après Venceslas, il écrivit Chosroès.

Et pourtant une anecdote légendaire nous représente ce grave

(1) D'autres disent qu'une seulement fut religieuse.

(2) Dans les papiers de Gonrart on trouve des lettres de Godeau à Tune des sœurs de Rotrou, déguisée sous le nom de Bellinde, «cette farouche bergère. »

(3) Dom Liron, Singularités littéraires.

magistrat, ce père de famille, arrêté, pour une dette insignifiante, à Paris, où il venait lire son Venceslas, contraint de vendre vingt pistoles aux comédiens un chef-d'œuvre qui les enrichit, puis refusant avec dignité le présent qu'ils lui offrent, pris d'un remords tardif. Ce n'est pas une des moindres difficultés de la critique que d'écarter ces légendes ingénieuses qui font cortège aux grands écrivains, et, sous prétexte d'orner la réalité trop nue, la défigurent. Souvent elles contiennent leur part de vérité, du moins de vérité morale et littéraire, pour ainsi dire : car elles résument en un trait expressif l'opinion des contemporains sur le caractère ou le talent d'un grand homme. Il est malheureux pour Rotrou qu'ils aient gardé surtout le souvenir de sa jeunesse insouciante et endettée; mais en pouvait-il être autrement? L'éclat de ses folies juvéniles avait frappé tous les yeux ; la sévère grandeur de ses dernières années se laissait volontairement ignorer. Voilà pourquoi l'on a transporté à Venceslas une anecdote qui eût pu être vraie de la Diane ou de la Célimène; voilà pourquoi le lieutenant civil de Dreux, trois ans avant sa mort, nous est peint des mêmes couleurs que jadis le mercenaire des comédiens. Comment ne s'aperçoit-on pas que c'est rompre tout lien entre une vie, dont on critique la frivolité incurable, et une mort, dont on avoue l'héroïque fermeté ? N'est-ce pas en apprenant à bien vivre qu'on se prépare à bien mourir?

Qui vit avec honneur doit mourir constamment (i).

Le dévouement de Rotrou n'est point un de ces emportements sublimes qui purifient une âme souillée; c'est le couronnement naturel d'une vie parfois agitée, jamais avilie, et ennoblie avant sa fin ; c'est le soir paisible d'un jour orageux.

L'année 1650 fut triste pour la France aussi bien que pour les lettres. Au dehors, l'Espagnol menaçait les frontières, que Condé, prisonnier de la cour, n'était plus là pour défendre. Au dedans, en face d'une reine impérieuse et d'un roi enfant, appuyé sur un ministreplus rusé qu'héroïque, la guerre civile se déchaînait ; les ducs de La Rochefoucauld et de Bouillon tenaient Bordeaux et tendaient la main à l'étranger. Une immense inquiétude envahissait les esprits, hésitants entre la duplicité

(1) Rotrou, Hercule mourant ', V, 0,

de la coup et les prétentions hautaines des princes. C'étaient les orages du ministère de Richelieu, sans Richelieu.

Pendant cette grande crise politique et surtout morale, Ro* trou, témoin attristé, mais non découragé, se réfugiait de plus en plus dans la retraite et dans le travail. Non pas qu'il se désintéressât d'un spectacle si curieux : ces héros de cape et d'épée, ces amazones guerrières, qui mêlaient si étroitement la politique à l'amour, ces aventuriers et ces traîtres, il les connaissait bien. Plus d'une fois il les avait fait monter sur la scène, d'où ils étaient maintenant descendus, pour jouer leur rôle dans la grande tragi-comédie de la Fronde. La fiction avait pris corps et s'était faite réalité. Mais ce genre de spectacle avait tué l'autre ; des théâtres fermés la misère avait chassé les comédiens ; Jodel et faisait le coup de feu aux barricades. Esprit tempéré, fort peu révolutionnaire, mais fort indépendant, Rotrou devait rester à l'écart de cette mêlée confuse des partis. Au moment même où Corneille accepte la charge de procureur général des États de Normandie, en remplacement d'un magistrat frondeur, son ami, plus prudent ou plus modeste, borne son ambition au paisible exercice d'une lieutenance civile. Mais il ne fuit ni la fatigue, ni le danger: en ces temps troublés, il sait se dévouer aux intérêts de tous, et c'est pour tous aussi qu'il donnera sa vie.

Où était Rotrou, quand Dreux se vit tout à coup en proie à un fléau pire que la guerre civile, la peste, ou plutôt (car l'imagination populaire, encore tout émue des grands désastres d'autrefois, transformait en peste toute épidémie dangereuse) une sorte de fièvre pourprée, suivie de transports au cerveau? A Paris, selon les uns ; il y faisait répéter une comédie nouvelle; peut-être était-il à la veille d'enrichir la scène française d'un nouveau chef-d'œuvre. Mais, quand il apprend la terrible nouvelle, il n'hésite pas. Que lui fait la gloire littéraire ? La voix grave du devoir parle plus haut que toute aulre à cette conscience où vit la religion de l'honneur :

Aussi bien que l'Etat, l'honneur a ses maximes (1).

Sourd aux supplications de ses amis, sans trouble, sans fracas, il va droit au danger, comme un général qui court s'enfermer dans une place assiégée, pour y vaincre ou pour y mourir

(1) Rotrou, Bon Bernard de Cabrère, IV, i.

avec les siens. Écarter ce beau roman (1), est-ce amoindrir le dévouement de Rotrou? C'est le grandir au contraire : plus il sera froidement conçu, plus il aura droit à l'admiration de ceux pour qui le vrai courage est le courage réfléchi.

Rien n'appelait plus Rotrou dans ce Paris triste et fiévreux, trop attentif au drame qui se jouait à Bordeaux pour prendre plaisir aux tragi-comédies romanesques. Celui qui était à Paris et n'en revint pas, c'était le lieutenant général, et non le lieutenant civil. Sans doute le prudent magistrat avait lu Montaigne, ce maire épicurien de Bordeaux, qui n'était pas né pour le sacrifice, et le disait « Que Montaigne s'engouffre quand et la ruyne publicque, si besoing est ; mais s'il n'est pas besoing, je sauray bon gré à la fortune qu'il se sauve, et, autant que mon debvoir me donne de chorde, je l'emploie à sa conservation. »

Marchander ainsi avec le devoir et ne se donner qu'à demi, Rotrou ne le savait pas. Il ne trouva pas mauvais que le lieutenant général absent lui laissât le soin d'avoir du dévouement pour lui. Déjà le maire, Claude de Rotrou, son cousin germain, était mort. Lui seul restait pour maintenir le bon ordre dans la ville et pour faire rentrer la paix dans les esprits. En vain madame de Clermont d'Antragues lui offre l'hospitalité de son château, situé à une lieue de Dreux; si près de ses concitoyens, Rotrou se fût senti encore trop loin d'eux. En vain son frère l'appelle à Paris, dans une lettre émouvante, où, pour mieux toucher le cœur du poète, il semble se faire poète lui même:

C'est un pressant discours que les larmes d'un frère (2).

Mais il reste maître de lui, sachant que « dans un grand dessein, pleurer, c'est s'affaiblir (3). » Autant l'appel fraternel est entraînant, autant la réponse est grave et résolue: la forme en a pu être diversement reproduite (4); mais l'esprit n'en sati-

(1) Les biographes qui nous montrent Rotrou à la cour, près de son frère, maître d'hôtel du roi, sont bien obligés de citer la lettre célèbre écrite de Dreux à ce même frère.

(2) Rotrou, Iphigénie, II, 3.

(3) Rotrou, Deux Pucelles, III, 1.

(4) Dans ses Notes biographiques et critiques sur Rotrou, M. L. Person fait observer que le seul document authentique sur ce point est !a notice insérée en 1738, par dom Liron, dans ses Singularités historiques, et com-

rait être mis en doute et se résume dans ce vers du poète:

La plus cruelle mort vaut une lâche vie (1).

Belle maxime, mais combien plus belle lorsqu'on y sait conformer sa vie et sa mort! Et pourtant Ton eût eu peine à reconnaître le rimeur aventureux, le joueur enfiévré d'autrefois dans l'austère magistrat qui secourait les pauvres, visitait les hôpitaux, et, au chevet des malades, savait toujours trouver quelque parole d'immortelle espérance. Avait-il donc fermé son âme à toutes les espérances mondaines ?

Le plus désespéré, voyant la mort, recule (2).

Mais lui, dans toute la maturité de l'âge et du talent, que de raisons il avait de croire à l'avenir, à la gloire, au bonheur ! Tout souvenir de la jeunesse épicurienne s'était-il effacé chez ce stoïcien de quarante ans à peine, qui avait si bien compris et chanté la joie de vivre:

La vie est à chacun une belle maîtresse...

Heureux ou malheureux, on redoute la mort.

Le plus constant frémit, quand il la voit paraître :

Tout malheureux qu'on est, c'est un grand bien que d'être (3).

Non, il n'y a point de grands sacrifices sans grands déchirements intérieurs. Ce n'est point d'une âme paisible, nile sourire aux lèvres que ce poète dit adieu à la poésie? ce père de famille à ses enfants. Il savait tout le prix de la vie noblement employée :

La vie aux gens de cœur n'est jamais importune (4).

Non, Rotrou ne fut pas un de ces stoïques aux yeux secs, qui courent au-devant de la mort avec un enthousiasme plus éton-

posée d'après un mémoire de Pierre llotrou de Saudievilîe, frère du poète ; elle mentionne les instances de ce frère, le refus de llotrou d'aller le retrouver à Paris, la démarche de madame de Clermont d'Antragues, mais ne donne comme certaines que les lignes suivantes de Rotrou : « Ce n'est pas que le péril où je me trouve ne soit fort grand, puisqu'au moment où je vous escris, les cloches sonnent pour la vingt-deuxième personne qui est morte aujourd'hui. Ce sera pour moy quand il plaira à Dieu. » (i) Belle Alphrède, II, 4.

(2) Hercule mourant, II, 2.

(3) Filandre, II, 2; Belle Alphrède, Y, 10; Crisante, II, 2 ; CaplifstV, 2

(4) Agésilan, I, 2.

nant que vraiment grand, c'est-à-dire que vraiment humain. Un héros ne nous émeut que dans la mesure où il est homme. La résignation n'est point la forfanterie :

Nul n'évite la mort, plusieurs l'ont souhaitée (i).

C'est encore Rotrou qui l'écrit ; mais lui-même ne la souhaita pas et ne pouvait pas la souhaiter. S'il l'envisagea pourtant d'un regard intrépide, c'est que depuis longtemps il s'était familiarisé avec cette austère perspective qui horne l'horizon de toutes les ambitions humaines. Dès sa jeunesse, on l'a vu écrire à son ami de Dreux cette lettre, disons mieux cette ode, où éclate l'ardente sincérité d'un Polyeucte janséniste, éclairé par « la grâce, » désabusé du monde et de ses félicités « de verre, » affamé des choses d'en haut. Plus tard, dans les Pensées du religieux, cette élégie si poignante, le poète des amoureuses aventures, avec la lugubre complaisance d'un Hamlet français, rêvant dans un cimetière, avait contemplé le « je ne sais quoi » humain. Dans son théâtre même, on est frappé de rencontrer à chaque pas des vers empreints d'une tristesse sereine et fortifiante, où la loi fatalede la mort est proclamée sans emphase, acceptée sans amertume :

Se plaindre de mourir, c'est se plaindre d'être homme.. Mourir est un tribut qu'on doit aux destinées, Où leur décret fatal n'a point prescrit d'années ; On doit sitôt qu'on naît; il faut, sans s'effrayer, Quand la mort nous assigne, être prêt à payer (2).

Il était prêt ; sans rien braver, il s'attendait à tout, et si, en face du péril, l'écho d'un de ces vers jadis applaudis se réveilla parfois au fond de sa mémoire, il n'en dut pas être troublé. Cette simple et calme vertu n'a point paru assez émouvante aux faiseurs de romans et de mélodrames. M. Jules Janin luimême, qui a fort bien dit de Rotrou : « Il a vécu comme un galant homme, il est mort comme un héros, » a éprouvé le besoin de draper ce héros et d'enjoliver cette mort. Il nous a peint le lieutenant civil de Dreux se promenant à travers les rues tendues de draps mortuaires, tandis que les mourants autour de lui chantent le De? profimdis et que les cloches au

(1) Laure persécutée, I, 3.

(2) Saint-Genest, V, 2; Iphigénie, II, 3.

loin sonnent un glas éternel. En sommes-nous donc venus à n'admirer que des héros d'opéra? Le dévouement modeste et volontairement obscur des héros véritables ne pourra-t-il se passer de mise en scène ?

Une belle action se produit toute nue (1).

Celui qui l'a dit, l'a prouvé. C'est toute nue aussi qu'il faut la contempler et la proposer pour modèle à ceux qui seraient tentés d'en méconnaître la silencieuse grandeur. Rotrou sut mourir simplement, c'est le plus bel éloge qu'on puisse faire de la fin d'un homme de théâtre. Trois jours après sa lettre à son frère, le 28 juin 1650 (2), l'auteur de Saint-Genest avait accompli son sacrifice. Un jour de souffrances avait suffi:

La mort qui frappe tôt s'en fait moins ïessentir (3).

Le registre de l'état civil de Dreux ne constata ce jour-là qu'un décès, et c'est le sien: en s'éloignant, le fléau que son dévouement avait fait reculer avait voulu cette dernière victime. Il avait plu à Dieu, comme il l'avait annoncé, de prendre sa vie, et il l'avait donnée de bon cœur, étant de ceux qui, sentant le corps s'anéantir peu à peu, sentent de plus en plus aussi vivre en eux l'âme immortelle :

L'esprit, qui vient du ciel, est à lui seulement (4),

On célébra ses funérailles dans l'église paroissiale de Saint- Pierre de Dreux, près de laquelle il repose obscurément, sans que sur une seule pierre on puisse lire avec certitude son grand nom.

Au moment où Rotrou mourait à Dreux, Corneille, bientôt rendu aux lettres par la politique, créait le drame, ou plutôt le renouvelait, après son ami. Oubliant peut-être Venceslas et Saint-Genest, Paris acclamait don Sanche et Nicomède, ces chefs-d'œuvre tout chauds encore des luttes récentes. Qui sait si, lui aussi, au spectacle des passions contemporaines, Rotrou ne se fût pas élevé au-dessus de lui-même? Qui sait si, devant

(1) Bélisaire, II, 11.

(2) C'est à cette date que le registre des obits de Dreux mentionne « l'inhumation de M. le lieutenant particulier de Rotrou. » (M. Person.)

(3) Bélisaire, V, 5.

(4) Laure persécutée, 1, 10»

ses yeux mourants, ne s'étendaient pas des régions encore inexplorées, sorte de terre promise du drame, où il ne devait jamais entrer? Du moins, s'il eut cette vision, elle ne lui fut point amère. Ne laissait-il pas après lui l'ami en qui il se refusa toujours à voir un rival, l'ami dont le nom, déjàimmortel, devait immortaliser le sien? Que lui importait de disparaître, pourvu qu'il disparût seul ! Il se survivait en Pierre Corneille; il ne mourait pas tout entier.

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