‹ Théatre choisiChapitre 7 sur 155 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Les pricidenis^ CURCIO. *

CURCIO.

Ma fille, si pour l'heureux état que tu dois désirer et qui t'est désormais assuré, tu ne donnes pas, en recevant mes félicitations, ton âme et ta vie comme remerciement, tu n'es pas reconnaissante du soin que j'ai pris de ton bonheur. Tout est arrangé, tout est si bien préparé, qu'il ne te reste plus qu'à te faire \a mieux parée, la plus belle que tu pourras, pour devenir l'épouse du Christ. Vois, quel heureux sort I Aujourd'hui tu l'emportes sur toutes tes compagnes, qui vont te porter envie, quand elles te verront célébrer ces noces divines. Que dis-tu ?

JULIE (a pari).

Que puis-je faire ?

EUSÈBE (à part).

Je me donne la mort, ici même, si elle dit oui.

PREMIÈRE JOURNÉE. Jl

juuE (à part).

Je ne uii comment répondie. — (haui) Seigneur, l'autorité de père qui est souveraine, donne le pouvoir sur la vie, mais non sur la liberté. En effet, ne convenait'il pas que je connusse d'abord votre dessdn, et que vous, seigneur, vous connussiez aussi mon inclination ?

cuRao, .

Non; ma seule -volonté, juste ou injuste, est l'inclination que tu dois avoii.

JUUE,

Un enfant n'a-t-il pas la liberté de choisir un

état, sans qu'un destin impie l'impose 1 son libre arbitre ? Laissei-moi penser à cela et y réfléchir mûrement. Ne voJs étonnez pas de voir que je vous demande du temps. Un état pour toute la vie ne se choisit pas en un instant.

que j'aie dit oui pour

CURCIO.

n suffit que j'y ai

ie réfléchi et

toi.'

JOWE.

Eh bien 1 si vous vivez pour i

état pour moi.

OJRQO,

Silence, iofâmel ùlence, follel veui une corde pour t'éttanglerj de ta bouche la langue ' d'écouter.

Je défends ma liberté, seigneur, mais non ma vie ; elle achève son triste cours, et mettra bientôt fin à votre courroux. Je ferais mal de vous refuser une vie que vous m'avez donnée ; c'est ma liberté, que le ciel m'a donnée, que je vous refuse.

. CURCIO.

Vraiment, j'en arrive à croire ce que j'ai soupçonné intérieurement, que ta mère ne fut pas vertueuse, et qu'elle fit une tache à mon honneur. Car, aujourd'hui, ton obstination offense l'honneur de toij père, que le soleil n'égale pas en splendeur, en beauté, en éclat du sang et en noblesse.

JULIE

Je n'ai pas compris ce reproche ^ aussi je n'ai pu y répondre. ^

CURCIO.

Arminde, sors d'ici fArminde ,sort). Cette peine cruelle que j'ai gardée secrètement pendant tant d'années, mon cliagrin aveugle et passionné oblige ma langue à te la révéler, comme mes yeux te l'ont fait connaître. La Seigneurie de Sienne, pour honorer ma noblesse, m'envoya pour faire en son nom obédience, au pape Urbain III. Ta mère, qui vivait en réputation de sainteté, était à Sienne lîexemple des matrones'.romaines et des nôtres (je ne sais comment ma langue l'accuse, mais, infortuné, la présomption peut tellement nous é^garer). Elle resta à Sienne, et . je fus à Rome huit mois pour l'ambassade, parce qu'alors il fallait négocier un traité, pour que la Seigneu-

rie de cette ville fût dépendante du pape. Q.ue Dieu fasse ce qui conyient le mieux à cet état ; ici il iraporte peu, ou pas du tout. Je revins à Sienne, et )C trouvai en y arrivant... (id ma respiration s^arr^te, ma langue devient muette, le cœur me manque) je trouvai <ah ! crainte injuste I) ta mère si avancée dans sa grossesse, qu'elle arrivait aux neuf mois. Elle m'avait déjà préparé par ses lettres mensongères à ce malheur, en me disant, que, lorsque je partis, elle avait quelques soupçons. Mais moi, je vis si clairement mon déshonneur, qu'en réfléchissant sur ma mésaventure, je m'imaginai être trompé. Je ne dis pas que ce fût la vérité ; mais quand oh a le sang d'un gentilhomme, on ne doit pas attendre pour croire, il suffit de supposer. Qu'importe qu'un noble soit malheureux (ô loi cruelle de l'honneur, ô coutume barbare qui régit le monde !}, si l'ignorance l'excuse ! Les lois mentent, oui, elles mentent ; parce que les mystères ne s'accomplissent pas, sans que quelqu'un ne leur donne une causai Qpelle loi rend coupable un innocent ? Q.uelle opinion blesse un homme libre ? C'est un autre mensonge ; ce n'est pas là un déshonneur, mais une disgrâce. Est-il bon que, dans les lois de l'honneur, il y ait également infamie pour Mercure qui le vole, et pour Argus qui Ig garde ! Qjie réserve le monde, s'il couvre de déshonneur l'innocent, que réserve-t-il à celui qui connaît le déshonneur et qui le tait? Pour moi, absc.rbé dans toutes ces réflexions, préoccupé de toutes ces contradictions, je ne vis pas le festin préparé sur table, l^e pris pas de repos dans mon lit. J^i dur envers moi-même, que mon cœur

étranger, et mon âme en tyran. (Quoique parfois je réfléchissais en faveur de ma femme et que je trouvasse vraisemblable de la disculper, je fus tellement dominé par la crainte d'être outragé, que, tout en la connaissant chaste, je tirai vengeance, non de sa faute, mais de mes soupçons. Afin de rendre ma vengeance secrète, je feignis une partie de chasse ; un jaloux n'aime que la dissimulation ; j'allai dans la foret, et pendant que tous mes compagnonr étaient occupés à leur agréable amusement, avec des paroles amoureuses (que l'on s'en sert bien quand on ment ! et comme on les croit facilement quand on aime !), je conduisis Rosmire ta mère par un sentier écarté de la route. Éloignée par moi, elle arriva à un endroit secret de cette forêt, dont le soleil ne perça jamais l'entrée, parce qu'elle est défendue par des arbres, des feuillages et des branches mêlés dans un entrelacement champêtre, pour ne pas dire amoureux. Là donc, dans, un asile où peut-être aucun mortel n'imprima ses pas, nous deux seuls....

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