EUSÈBE, JULIE
Maintenant que vous êtes seul avec moi, et qu'il n'y a que les arbres et les fleurs pour être les muets témoins de vos paroles, enlevez le voile qui vous cache le visage, et dites-moi qui vous êtes ? où vous allez ? que prétendez- vous ? parlez.
JULIE
Pour que tu saches d'un seul coup pourquoi je suis venu et qui je suis (eîle dégaine), tire ton épée ; . ,^ maintenant je te dis que je suis quelqu'un qui vient., pour te tuer.
EUSÈBE
Je me mets en défense devant votre audace qui m'épouvante. Je dois dire que j'éprouve plus de peur"^ de votre action que de votre voix.
JULIE
Bas-toi, lâche, avec moi, et tu verras que par ta mort je t'enlèverai la vie et la honte.
EDSÈBE.
C'est plutôt pour me défendre que pour vous blesser que je me bats. H m'importe que vous viviez ; car si je vous tue dans ce duel, j'ignore pourquoi, et si vous me tuez, il en est de même. Découvrez-vous donc, si cela vous plaît.
C'est bien dit, parce que, quand on venge son honneur, si l'offenseur ignore pourquoi il est puni, l'offensé n'est pas satisfait. {Elle se décoiwre.) Me connais-tu? pourquoi cette épouvante? pourquoi me regardes-tu ?
EUSÊBE.
C'est que, accablé à la fois par la vérité et le doute, en proie à l'égarement, je m'épouvante de ce que je vois, je m'effraie de ce que je regarde.
JULIE
Enfin, tu m'as vue.
EUSÈBE
Oui, et en te voyant, mon trouble est devenu tel, que si auparavant mes sens aveuglés désiraient te voir, maintenant désabusé je donnerais pour ne pas t'avoir vue autant que j'aurais donné pour te voir. Toi, Julie, dans cette forêt? toi, en habit profane, doublement déshonorant pour toi? Comment es-tu venue seule ici? que veut dire cela?
JULIE
Tes mépris et mes illusions perdues en sont cause. Afin que tu voies qu'une femme est une flèche rapide, une balle, un éclair, quand elle court après son désir, non seulement j'ai pris plaisir aux crimes que j'ai commis jusqu'ici, mais encore je suis heureuse de les commettre de nouveau. Je suis sortie du couvent, je suis venue dans la forêt ; et comme un berger n\e dit que j'étais insensée de suivre ce chemin, saisie d'une crainte folle, pour éviter le danger, je m'assurai de lui, en lui donnant la mort, avec un couteau qu'il portait à sa ceinture. Je me servis du même instrument pour tuer un voyageur qui me proposa poliment de me mettre en croupe sur son cheval pour me reposer de ma fatigue. A la vue d'un village, il voulut y entrer, et moi je le payai de son bienfait en lui donnant la mort dans un lieu inhabité. Pendant trois jours et trois nuits, dans ce désert, je n'eus pour nourriture que des plantes sauvages, pour lit que des roches nues. J'arrivai à une pauvre cabane, dont le toit de chaume me parut un pavillon doré, dans la tranquillité de mes sentiments. J'y trouvai une villageoise qui exerça envers moi une généreuse hospitalité, rivalisant de zèle pour me plaire avec le berger son mari. Je pus me remettre dans leur logis de ma faim et de ma farigue ; la table était bonne, quoique pauvre, les mets grossiers, mais propres. Quand je me séparai de mes hôtes, voulant éviter qu'ils pussent dire : « Oui, nous l'avons vue, » l'honnête, berger, qui était venu me montrer le chemin dans la forêt, fut tué de ma main ; je revins aussitôt à la cabane pour en faire autant à
76 LA DÉVOnON A LA CROIX.
sa femme. Considérant alors que mon costume me trahissait, je résolus d'en changer. Enfin, après diverses aventures, avec les armes et les habits d'un chasseur, dont le sommeil n'eut de réveil que dans la mort, je suis arrivée ici, surmontant les dangers, méprisant les obstacles, et brusquant mes desseins.
EUSÈBE
Je t'écoute avec tant d'étonnement, je te regarde avec tant de frayeur, que tu semblés à mes oreilles un charme, si tu es à ma vue un serpent. Julie, je ne te méprise pas, mais je crains les dangers dont me menace le ciel ; c'est pour cela que je m'éloigne. Retourne à ton couvent. Pour moi je vis dans la crainte de cette Croix, et pour cela je te fuis. — Mais quel est ce bruit ?