‹ Théatre choisiChapitre 136 sur 155 · SCÈNE Ire · texte numérisé non relu

SCÈNE Ire

La Pensée en costume defou^ de diverses couleurs ^KSfXYi.^

derrière elle^ la retenant.

DANIEL

ttecdez.

LA PENSÉE

Pourquoi attendre ?

DANIEL

Remarquez.

LA PENSÉE

Que dois-je remarquer ?

DANIEL

Écoutez.

LA PENSÉE

Je ne veux pas écouter.

DANIEL

Faites attention.

LA PENSÉE

Je ne veux pas faire attention.

DANIEL

Qiii a jamais répondu ainsi à des demandes ?

•LA PENSÉE

Moi, qui ne me gêne pour personne.

DANIEL

Qpi êles-vous donc ?

LA PENSÉE

Puisque vous l'ignorez, c'est vous qui avez tort. Ne le voyest-vous pas à mon costume bariolé de toutes couleurs, qui, semblable au caméléon, ne laisse pas connaître quelle est sa principale teinte? Eh bien I écoutez qui je suis. Je suis, en vertu des attributs qui appartiennent à mon être immortel, une lumière qui distingue les hommes des brutes. Je suis le premier creuset qui éprouve la fortune ; je suis plus inconstante que la lune, plus légère que le soleil ; je n'ai pas d'endroit fixe pour naitre et pour mourir ; je marche toujours sans savoir où je m'arrêterai. La mauvaise fortune, comme la bonne, me voit toujours à ses côtés. Il n'existe pas d'homme où je n'habite, ni de femme où je ne demeure. Je suis dans le roi, le souci de son royaume ; dans son favori, la vigilance et le zèle ; dans le riche, la justice ; dans le coupable, la faute ; dans l'ambitieux, l'énergie ; dans l'homme prévoyant, la finesse ; dans la dame, la beauté ; dans l'amoureux, le soin de

Il8 LE FESTIN DE BALTHASAR.

plaire ; dans le soldat, la bravoure ; dans le joueur, la chance ; dans Tavare, la richesse ; dans le malheureux, l'angoisse ; dans l'homme joyeux, Tallégresse ; dans l'homme triste, le chagrin. Enfin, toujours agitée et impétueuse, partout où je vais, je suis tout et rien à la fois, car je suis la pensée humaine. Voyez, si une variété si singulière fait bien connaître mon caractère ; toutefois qui vit sans penser ne peut dire qu'il vit. Voilà ce qui en est, quand il s*agît de la généralité, mais aujourd'hui, en particulier, je suis dans le roi Balthasar ce. que le monde entier ne peut satisfaire. Si je marche en costume de fou, ce n'est pas que je sois en particulier, folle, mais c'est que je suis en public l'esclave soumise de la pmdence. Car on ne trouverait pas de fou plus incurable que l'homme qui dirait ou exécuterait tout ce qu'il pense. Aussi, peu le paraissent être, quoique tous ceux que je rencontre le soient ; car, si l'on nous examine intérieurement, nous sommes tous des fous, les uns et les autres. Enfin, étant folle moi-même, je ne voulais pas m'arrêter pour vous parler ; c'était faire voir, ce qui jure, que nous étions de la même société. Il y a plutôt une guerre acharnée entre nous deux ; car si vous êtes Daniel, c'est-à-dire jugement de Dieu, une conversation ensemble n'est pas convenable ; car vous êtes le jugement et moi la folie.

DANIEL

Nous pouvons cependant aujourd'hui converser tous les deux un instant en bonne intelligence ; vous, en vous élevant jusqu'à la sagesse,sans que moi j'aie besoin de descendre jusqu'à la folie. Car, quoique la

distance soit grande entre les actes d'un sage et ceux d'un fou, quand on règle le ton de deux cordes,elles s'accordent ensemble.

LA PENSÉE

Je suis prête à répondre à toutes vos questions. C'est une conséquence toute naturelle que la pensée satisfasse à ce que veut savoir un prophète.

DANIEL

Dites-moi, quelle estla fête que vous vous etnpressez en ce moment de célébrer ?

LA PENSÉE

Je pense aux noces qui aujourd'hui vont être la grande joie de Babylone.

DANIEL

Mais qui doit donc se marier ?

LA PENSÉE

Notre grand roi Balthasar, fils de Nabuchodonosor.

DANIEL

Quelle est l'heureuse mariée ?

LA PENSÉE

La jolie impératrice de l'Orient, berceau du jour.

DANIEL

Est-elle idolâtre ?

LA PENSÉE

Sans aucun doute, elle est tellement idolâtre que c'est ridolâtrie elle-même.

DANIEL

>rétait-il déjà pas marié à la Vanité humaine^ avec laquelle il partage son empire et son trône ?

LA PENSÉE

Sa loi lui permet d'avoir deux femmes, et même mille ; il avait déjà la Vanité, mais la Vanité et Tldolâtrie le rendront fier et heureux, ô Daniel, ou jugement de Dieu, car c'est la même chose d'après le texte sacré.

DANIEL

Hélas I

LA PENSÉE

Deviez-vous l'épouser, que vous en êtes si affigé? (à part) J'ai mal fait de le lui dire.

DANIEL

Hélas ! malheureux royaume I hélas ! peuple de Dieul

LA PENSÉE

S'il faut dire la vérité, vous pensez en ce moment qu'il célèbre ses noces, pendant que vous autres vous pleurez dans la captivité, et vous regrette! qu'il n'épouse pas plutôt la synagogue hébraïque, pour obtenir la liberté, et pour... (on entend le sonda instruments) mais la musique retentit, Je passe rapide-

ment à un autre objet. Pendant que Babylone pense à la réception qu'elle va faire à sa reine, cette musique nous annonce qu'il faut nous séparer.

(Bs se séparent, mais sans sortir.)

DANIEL

Hélas I malheureux royaume ! hélas ! peuple de Dieul

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