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Théâtre choisi

Vie de Corneille. — Le théâtre de Corneille offre à chaque page de belles et nobles leçons : il en est à peine de plus salutaire que sa vie elle-même. Jamais écrivain d'un plus beau génie n'eut une existence plus simple et plus unir, plus admirablement laborieuse, et, on peut le dire, plus sincèrement chrétienne.

Pierre Corneille, né à Rouen, le 6 juin 1600, était d'une famille de robe; il fit ses études dans le collège des Jésuites de sa ville natale, où sa remarquable facilité pour les vers latins lui valut plus d'un succès scolaire. Après s'être appliqué au droit, il fut reçu avocat et acquit une charge d'avocat général à la Table de marbre du Palais. Ceux qui aiment à démêler dans l'œuvre des grands hommes les premières influences qu'ils ont subies, n'ont pas manqué d'attribuer à l'origine normande de Corneille la subtilité de ses raisonnements, à son éducation chez les Jésuites sa forte et généreuse conception de la liberté humaine, à sa profession d'avocat les plaidoyers et les termes juridiques de quelquesunes de ses pièces. Il faut ajouter qu'aucune ville de France ne pouvait alors mieux que Rouen éveiller une vocation dramatique et la favoriser : non seulement une académie locale, le Puy des Palinods, y encourageait le goût des vers, mais le théâtre y était des plus florissants. Montchrétieu, le premier modèle de Corneille, y avait publié naguère ses tragédies, et les libraires de Paris, au dire de Corneille luimême, ne voulaient publier que des pièces signées d'un poète normand.

En 1628, le comédien Mondory était de passage a Rouen avec sa troupe. Corneille lui remit, sans doute avec I'émo-

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lion d'un débutant, le manuscrit de Mélile. Frappé de la nouveauté de cette pièce, Mondory l'emporta à Paris, et. Taunée suivante, il la fit représenter sur le théâtre du Marais avec un brillant succès. A partir de cette date, l'histoire de Corneille se confond avec l'histoire de ses ouvrages. Disons seulement qu'il se maria en 1640, et que sur six enfants, il en perdit deux, dont l'un fut tué au siège de Gravclines, en 1674. Homme de famille, et de cœur infiniment tendre pour les affections domestiques, il n'eut pas trop, pour se consoler dans cette double épreuve, de sa religion profonde et de l'étroite amitié qui l'unissait à son frère. Les anecdotes qui montrent l'aîné, déjà illustre, recourant à l'obligeante facilité du jeune Thomas Corneille, et, dans le lo^is commun qui les abrita plus de vingt- cinq ans, levant une trappe pour réclamer quelque rime, toujours prestement lancée, ont pu être révoquées en doute : la profonde intimité qui unissait les deux frères n'en est pas moins certaine , et l'on sait de reste que ce n'est pas seulement dans son imagination que l'auteur de Rodogune et de Nicomède puisa tant de traits délicats et pénétrants dont il sut peindre l'amitié fraternelle.

Les reproches qu'ont adressés à Corneille les moins bienveillants de ses contemporains, peuvent se réduire à un seul grief, qui n'est pas même sans lui faire quelque honneur. Il avait le cœur trop simple pour ne pas manquer souvent d'adresse, et l'habileté lui manquait à ce point qu'il parut plus d'une fois avoir les défauts des vertus qui lui étaient le plus naturelles. N'est-ce pas, par exemple, une sorte de timidité maladroite qui perce sous les fanfaronnades en apparence si cavalières de l'Excuse à Aristc, au cours de la querelle du Cid? Et quand le poète vieillissant s'avisa, par une impuissance bien naturelle à comprendre un art si différent du sien, de critiquer le Bajazet de son jeune et brillant rival, ne montra-t-il pas plus d'ingénuité que dte jalousie, et pouvait-il commettre plus lourde faute que tfe mettre de gai té de cœur contre lui tant de dextérité et de malice, ete savoir-faire et d'esprit'? Le même encore, en un temps où tous les gens de lettres vivaient delà libéralité des grands, comme il eût été aisé à un plus habile d'éviter le ridicule de telle épitre louangeuse comme la trop fameuse dédicace de China à Monta uron! Et lorsque la fin de sa carrière était pour inspirer la pins profonde commisêra-

VIE DE CORNEILLE vu

lion, qui ne voit qu'il y avait plus de maladresse que de cupidité à s'en aller redire à ses admirateurs qu'il était «saoul de gloire et affamé d'argent? » S'il est vrai que les plus hautes qualités du cœur et de l'esprit doivent avoir leur rançon, on conviendra que ce n'est pas payer trop cher d'un peu de gaucherie tant de loyauté et de noblesse, et qui voudrait lui choisir quelque, honorable défaut n'en trouverait pas , semble-t-il , qui messiérait moins à la grandeur d'une âme cornélienne.

La plupart de ceux qui ont tracé son portrait se sont plu à mettre en contraste la sublimité de son génie et la timidité un peu gauche de ses manières • « Celui qui ose tout penser pour un Grec ou un Romain, disait Saint-Évremond, devient un homme commun, lorsqu'il s'exprime pour luimême. » — « Il avait l'air d'un marchand, ajoute Vigneul- Marville, et sa conversation était si pesante, qu'elle devenait à charge dès qu'elle durait un peu. » On connaît d'autre part les piquantes antithèses de La Bruyère : « Un autre est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation, il prend un mot pour un autre... Laissez-le s'élever par la composition : il peint les Romains; ils sont plus grands et plus romains dans ses vers que dans leur histoire. » C'était insinuer, semble-t-il, que dans Corneille il y avait deux hommes, et que son caractère et son génie étaient profondément distincts et en quelque manière irréductibles.

Racine a vu plus profondément, lorsque, dans le discours de réception de Thomas Corneille à l'Académie, il a montré que l'homme et le poète ne faisaient qu'un, qu'à cette belle œuvre répondait une âme admirablement simple et bonne, et que l'auteur de Polyeucte, en définitive, n'était pas mimas grand par son cœur que par son génie : « Homme de probité et de piété, bon père de famille, bon parent, bon ami, l'a- t-on jamais vu se préférer à aucun de ses confrères, l'at-on jamais vu vouloir tirer ici aucun avantage des applaudissements qu'il recevait dans le public? Au contraire, âqp»ès avoir paru en maître et pour ainsi dire régné sur la scène, il venait, disciple docile, chercher à s'instruire dans no» assemblées, et, pour me servir de ses propres termes, laissait ses lauriers à la porte de l'Académie. »

Si l'on ajoute que Corneille était profondément religieux, que les admirables vers de Polyewte et de limitation de Jésus-Christ jaillirent moins encore d'une poétique imagina-

vin INTRODUCTION

lion que d'un cœur croyant, et que, dans les intervalles de ses compositions dramatiques, sa piété ingénue et tendre trouvait un charme profond à traduire les Hymnes du Bréviaire et V Office de la Vierge, on aura les traits les plus caractéristiques de sa physionomie morale : cœur simple et doux, dont la candeur valait la magnanimité et qui, avec autant de bonhomie que de noblesse, joignait au culte des affections familiales l'accomplissement des plus humbles devoirs de sa foi.

On sait que Corneille vécut vers la fin dans un état précaire et voisin du dénùment, malgré les généreux efforts de Boileau et du P. de la Chaise pour lui faire payer sa pension avec quelque régularité : la tristesse de ses dernières années ne fut consolée que par la pratique toujours plus étroitement fidèle de ses devoirs religieux. Il mourut subitement dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684.

Lies modèles «le Corneille; soii éducation littéraire. — Dès le début de sa carrière , Corneille apparaît comme un partisan déclaré des modernes contre les anciens, et, pour le dire en passant, c'est aux intéressantes préfaces de ses premières pièces, ilélite et la Suivante, plutôt qu'à la lourde et insipide Défense du Poème héroïque, par Desmarets de Saint-Sorlin, qu'il conviendrait de faire remonter l'origine de la grande querelle littéraire qui remplit tout le dix-septièiïie siècle. Aussi ne s'étonnera-t-on pas qu'il ait peu étudié l'antiquité. Il semble même n'avoir goûté parmi les anciens que ceux qui avaient le plus d'affinité avec l'esprit moderne, Lucain et Sénèque, qu'on pourrait appeler les plus modernes de tous les anciens. 11 aimait leurs brillantes images, fussent-elles souvent incohérentes, leurs vives et originales saillies, dussent-elles dégénérer en pointes, leur grandeur stoïcienne, fut-elle achetée d'un peu de faste et de bouffissure. Légère absence de goût qui ne devait pas trouver grâce devant l'impeccable critique qu'était Boileau, et qui lui valut dans Y Art poétique une allusion malicieuse où personne ne put hésiter à reconnaître l'auteur de Cinna et de Pompée :

Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la ville Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile.

Mais Corneille n'aurait-il pas eu quelque droit de répondre que Virgile après tout était moins propre que Lucain et

LIS MODELES DE CORNEILLE ix

Sénèque à inspirer un poète dramatique, et qu'il trouvait chez ces derniers plus que parmi les plus purs génies de l'antiquité L'image éclatante, le tour antithétique, la brièveté pénétrante du trait , le raccourci d'idées nerveux et saisissant, tout ce qui peut en un mot produire un puissant effet théâtral? En homme de théâtre. Corneille estimait que ce qui importe à la scène, c'est de frapppr fArt p1')- enmiT» que de frapper juste, et Voltaire, qui l'a critiqué sur tous les points avec une si inflexible rigueur, n'a pas osé là-dessus se montrer d'un avis différent.

Peut-être Lucain et Sénèque avaient-ils encore un autre mérite aux yeux de Corneille : ils étaient Espagnols, et l'on sait de quelle vive sympathie l'auteur du Cid parut toujours porté vers la forte et originale littérature de l'Espagne. Faut-il croire, comme on l'a souvent raconté, que ce fut un M. de Chalon, gentilhomme de la reine, alors retiré à Rouen, qui l'initia aux beautés de la littérature espagnole et lui conseilla de traiter dans le goût français les sujets dramatiques qui, sous le nom d'Autos, avaient tant de succès au delà des Pyrénées? Ne fut-il pas guidé par son propre instinct littéraire vers les Castro, les Vega et les Calderon, que tout le monde connaissait alors en France, et qui offraient avec son propre talent une si frappante affinité de génie? Quoi qu'il en soit, c'est moins un rapport d'imitation qu'une sorte de parenté naturelle qu'il faut chercher le plus souvent entre Corneille et ses modèles espagnol-, et ce qu'il semble leur avoir emprunté, c'est précisément ce qu'il avait en commun avec eux, la passion des caractères nobles et chevaleresques, le goût dis .ni ii m-^ romanesques et quelque peu invraisemblables, la conception d'un art à la fois grain 1 et subtil , non -ans une nuance d'emphase et de préciosité.

Quant aux écrivains français qui contribuèrent le plus manifestement à sa formation littéraire, il faut sans doute citer Ronsard et Malherbe, qu'il nomme avec reconnaissance dans la préface de Méliie; mais la part la plus notable dan- son éducation dramatique revient sans contredit à ceux qui lui ouvrirent la voie par leurs compositions théâtrales, et dont l'influence laissa une trace non équivoque en plus d'un de ses ouvrages, c'est à savoir : Garnier, Montchrétien et Hardy.

Robert Garnier, dans ses tragédies imitées de Sénèqui , ae fait que développer en discours pompeux une situation uni-

s IVN'.UDl'CTlnN

l'orme, sans nœud et sans dénoùmenl ; mais il éctoappe a la vulgarité (ruiic scène l ri vialc cl ordttriëre, où rien, par exemple, n'étai! plus commun < [u ■ d'entendre Clytewmoslre appeler sa lille Electre uni1 êabmine, cl le liancé d'un* princesse se traiter lui-même de veau d'Inde. En même temps qu'il respecte la dignité de la muse tragique, raideur des James s'élève parfois jusqu'à la plus poétique éloquence, et dans ce beau drame s&eré, il sait, de l'infortune de Sédécias, le prisonnier de Nabuehodonosor, el de la douleur d'Araiital. la mère du roi captif, composer un 'tableau d'une fcrisfesse majestueuse. Corneille se rappellera plus d'une fois les amples développements de ce premier madré, ses tirades stoïciennes, son style sentencieux et lant de dialogues alertes, où, vers par vers, l'attaque et la riposte se croisent avec un cliquetis d'épées.

Antoine de Montehrétien, le compatriote de Corneille. compose moins des tragédies que des élégies dramatique^. et son goût précieux et raffiné semble d'abord n'avoir rien de commun avec la noble simplicité de notre théâtre classique. Déjà cependant, on voit le drame se dégager de la rhétorique fastueuse où se complaisait Carnier, et l'on pressent que le lyrisme harmonieux de rÈcossaisc léguera plus d'un heureux exemple à l'auteur des stances du Cid et de Polyeuetc.

Alexandre Hardy, le prédécesseur immédiat de Corneille, est moins, avec ses six ou sept cents pièces, un poète tragique qu'un grossier artisan de drames au service des comédien-. Mais avec lui, la tragédie cesse d'être un thème oratoire ou lyrique ; elle devient une action, comme l'exige la nature du drame. Si Hardy manque d'art et ne sait que charpentée de vulgaires échafaudages scéniques, du moins il occupe le théâtre, anime la scène, prolonge les situations, et du jeu des événements fait ressortir les caractères : précieuse leçon qui ne scia pas perdue pour Corneille. Génie vraiment novateur et assez puissant pour créer les moyens de son art. Corneille a profité, en effet, de tout ce qui s'était accumule avant lui de préparations et d'ébauche-. S'il a, comme tout le monde le reconnaît, accompli au théâtre une rérolution profonde, c'est dans le sens et la direction qu'indiquait à ?on génie perspicace une tradition déjà digne de sa curioâté pénétrante et de sa diligente étude.

L'Œuvre de Corneille. — ■ Corneille a travaillé toute

L'OEUVRE DE CORNEILLE si

sa vie pour ainsi dire comme s*il n'avait aucun génie. Ue qui le pi-oinr, c'est d'abord le soin ~< ■ xi j j > i j I < j i \ . la probité et, èa quelque manière, la conscience artistique qu'il apportait à la composition de tous ses drames : on ne sauvait, en effet-, g approprier âvêë une curiosité plu- attenftve tout ce qu'une seieme certaine peuf mettre an service d'un sujet.

Mais eTesl surtout l'infinie variât»' de ses «orages qui témoigne de son infatigable puissance de t im\ ail . Loin de recommencer tel de siis dramrs feg plus applaudis, ou le voyait, après un saceès, essayer cgsel que tentative d'un genre tout différent, et iln'est pas une période de sa vise d'écrivanki qui ne soit marquée par dos essais multiples dans tons les -eus. Le théâtre de Shafeespeasre o€re seul une production aussi variée el aussi riche.

Aussi est-il plos spirituel qu'exact de se représente* Corneille comme enfermé dans un gercle magique el cherchant toute sa vie, sans y réussir, à retrewver ses premiers sueeès qu'il n'aurait dus qu'au hasard. Si se- héros oui entre eux, comme il est naturel, uu certain air de famille, rien n'offre une plus étonnante diversité que l'ensemble de son oaivre. et il faut savoir admirer avec La Bruyère * l'extrême variété et le peu de rapport qui se {trouve pour te dessein entre un si grand nombre do poèmes ».

Dan- cette belle carrière littéraire, on peut distinguer cinq époques , cinq stades d'un caractère tores différent.

1° Une période de jeunesse et d'apprentissage dramatique, qui comprend les essais les plus curieux dans tons le- genres : la comédie d'intrigue avec Mrlite 1 189), le drame romanesque avec (litandre (1632), la comédie de mœurs bourgeoise- avec la Teuve 1633) et la Suivante (i<>34 . la comédie d'actualité avec la Galerie du Valais (f633) el te Place Royale 1634), la tragédie à la Sénèque avec Mèdtèe (163S), la bouffonnerie espagnole avec rillusiim l'omiqa.e ir»3.i .

2fl Une période de chefs-d'œuvre conçus et exécutés danla pleine possession du génie : le Cid l I030; . Horace •: 10 5-0 , Cinna IGi-3 . P<,hjeucte (1040 , auxquels on peut ajouter Pompée Mh4 . fe Menteur t643 et la Suite du Menteur (16 ik .

3° Une période de maturité puissante, où les enefs-d'o comptent encore en plu- grand nombre : Rodogum (1645 . Théodore >\DV.\ , Bèraclius 1647 , Andromède 1650 , Don Sanehe 1650 . Nicomède 1651) et Pertharite (1652).

xn INTRODUCTION

4° Une période de recueillement, marquée par la traduction en vers de V Imitai ion de Jésus-Christ et les œuvres de critique : Discours sur la poésie dramatique, Examens des pièces déjà publiées (1651-1660).

5° Une période de déclin , où le grand écrivain survit encore au poète tragique, et sème de beaux vers les oeuvres même les plus imparfaites : Œdipe (1659), la Toison d'Or (1660), Sertorius, un des chefs-d'œuvre de la tragédie politique (1662 , Sophonisbe (1663), Othon (1664), Agésilas (1666), Attila (161m , Tite et Bérénice (1670), Psyché, le plus parfait des opéras (1671), Palchérie (1672) et Suréna (1674).

Comme le défaut le plus général du théâtre de Corneille est l'obscurité , il est très exact de se représenter sa carrière dramatique comme une lutte prolongée contre les ténèbres d'abord lentes à se dissiper, plus tard définitivement envahissantes, mais pendant le glorieux midi de sa course, vaincues par la lumière de son génie.

l«e génie «le Corneille. — Il est peu d'écrivains à fcqui ce nom convienne mieux dans les divers sens qu'il comporte. Le génie en effet est d'abord le don d'inventer, la faculté créatrice par excellence, dans les limites où l'homme, bien entendu, peut faire quelque chose de rien et tirer une œuvre du néant : or, si Corneille n'a pas créé de toutes pièces les moyens de son art , ébauchés avant lui par les premiers initiateurs du drame classique, il a su , dans la confusion de leurs tentatives, ^dégager l'esprit de la vraie tragédie, en déterminer la nature et les lois, et par là, on peut dire qu'il a véritablement fondé le théâtre français '.NLe génie est encore, comme on se plaît à le répéter, le développement quelque peu aveugle d'une faculté maîtresse et dominatrice. Sans. doute, il faut se garder avec soin de méconnaître la pénétration critique de ce grand artiste qu*est Corneille; mais on ne peut nier que certains de ses jugements sur ses pièces ne trahissent une sorte d'inconscience littéraire, et l'on ne saurait oublier qu'il a fait Théodore après Polyeucte, Œdipe avant Sertorius, exactement comme Molière écrivit Don Garde après les Précieuses Ridicules , ou comme La Fontaine composa la Captivité de saint Malo avant le second recueil des Fables. Enfin, et surtout, le génie est ce qui caractérise un écrivain à l'égard de tout autre, sa

1. a Dans ce chaos du poème dra- I extraordinaire, fit voir sur la "scène la rnatique, Corneille, inspiré d'un génie I raison. » ( Racine, Disc, à VAcud.)

L'ART DE CORNEILLE xin

différence , sa singularité , ingenium : or Corneille a une » conception de la grandeur qui lui est tellement propre et \ personnelle, que tout le monde est d"accord pour ['appeler cornélienne. Non seulement elle ne s'est rencontrée qu'en lui, mais elle lui est en quelque manière innée et naturelle : comme on l'a dit, son àme se nourrissait du grand, et c'est du plus profond de son cœur qu'il tirait ce genre de beauté qu'a défini si admirablement Longin : « Le sublime est le^ son que rend une grande àme. »

l/art €le Corneille. — S'il fallait en croire une boutade souvent citée de .Molière , ce serait un lutin qui aurait dicté à Corneille ses meilleurs vers, se donnant ensuite le malin plaisir de laisser le poète dans l'embarras. La vérité est qu'il n'est pas d'art plus savant et plus réfléchi que l'art de Corneille. Non seulement ses Préfaces et ses Examens témoignent d'un talent très laborieux qui n'a rien hasardé sans le vouloir; mais, on l'a vu, la variété prodigieuse de ses pièces montre avec quel soin scrupuleux il évitait de se ressembler à lui-même. Ce n'est pas assez encore : dans toutes ses pièces và côté des inventions les plus hardies, on découvre les combinaisons les plus jjngénieuscs. une richesse infinie de ressources, une étonnante habileté de mise en scène. Tout ce que la science dramatique a de plus subtil et de plus rare lui est familier : connaissance de l'optique théâtrale qui permet de dessiner d'un trait un personnage, une passion, une situation; mise en saillie perpétuelle du trait de caractère qui convient à l'action; art des contre-parties, des oppositions.et des ombres qui font l'harmonie delà perspective; dessin sculptural des groupes et disposition artis- t tique des plans, vigueur logique, concentration, rapidité,© autant de qualités qui constituent le grand dramaturge , et qu'il faut admirer dans tous ses chefs-d'œuvre, souvent même dans nombre de ses ouvrages secondaires.

Il n'est pas jusqu'à certaines critiques dirigées contre son art qui n'en fassent tout au contraire ressortir l'excellence trop souvent méconnue. Lés uns, en effet, lui ont reproché trop d'abstraction et de généralité dans ses peintures, autrement dit, trop d'idéalisme. Mais, sans compter que le reproche n'est peut-être pas pour déplaire à tous, comment refuser le souci de la vérité particulière à qui donnait dans la préfacé de la Galerie du Palais la définition même du réalisme, en y la promettant un spectacle agréable par sa nai-

xiv INTRODUCTION

veté1'? D'autres ohé blâmé la monotonie de ce qu'il? appellent ses procédés dramatiques, eomnie par exemple, quand il -omble composer uniformément toutes ses pièces en vue du dénouaient. Mais si. dans le ikl. em sent, dès te début, l'intention de rendre possible une union entre Rodrigue et Chimène, si Ton découvre, dès les premières scènes d'Honme . le désir de faire absoudre le futur meurtrier de Camille, n'est-ce pas. après tout, le seul moyen de compo-er un tableau clair et harmonieux, un ensemble véritablement artistique?

Ajoutons que l'excellent ouvrier en vers ne le cédait pas au grand artiste dramatique, et peu de poètes ont possédé au même degré que lui la science des moyens d'expression. Comment refuser la connaissance parfaite du métier d'écrivain à qui sut écrire tant d'admirables pages sans autre ornement que le nerf du mot propre .' et le moyen de contester tous les secrets de la technique du vers à qui grava dans toutes les mémoires les rythmes les mieux frappés do notre langue? Si Corneille avait plus d'une sorte de génie, comme on l'a vu. il avait surtout ce genre de génie qui consiste dans la pleine et sûre possession des ressources de l'art, autrement dit. selon le mot de Buffon. dans une longue patience .

Le «iv^îème dramatique de Corneille. — Ce [ni caractérise le système dramatique de Corneille, c'est que chez lui l'action est essentiellement intérieure, moral p. ou. coinme on dit, psychologique.; Tandis que ses prédécesseurs immédiats visaient à satisfaire la curiosité par la multiplicité de? aventures, la surprise des travestissements, l'imprévu des péripéties',! Corneille fait consister l'intérêt trafique dans 1 e sy mp le conflit des sentiments et des i'd é e ? morales, dan- la solution de quelque cas de conscience "émouvant. -S.-- pièces les plus compliquées en appareaee, comme Rorfogmie,, ou les plus romanesques, comme Don S<mcJie . sont en réalité des analyses de caractères aussi claires que naturelles.^ref. c'est dans l'âme de ses personnages que se passent à proprement parler tous ses drames, et c'est vers l'intérieur que regardent ses héros, toujours réfléchissant . et discutant leurs motifs d'aclion^Au — i. que ses Chimène et ses Emilie, ses Auguste et ses Cléo-

1. V. encore la Veuve, page 3. et les extraite Je la Galerie du Palais, page i.

SYSTEME uRAMAÏtnLE DE CORNEILLE xv

pâtre s'abandonnent à toute? les fougues rite la passion oa à tontes fes fureurs de la vengeance : on devine on eux eomrae un La Rochefoucauld pénétrant qui observe 'ces combats, surveille ces agitations, et ne laisse passe* aucun mouvement sans te livivr au jugemeni secret de la conscience.

.Mais de toutes les puissances dje l'aine, celle qui tienl te plus de pte*e dans le drame pSjWB^giqpie die Corneille. c'est san> contredit la volonlé. Ses persognages sont doués avant tout d'une énergie mâle <■[ arlho; ses situations n'uni d'autre but que *ie faire ressortir la force héroïque d'un caractère] -V dénoThnéhts"soni toujours marqués par le triomphe de quelque volonté maîtresse et dominatrice. Ou petit même dire que c'est la peinture de la volonté libtv qui d'ëtermirïelâ formo~Jû drame cornélien. Parce que la puissance de la volonté se traduit par des effets éclatants. Corneille aimera les sujets extraordinaires, invraisemblables: c'est ce qu'il reconnaît, soit quand il écrit sous son propre nom : ■■ Les grands sujets doivent toujours aller audelà du vraisemblable » sL.it quand il fait exprimer à Horace en quelque manière son propre idéal drainât iquo :

Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière

Offre à notre eotistanee une illustre matière:

Il éprée sa force à former un malheur

Pour mieux se mesurer avec notre valeur,

Et comme il voit en nous ée$ âmes non communes.

Hors de l'ordre commun il nous- fait des fortunes*-.

De même encore, parce que l'histoire a précisément pour but d'enregistrer les effets mémorables de la volonté humaine. c'est dans l'histoire qu'il ira cberclier ses thèmes dramatiques, et quoi qu'il en dise lui-même dans la préface de Don Sunrht , aux gens de condition privée il préférera toujours les grands, dont « le rang met le caractère en saillie ■■. selon le mol d'Aristote. Enfin, parce que la volonté a sans cesse besoin de se justifier, de se motiver elle-même, les personnages de Corneille plaideront sans trêve dans leurs discours Fexcéllence de teurs résolutions. Ce n'est nullement qu'ils soient, comme on l'a parfois insinué, des avocats, des fils de la Normandie plaideuse et subtile : non, mais aux

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