‹ Théatre choisiChapitre 79 sur 155 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Un jardin, lisard, callebasse.

LISARD.

Qpel est ce papier ?

CALLEBASSE

Ce doit être et c'est en effet le compte exact du temps que je vous ai servi.

LISARD.

Dis-moi donc, à quel propos maintenant ?

CALLEBASSE

A propos qu'aujourd'hui je quitte votre service.

LISARD.

Pour quel motif ?

CALLEBASSE

Q.ui l'ignore ? parce que vous devenez trop sombre depuis quelques jours.

LISARD.

Qiie veux-tu dire ?

Que vous êtes tout préoccupé.

LISARD.

J'ai de si grandes peines.

CALLEBASSE

Un maître ne doit pas être assez discret pour penser que Callebasse ne peut lui garder le secret. Vous sortez tout seul, vous restez tout seul, vous allez et venez tout seul ; toujours sans moi, quelque part qu'on vous voie. Nous ressemblons, seigneur, à l'argent et à l'amour. Voyez si tous les deux nous

l80 MAISOJ^ ^ DEUX PORTE J.

devons être séparés. Si une femme voilée vient vous, voir : « Sors d'ici aussitôt. » Si vous allez la voir : «Attends ici, parce qu'il ne convient pas que .tu m'accompagnes. » Cela doit-il donc durer ainsi ? Malheur à celle qui m'a mis au monde, si je vous sers davantage ! Aussi, je veux dès aujourd'hui chercher un maître plus humain ; parce que, selon moi, rigoureusement parlant, aucun ne peut être pire, fûtce un luthérien, fût-ce un arrogant de savant, lâche avec son esprit, un niais sans esprit, un intrigant, un poète qui fait des plans de comédie ; soyons ce que nous devons être, maîtres et valets. Qjie Gallebasse soit tout. à la maison, quand même il serait un damoiseau tout composé, qui a le parler mielleux et lent, et quand il ferait le courtisan dans un palais, ce qui est pire que tout cela.

USARD.

Les aventures que j'ai éprouvées, Callebasse, sont devenues tellement publiques, qu'il n'a pas été nécessaire de les raconter, pour que tu les saches. Car parler à cette femme voilée dans la campagne ; la voir ensuite si bien gardée chez elle, où m'est arrivée une aventure pareille à celle de Félix, quand j'étais caché dans sa maison ; la voir venir me trouver chez moi, où à peine j'étais rassuré sur cette autre qui était la maîtresse de Félix ; elle s'échappe de là si rapidement, et s'en va enfin de la manière qu'elle s'en est allée : tout cela se dit et se voit, sans que j'aie besoin de le raconter ici. Car quand je le voudrais, je ne puis t'en dire plus que ce que tu vois.

CALLEBASSE

C'est une fameuse friponne.

TROISIÈME JOURNÉE. l8l

USÂRD.

Qjiand je pense, que ce qui m'est arrivé, est réel, je ^is tout penaud d'être obligé de le croire, en même temps que de me demander quelle est cette femme. Car quand je présumais qu'elle était la maitresse de Félix, je me dispensais de réfléchir ; mais depuis que, pendant qu'elle était avec moi, la maîtresse de Félix entra et que je vis clairement que celle-là était une autre, j'ai conçu un plus vif désir de savoir qui elle est. Car je n'ai plus à conserver les égards pour son honneur, c^ue je ne respectais qu'à cause de Félix.

CALLEBASSE

Eh bien ! moi, je puis vous dire qui elle est.

LISARD.

Toi?

Moi.

CALLEBASSE

Parle donc.

LISARD.

CALLEBASSB.

Vive Dieu ! je sais qui elle est.

LISARD.

Allons, ne me fais pas perdre patience.

CALLEBASSE

N'est-ce pas une trompeuse ? je sais qui elle est ; n'est-ce pas une pimbêche ? je sais qui elle est ; n'est-ce pas une friponne ? je sais qui elle est ; n'est-ce pas une belle parleuse ? Le bon sens seul nous montre qui elle est, oui, j'en fais le serment.

LISARD.

Eh bien, dis-le.

l82 MAISO>T A DEUX PORTES.

CALLEBASSB.

Ici, entre nous deux...

LrSARD. • t

Achève.

CALLEBASSB.

C'est une duègne.

LISARD.

Qjielle bêtise !

Page 1