‹ Théatre choisiChapitre 6 sur 155 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

JULIE, ARMINDE.

(Une chambre dans la maison de Ciircio.)

JUUE.

Laisse-moi, Anninde, pleurer ma liberté perdue. Mais, quand la vie finit, finit aussi le chagrin. N'as-tii jamais vu sortir de sa source un paisible ruisseau, dont le cours tranquille invite au doux repos ; et quand les belles fleurs le croient sans force, il passe par dessus leurs têtes, s'o.uvrant un chemin par l'endroit le plus élevé ? Ainsi mes peines, mes chagrins ont éprouvé la môme chose ; ils se sont amassés dans mon cœur et sont sortis par les yeux. Laisse-moi pleurer sur la rigueur d'un père.

ARMINDE.

Madame, prenez garde...

JULIE

Quel sort plus heureux peut-il y avoir que de mourir de douleur ! La peine qui triomphe de la vie se change en béatitude. Non, la peine n'est pas bien grande, quand il ne faut pas sacrifier la vie pour réteindre.

ARMINDE.

Qiiclle cause nouvelle vous fait pleurer ?

JULIE

Ah ! ma chère Arminde ! Toutes les lettres que j'avais d'Eusèbe, Lisard les a trouvées dans ma cassette !

PXEJULÉKE JOVKKfX.. IJ

n 3 donc SD qa'dlei éui«it là ?

JL'UE.

Connne ma crofUc ii^le a tout fïitloiimet contre moi ! Moi, hélas ! quand je le *oyaii aller tout inquiet, ie pensais qu'il i supçoonaîi quelque chose, nuis qu'il ne MTa:t rien. 11 vint 1 moi tout pâle, et i moitié tranquille et à moitié en colère, îl me dit qirïl avait ioué, Aiminde, et qu'il avait perdu ; que je loi prêtasse tui Hjciu, pour tetomitei au jeu. Si promptemeni tpie je m'ap^êtasse i le lui donner, îl n'attendit pas que je le tituse de la cassette, îl prit lui-même la clef et l'ouvrit avec emportement. Dans le premier compartiment, il trouva les lettres. D me fegarda et referma Li cassette- Sans rien dire, ah Dieu ! il alla trouver mon père, et tous les deui (qui peut douter qu'ils ne s'occupassent de ma mort ?) s'entretinrent longtemps, enfermés dans son cabinet, Qpand ils en sortirent, ils se dirigèrent ensemble vers le couvent, à ce qu'Octave m'a raconté. Si mon père a déjù exécuté ce qui a été résolu, j'ai juste sujet de m'affiiger ; car s'il croit que j'oublie ainsi Eusèbe, ayant de me ■voir teUgieuse, je me tuerai moi-même.

Lis Iriddmia, eusèbe.

~ Personne n'est assez hardi, à moins qu'il

I désespéré, pour chercher un asile dans la maùon

^— — — — ^^M^^— ^^■^^-^^^^^— ■ ■■■ Il II ■ - I ■ Il >■ ■■■■M ■ ■■ -

5a victime. Avant que la belle Julie sache la mort de Lisard,ie voudrais lui parler. Car je trouve un remède à mon cruel sort,, si, ignorant mon forfait, l'amour la décide à s'enfuir avec moi ; et quand elle viendra à savoir le destin malheureux de Lisard, elle fera contre fortune bon cœur, se voyant en mon pouvoir. Belle Julie !

JULIE

Q.u'est-ce que ceci ? Toi, dans cette maison ?

EUSÈBE

La rigueur de mon sort et ton amour m'ont fait braver ce danger.

JULIE. î

Mais pourquoi es-tu entré ici, pourquoi cet acte di ^' folie ?

EUSÈBE

Parce que je ne crains pas la mort.

JULIE

Mais quel est ton but ?

EUSÈBE

Je veux aujourd'hui, Julie, te décider à donner une nouvelle vie à mon amour, un paradis à mon ardeur. J'ai su combien mes soins offensent ton père, que notre amour lui est connu, et qu'il prétend que tu prennes demain le parti qu'il désire, pour que mon bonheur et mon espérance soient perdus. Si c'était de l'affection, si c'était de l'amour, le sentiment que tu m'as témoigné ; s'il est vrai que tu m'as aimé, s'il

est certain que tu m'as désiré, viens avec moi. Tu vois bien qu'il n'est pas possible ici de te soustraire à l'obéissance que tu dois à ton père. Laisse ta maison, et ensuite songe qu'il y aura mille moyens d'arrangpr tout. Car, quand tu seras en mon pouvoir, il est impossible qu'il ne fasse pas contre fortune bon cœur, et qu*il n'accepte pas l'offense. J'ai des maisons de campagne pour te mettre en sûreté, des gens pour te défendre, de la fortune à l'offriy, et im cœur pour l'adorer. Si tu veux me donner la vie, si ton amour est véritable, décide-toi, ou la douleur va te rendre témoin de ma mort.

* JULIE

Écoute, Eusèbe..,

ARMINDE.

Mon maître vient, Madame.

JULIE

AblDieut

EUSÈBE

La fortune pourrait-elle montrer plus de rigueur envers moi ?

JULIE

Pourra-t-il sortir?

ARAUNDE.

Pas possible qu'il s'en aille. Déjà votre père frappe à la porte,

JULIE

Cruel accident I

EUSÈBE

Terrible embarras I que ferai-je ?

JULIE

Il faut te cacher.

EITSÈBE.

Où?

JULIE

Dans ce cabinet.

ARMINDE.

Vite, j'entends ses pas. (Eusêbe se aiche.)

Page 1