‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 112 sur 488 · SCÈNE V CURIACE, CAMILLE · texte numérisé non relu

SCÈNE V CURIACE, CAMILLE

CAMILLE

lia— tu. Curiace? et ce funeste honneur2

Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur ?

CURIACE

Hélas! je vois trop bien qu'il fau , quoi que je fasse. 535

1. Toute la scène, que résume ce vers, est très habilement ménagée pour préparer d'avance le dénoûment et eu sauver quelque peu l'horreur.

2. Les premières éditions portaient : « Iras-tu, ma chère âme », et cette leçon fut conservée par les

comédiens, comme en témoigne un passage bien connu de Vlmprompi»

de Versailles : « Voici comme il faut réciter cela : Iras-tu, ma chère âme... Admirez ce visage riant qu'elle i lectrice) conserve dans les plus grandes afflictions... »

HORACE

Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace. Je vais comme au supplice à cet illustre emploi: Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi; Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime; Ma flamme au désespoir passe jusques au crime, Elle se prend au ciel, et l'ose quereller*1. Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller-.

CAMILLE

Non; je te connais mieux, lu veux que je te prie . Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie 3. Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits : Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois. Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre; Autre de plus de morts n'a couvert notre terre : Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien; Souffre qu'un autre aussi puisse ennoblir le sien.

CURIACE

Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tète

Des lauriers immortels que la gloire m'apprête ,

Ou que tout mon pays reproche à ma vertu

Qu'il aurait triomphé si j'avais combattu,

Et que sous mon amour ma valeur endormie

Couronne tant d'exploits d'une telle, infamie !

Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi,

Tu ne succomberas ni vaincras que par moi;

Tu m'as commis* ton sort, je t'en rendrai bon conte1,

Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte.

CAMILLE

Quoi ! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis !

CURIACE

Avant que d'être à vous je suis à mon pays.

CAMILLE

Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère , Ta sœur de son mari!

CURIACE

Telle est notre misère.

Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur Aux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur.

•jOO

Page 1