SCÈNE II
{On entend les instruments), DANIEL, LA pensée, baltha- SAR, LA VANITÉ, et d'un autre câté Ptdolatrie, magnifiquement vêtue, avec sa suite.
BALTHASAR
due votre front se couronne des brillants rayons de l'Orient, si déjà sa pompe n'est pas une assez vive lumière pour former votre diadème, belle Idolâtrie I Reine de mon royaume et de mon cœur, soyez la bienvenue dans la grande Babylone, où vous allez trouver dans le rang auguste que j'occupe le trône qui est dû à votre royale beauté, où vont être à vos pieds toutes les statues, toutes les images, toutes les idoles d'or, d'argent, de bronze, de marbre, d'argile; elles vont sacrifier à votre majesté souveraine tous les holocaustes, tous les honneurs qu'on leur rend.
l'idolâtrie.
Magnanime Balthasar, grand et puissant roi d6 Babylone, dont le nom sacré (il triomphera de l'oubli et vaincra le temps) signifie dans la langue hébraïque Trésor caché, l'heureuse Idolâtrie, impéra-*
trice de la demeure du jour, et reine de l'Orient, où le soleil naissant dans sa splendeur est le plus admiré, où même il commence à l'être, l'Idolâtrie vient aujourd'hui dans votre empire,en vertu du droit qu'elle a sur vos autels. Car, aussitôt que le inonde, enseveH dans les abîmes du déluge, en sortit comme à la nage, cet empire fut le premier qui, par des mesures politiques rigoureuses, abolissant les lois anciennes et en donnant de nouvelles, introduisit l'idolâtrie humaine des rois, et bientôt l'idolâtrie divine des astres dont elle fit des Dieux. Demandez-le à Nembrod, objet de vos adorations, à Moloch que vous entourâtes de bûchers, car tous les deux obtinrent cet honneur suprême, Nembrod comme législateur, Moloch comme Dieu souverain. De là vinrent toutes les idoles, qui aujourd'hui s'unissent pour protéger ce mariage, dbnt sont les témoins, au milieu de leurs sacrifices divers, les trente mille divinités étrangères que j'adore, dieux d'argile, de marbre, de bronze,d' argent et d'or.
LA PENSÉE
C'est ainsi que je comprends la vie ; qu'il y ait trente mille Dieux, à qui Thomme puisse demander ce qui lui plaît, pour que l'un accorde ce que l'autre refuse, ce n'est pas pour vous, qui obstinément prétendez en avoir assez avec un seul, ce qui m'étonne quand je l'entends, comment un seul Dieu peut-il suffire à tant de choses qu'il a à faire ?
DANIEL
Quelque nombreuses qu'elles soient, sa main puissante en embias^^ e.wcote davantage.
BALTHASAK.
Adresse k parole à la belle Vanité, qui est mon épouse, et puisque toutes les deux vous êtes nées d'une mÊme pensée, toutes les deux, j'ai l'ambition devons unir. Quelle beauté ! quels channes 1 (H les regarde toutes les deux,et se place au milieu d'elles.) l'idolâtrie.
Superbe Vanité, ouvrez-moi vos btas.
LA VANITÉ
De si dous embrassements doivent être étemels.
Votre beauté me donnerait envi, porter envie à ce qui est divin.
Votre éclat me tendrait jalouse, pat le ciel 1 mais la Vanité ne peut être jalouse,
BALTTIASAR (àpart).
Va nouveau jour succède pour moi àun antre )oui. Placée entre l'IdoUtrie et la Vanité, mon ime incertaine se demande quelle est la plus belle ; mais ipxMe que soit la plus belle, quand, dans un applaudisse ment flatteur, on me donne le nor *"
me considère comme un Dieu...
l'idolatxie.
A quoi pensez-vous donc ?
LA VANITÉ
A quoi réfiéchissez-vous ?
BALTHASAR
Ta beauté, 6 Idolâtrie, me remplit d'admiration ; ta voix, ô Vanité, me charme. Ausâ, pour éloigna ma tristesse, tout ému de vos charmes et de votre beauté, je prétends aujourd'hui m'ehorgueillir et être épris de toutes les deux, en faisant à l'Idolâtrie honneur de ma gloire, et à la Vanité honneur de mes victoires.
Ce superbe Nabuchodonosor, dont la valeur et la puissance soumirent le destin et la fortune ; ce foudre de la Chaldée, qui, sorti de son nuage, frappa Jérusalem, pleurant aujourd'hui sur ses ruines embrasées ; ce vainqueur, qui réduisit en captivité la race fidèle d'Israël, captivité qui la retient encore à Babylone ; celui qui enleva du Temple les vases et les trésors précieux, dépouilles sacrées que possède encore ma puissance souveraine ; celui enfin, qui, devenu une brute de couleur verdâtre, moitié homme, moitié bête, monstre couvert de poils et de plumes, paissait l'herbe des prairies ; je suis son fils, belles divinités, et pour me rendre digne de lui succéder, dans son pouvoir, dans sa renommée, dans son ardeur farouche, les puissants Dieux que j'adore m'ont doué d'un caractère tel, que je ne doute pas que dans mon cœur ne respire son esprit, que son âme passée en moi n'anime mon corps, si toutefois une seule âme a pu suffire à deux corps. Mais me voir souverain de tous les pays, que le Tigre baigne, que l'Euphrate arrose, de toutes ces provinces édai-
rées par le soleil, qui ne se lève le matin que pour les voir, car il les éclaire tant que le jour dure, jusqu'à ce que le soir arrive, ne suffit pas à mon ambition, elle n'en est pas rassasiée. Je ne m'enorgueillis, est-ce valeur, est-ce folie ? que d'être le maître absolu de ces montagnes. Ce sont celles de Sennaar, âpre désert, situé entre la terre et le ciel, qui vît une lutte épouvantable, quand des hommes audacieux, couraereux, mais insensés élevèrent contre les Dieux ces édifices qui atteignaient jusqu'au soleil. Afin que tu saches. Vanité, l'importance de ton triomphe, et toi. Idolâtrie, celle de l'empire où tu viens commander, écoutez.
Le monde était jouissant dans un âge de paix de son harmonieuse beauté, de son pacifique arrangement. Il considérait que d'une masse confuse, appe^ lée chaos par la poésie, et néant par l'écriture, il était sorti pour contempler l'aspect serein de cette plaine azurée du ciel, en se débarrassant de la lutte cruelle de la lumière et des ténèbres, en formant l'unité qui les assemble, le nœud qui les réunit, en divisant et distribuant les choses, dont chacune était beaucoup par elle-même, quand leur confusion était le néant ; il considérait que la terre inculte et informe auparavant était couverte de fleurs, comme d'une parure, que l'air vagabond était peuplé d'oiseaux qui le traversent, que l'eau limpide était habitée par les poissons qui la sillonnent, que le feu avait allumé deux flambeaux, le soleil et la lune, lampes du jour et de la nuit, enfin que l'homme avait paru, la belle créature que Dieu, par un prodige plus étonnant, avait faite â sa ressemblance. Vain de sa beauté, il
ne reconnut pas de loi qui le soumette, tant il y a longtemps dans le monde que la beauté est pleine de vanité ! Vain et beau, en eflfet, il se regarde comme un séjour étemel, sans penser qu'il a été réservé pour le châtiment de ses crimes un déluge universel qui pourra le détruire. Dans cette confiance, les hommes ne s'occupent que de satisfaire leurs vices, possédés qu'ils sont d'orgueil, de gourmandise, d'avarice, de colère, de paresse et d'envie. Les Dieux, auxquels rien n'est caché, irrités, résolurent de détruire le monde, de le remettre dans l'état où il était lors de sa création. Ce ne fut pas par une pluie de foudres qu'ils montrèrent leur colère, armée de l'incendie, mais par l'eau ; car la majesté suprême tantôt foudroie avec la neige, tantôt inonde avec le feu. Le ciel se couvrit de nuages épais, sombres et profonds, comme si, dans sa colère, il n'eût pas voulu voir l'effet terrible de sa cmelle vengeance, afin de ne pas révoquer sa juste sentence. Aussi, il se cache dans les ténèbres, il s'enveloppe de nuages; car Dieu lui-même, parce qu'il est Dieu, attend une occasion pour exercer sa rigueur, quand il ne pardonne pas. D'abord, on vit une rosée semblable à celle qu'à l'aurore essuie le soleil avec des tissus d'or ; ensuite une pluie douce, comme celles qui arrosent la terre pour l'enrichir ; peu après ce furent comme des lances d'eau qui unissent les montagnes aux nuages, le bois étant dans les montagnes, et la pointe dans les nuées. Bientôt, les torrents furent déchainés, leur fureur s'accrut ; ils devinrent des fleuves, puis des mers immenses. O souveraine sagesse ! Vous connaissez bien les c\vM!\m^w\s o^^ nous employez. L'univers
abreuvé sans avoir soif, changé en mares et en lacs» endura une tempête d'eau ; la terre ouvrant mille bouches et mille crevasses, comme par d'aflEireux bâillements, soupire par ses grottes béantes. Elles enferment Tair dans une prison obscure et ténébreuse ; celui-ci, cherchant une issue pour sortir de sa prison, mugit ; à ses efforts violents dans l'intérieur, les montagnes tremblent, les rochers se fendent. Le frein de sable qui arrête la furie de la mer, ce cheval emporté, toujours argenté d'écume, lui rend les rênes : le coursier libre de son frein s'élance intrépide et ne s'arrête plus. Les bêtes féroces sont chassées de leurs repaires sauvages ; déjà dans les régions de l'air, ne se risquent plus les oiseaux ; ils nagent, et peu s'en faut qu'ils ne deviennent poissons. Les poissons réfugiés dans les cavernes semblent être des bêtes fauves ; car les espèces sont confondues, de sorte que dans cette catastrophe, on doute si au sein des eaux le poisson, le quadrupède, l'oiseau ne voyagent pas ensemble, et l'on y voit à la fois des peaux, des écailles et des plumes. Dans ce dernier paroxysme, le monde est désespéré ; il se disloque, se sépare en fragmen détachés. Semblable à celui qui se noie, il lutte a effort contre les ondes ; celles-ci tantôt le souli tantôt le submergent. Ainsi le monde, à V cherche à se sauver. Ici un édifice s'écroulei sommet apparaît, jusqu'à ce que vaincu^ au inili< des douleurs et des angoisses, le monde est recou vert de quarante coudées d'eau de toutes parts ; à ■ cadavre énorme, toute la mer est une tombe exigu. Le soleil refuse d'éclairer quarante aurores, pour ql
les nuages et la lumière se revêtent de deuil aux funérailles de ce grand corps privé de vie. Seul, le premier vaisseau, à l'abri de tout choc, élevé sur l'eau, flotte de tous les côtés. Il est si voisin des étoiles, si rapproché des astres, qu'il a pour fanal une étoile, un astre pour lanterne. Dans ce vaisseau donc, l'industrie de Noé a sauvé les restes du monde, en y faisant entrer toutes les espèces rassemblées ; jusqu'à ce que la mer, forcée d'obéir à l'autorité de son maître, laisse apparaître enfin la terre pâle et fanée, à la chevelure mêlée, pleine de crevasses et de rides. Le flambeau du jour à peine atteint, mais non éteint, montre entre les flots et les vagues son disque hideux ; et dans un silence éloquent, il salue avec honheur le signal de l'arc qui annonce la paix, Jaune, fauve et rouge. Second Adam d'une seconde génération humaine, Noé recommença à peupler le monde d'animaux et d'hommes. Nembrod, fils de Canaan, héritier de la malédiction de son père, race en effet abhorrée et criminelle, occupe les provinces de la Chaldée avec sa famille et ses fils, dont chacun était d'une stature si difforme, qu'il paraissait une montagne pourvue de membres et de chairs. Ceux-ci, donc, voyant qu'une arche avait sauvé le monde, s'imaginent, à l'aide d'un édifice plus gigantesque, d'un engin plus sûr, de se créer une force contre la colère du ciel, espérant trouver dans sa masse, en cas de déluge, un refuge et un abri. Alors, pour construire une tour élevée, ils entassent les montagnes sur les montagnes ; la terre, accablée sous cette pesante charge, est contrainte de souffrir cette nouvelle ào\i\e.\3Li,>cÀfim^^Vift. ^^«lisse sous le poids,
qu'elle craque sous le fardeau ; la construction s'élève, en même temps que l'admiration qui double ses proportions ; car il n'est personne qui n'accoure à cet immense (édifice, pour voir l'énorme tour devenir un pilier colossal, une colonne, qui brave les vents et caresse la lune. Déjà de son front altier, elle crève la voûte azurée ; de* son vaste corps, à mesure qu'il s'accroît, elle embarrasse l'air. Mais au milieu de ces ambitieux efforts, de ces applaudissements, de ce succès, le ciel arrêta leur entreprise. Il lui déplut de voir escalader l'architecture sacrée de ses sphères, et pour que l'homme ne présumât pas l'atteindre par assaut, il voulut que parmi les travailleurs une telle variété de langages s'introduisît, que personne n'entendait plus même ce qu'il disait. On entend retentir à la fois des voix discordantes et confuses, que l'oreille humaine n'avait encore jamais entendues. L'un ne sait pas ce qu'il dit, l'autre ne sait pas ce qu'il entend. Ainsi, le bon ordre est troublé et perdu. Soixante-douze langues sont parlées à la fois par les hommes ; car le ciel voulut les diviser en soixantedouze idiomes. L'écho répète et annonce cet événement, et les hommes désespérés, sans pouvoir en connaître la cause, se fuient eux-mêmes, si l'on peut se fuir soi-même. L'entreprise est abandonnée, et afin qu'il ne reste aucun souvenir d'un si ambitieux édifice, d'une construction si splendide, une nuée, portant la foudre dans ses fiancs, achève de la détruire| en lui faisant une blessure. Son large ventre exhale de la fumée et vomit des flammes: elle devient mêmej la sépulture de son audace, ses ruines sont à la foi son bûcher, son tombeau, son urne sépulcrale.
Moi donc, qui sens que mon grand cœur dérobe à Nembrod sâ renommée, je crois, que si tant de cendres sont restées jusqu'ici amoncelées, c'est parce que je dois achever cet édifice ; car en moi sont réunies à la fois la Vanité et l'Idolâtrie, pour me faire briller d'éclatants rayons. Ainsi, toi, si tu me donnes le courage d'oser aspirer à l'empire ; toi, si tu me rends les Dieux propices ; si toi, Vanité, tu viens k mon aide ; si toi, Idolâtrie, tu me protèges ; qui peat hésiter à croire, qu'audacieux et intrépide, je n'ao* complisse cette grande œuvre ? Aussi, je veux que toutes les deux vous régniez ensemble sur mon cœur. Idolâtre de ta beauté, orgueilleux de tes charmes ; sacrifiant à tes Dieux, méritant tes félicités ; adorant tes autels, partageant tes destinées, que des inscriptions graveront sur des lames d'or et d'argent, mon nom vivra éternellement dans les âges futurs.
l'idolâtrie.
Vous me verrez toujours à vos pieds, fidèle et constante amante.
LA VANITÉ
Je serai toujours, Balthasar, la lumière qui guidera vos résolutions.
l'idolâtrie.
Si vous vous égalez aux Dieux, je dois vous adorer comme un Dieu.
LA vanité.
Afin que vous puissiez prendre votre vol, je donnerai mes aWes ^ nou^ ^tcfovûoti.
l'idolâtrie.
En vous plaçant au-dessus de la Divinité la plus élevée, je couronnerai votre tête radieuse.
LA VANITÉ
Et moi, pour vous faire monter jusqu'au soleil, je vous ferai une échelle de plumes.
l'idolâtrie.
Je vous façonnerai des statues qui reproduiront vos traits.
LA VANITÉ
Et moi, j'ajouterai des feuilles au laurier de votre couronne.
BALTHASAR
Donnez-moi la main toutes les deux. Qui pourra rompre les nœuds de si doux embrassements ?
DANIEL
La main de Dieu.
BALTHASAR
Qui est assez hardi pour répondre ainsi à mes paroles?
LA PENSÉE
Ce n'est pas moi.
BALTHASAR
Qiii donc ?
DANIEL
Moi.
BALTHASAR
Eh bien, hébreu, comment avez-vous cette audace, vous fait prisonnier dans Jérusalem, vous qui viva à Babylone humilié et fugitif ? Vous pauvre et misérable, vous osez me contredire? Il en est ainsi? Qjii pourra vous délivrer de ma vengeance ? (1/ ta pour tirer sonpoignaid,')
DANIEL
La main de Dieu.
BALTHASAR
Telle est la puissance d'un mot, qu'en l'entendant je recule. Je suis étonné de ma patience ; ma colëie m'effraye. Nous sommes tous deux une énigme.
Quand ma fureur te menace de la mort, qui te défendra, Daniel ?
DANIEL
La main de Dieu.
LA PENSÉE
Il s'opiniâtre avec sa main.
LA VANITÉ
Laissez-le, son humilité ternit l'éclat de ma vanité.
l'idolâtrie.
Et sa foi éclipse mon idolâtrie.
BALTHASAR
Tu dois la vie à toutes les deux. Il me convient qu'il vive, afin qu'il puisse voir que la main de Dieu est impuissante. {Ils sortent,^
LA PENSÉE
Vous êtes heureux de vous en être tiré ; j'apprécie la leçon, puisque, dans quelque extrémité que je me voie réduite, je sais maintenant comment me délivrer. Car sans rime, ni raison, je dirai La main de Dieu, et je les ferai tous trembler. Et puisque c'est à une main que nous devons cet avantage, allons-nousen la main dans la main. Vous refusez ; allez à la main de Dieu. {Elle sort,')
DANIEL
Q.ui pourra souffrir les énormes offenses qu'on te fait, auteur du jour qui nous éclaire ? La Vanité et ridolâtrie l'animent à t'offenser. Qjii pourra, ma foi m'en fait concevoir l'espérance, qui pourra te venger de cette insulte ?