SCÈNE III
Les précédentes^ Laure et Célia avec des mantelets et des
chapeaux.
MARCELLE
Ma chère Laure, à cette heure ?
laure.
N'en soyez pas surprise, mon amie. Un chagrin me force à cette démarche.
MARCELLE
Qui en doute ? qui l'ignore ?
LAURE
De même que* vous vous êtes servie de moi hier, je viens me servir de vous aujourd'hui.
CÉLIA.
Apprenez par là. Mesdames, quelle différence il y a entre aujourd'hui et hier.
LAURE
Cet homme que vous laissâtes enfermer, ma chère Marcelle, dans ma maison, don Félix l'a vu.
MARCELLE
Jésus I
LAURE
n n'importe pas que je vous dise quand et comment, puisqu'il a suffi que ce fût un malheur, pour qu'aussitôt il arrivât. Je voulus lui donner des explications,et je vins chez vous, mon amie, sans regarder aux convenances qui obligent une personne comme moi. J'entrai dans son appartement, et lorsque j'allais lui présenter des explications qui ne faisaient tort ni
TROISIÈME JOURN'ÉE. 17s
à votre nàputation, ni à k mienne ; une femme qu'il avait cacliée dans ssn cabinet, et qui sins doute Était Nise...
MAKCELE.
Pour sûr, c'était elle 1
LAURE
Sortit pour ajouter jalousie sur ialousie.
Y-a-t-il pareille fourbetie ? Qjie fit alors Fèlii ?
' Il voulut la s Ett effet, les pi:
je ne voulus pas entendre les siennes, ni lui connaîtie les miennes. Potii lui faite voir que fêtais, hëbs ! gaie et de bonne humeur (combien, quoique l'àme soit blessée, un chagrin peut nous exciter !), je suis sortie aujourd'hui avec quelques amies pour aller à la mer d'Hondgola. Cette belle vue aurait dû me r^ouir, je ne pus y réussir, et k jcne est morte pour moi. Ma tristesse ne put céder ni à k présence de U reine (qui viira, je l'espère, des siècles Sîttî noml pour que cette fleur de France nous donne >les fr ea Castille), quand dans son carrosse vei les chevaui du soleil, narire terrestre, eUi ger la rive; ni au spectacle si agréabl petite met, qui imite les otides de l'Océan, agitl ridée par les doui zèphirs, quand joyeux de pler celle qui passe, ils couvrent l'eau de refleit gent et de ciselures de cristal ; ni i la vue <!li tin, coche de cette mer, conduit pu lu comme par des chei'aui, ^rigé pu le goi
deU
coname par un frein, présentant le marchepied qui ouvre son gracieux garde-fou, afin que sa poupe et son galbe recourbé accueillent ce soleil qu'il garde aus^ bien que l'aube garde le soleil ; ni à la vue de ces jolies dames, qui suivent leur maîtresse comme les fleurs suivent la rose, ou comme le chœur des nymphes entrelacées accompagnent en dansant, ainsi que nous les peint la fable, Diane dans les forêt-s ; ni enfin à la vue de Télégant navire voguant sur une mer de cristal, et abordant à Tile du berceau, qui dans un fouillis de fleurs occupe le milieu du lac. Mes yeux ne pouvaient distinguer de loin, ni le brigantin, ni le berceau, car je voyais dans l'un et dans Tautre tant de fleurs, qui, luttant de grâce ensemble,se donnaient une vraie bataille navale de fleurs, les unes vivantes, les autres inanimées. Mais rien ne pouvait me consoler. Toute cette riche et brillante pompe, le bouillonnement du cristal des eaux, la parure des fleurs, la douceur des zéphirs, l'harmonie du feuillage, la beauté des dames, le sourire des champs d'alentour, faisaient tomber des larmes de mes yeux. J'étais jalouse de Félix. Vous pouvez juger combien un cœur que tout cela ne peut égayer est en proie à de cruelles angoisses. Je ne dois pas lui parler, parce que ce serait une démarche pénible et une action indigne que de lui donner à connaitre ma jalousie. Aussi je voudrais me servir d'une ruse, si tant est que je puis compter sur votre amitié. Afin de voir si Nlse habite son appartement, il s'agit de la guetter cette nuit par cette porte dont vous m'avez parlé, chère amie, qui conduit à son appartement et qu'il tient cachée. Comment pourrai-je être absente de
chez moi? me direz-vous. Je vous répondrai, qu'aujourd'hui mon père est allé à la campagne^ où il possède un domaine, et qu'il ne reviendra pas avant quatre jours. Ainsi je puis pour quelques nuits avoir recours à votre hospitalité, et mon amitié attend ce service. Car c'est un vrai service que je réclame d'une anùe si chère, si discrète, ^ noble et si intelligente.
MARCELLE
Comment pourrais-je vous refuser ce que vous me demandez, Laure ? si vous faites appel à ma raison, si vous me priez au nom de ma doukur. Il n'y a qu'un inconvénient ; mais si vous l'âoigncz, venez de suite chez moi, je me trompe, chez vous.
LÂURE.
Q]iel est cet inconvénient ?
MARCELLE
Mon frère souffre tellement, comme vous, de la même douleur, due à la même cause (il faut bîfen que je vous le dise, nous passons avant, nous autres), qu'aujourd'hui il m'a demandé de feindre un mécontentement et d'aller loger quelques jours chez vous, afin de lui servir là d'espion. Alors, si je ne vais pas à votre maison, comme vous serez dans la mienne, il dira
LAURE
Écoutez : il vaut niieux d'abord que vous feigniez de suite un mécontentement, et que vous vous en alliez; car vous l'obligez ainsi à ne rien soupçonner de me voir dans sa maison.
Vous dites vrai, mon absence cache votre ruse.
LAURE
Comment faut- il faire ?
MARCELLE
Ainsi : donne-moi mon manteau, Sylvie ; tu diras que je suis allée chez Laure, et que, pour rendre la chose plus croyable, j'y suis allée de nuit. (^Elle se met le fttanteau.) Ensuite (secrètement, entends-tu ?) va trouver Lisard, et dis-lui que mon attachement le prévient de venir me voir ce soir. Reste au service de Laure. Toi, Célia, viens avec moi. Car tout ceci nous oblige à échanger nos suivantes comme nos maisons.
LAURE
Mais sitôt ?
MARCELLE
Ces affaires réussissent mieux, quand on y réfléchit moins.
LAURE
Marcelle, vous allez chez moi, veillez à l'honneur de ma maison et au mien.
MARCELLE
Vous restez dans la mienne, veillez aussi à son honneur et au mien. A quoi aboutira cet échange ?
CÉLIA.
Voulez-vous que je vous le dise ? A une aventure qui pour toutes sera un mariage, ou un chagrin. (Marcelle et Célia s'en vont d'un côté ; Laure et Sylvie
de l'autre.)