‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 127 sur 488 · SABINE, CAMILLE · texte numérisé non relu

SABINE, CAMILLE

SABINE

Parmi nos déplaisirs * souffrez que je vous blâme :

Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme :

Que feriez-vous, ma sœur, au point où je me vois.

Si vous aviez à craindre autant que je le dois,

Et si vous attendiez de leurs armes fatales 8ts

Des maux pareils aux miens, et des pertes égales?

Parlez plus sainement de vos maux et des miens : Chacun voit ceux d'autrui d'un autre œil que les siens; Mais h bien regarder ceux où le ciel me plonge , Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe. «so

La seule mort d'Horace est à craindre pour vous. Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux; L'hymen qui nous attache en une autre famille Nous détache de celle où l'on a vécu fille; On voit d'un œil divers des nœuds si différents, s 8;;

Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents : Mais si près d'un hymen, l'amant que donne un père Nous est moins qu'un époux, et non pas moins qu'un frère; Nos sentiments entre eux demeurent suspendus. Notre choix impossible, et nos vœux confondus1. soo

Ainsi , ma sœur, du moins vous avez dans vos plaintes Où porter vos souhaits et terminer vos craintes : Mais si le ciel s'obstine à nous persécuter, Pour moi j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter.

1. Avec une subtilité non moins singulière, on voit, dans Hérodote, la femme d'Intapberne expliquer à Darius qu'elle aime mieux sauver de la mort son frère que son mari ou ses enfants, et de même encore, dans Sophocle

Antigone déclarer qu'elle n'eût bravé la mort pour personne autre que pour son frère, puisqu'aussi bien on peut avoir un autre mari , mais non pas un autre frère.

110 HORACE

Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre.

C'est un raisonnement bien mauvais que le vôtre. 898

Quoique ce soient, ma sœur, des nœuds bien différents.

C'est s-ans les oublier qu'on quitte ses parents :

L'hymen n'efface point ces profonds caractères;

Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères; 9oo

La nature en tout temps garde ses premiers droit-:

Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix :

Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes;

Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes ' :

Mais l'amant qui vous charme * et pour qui vous brûlez 905

Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez;

Une mauvaise humeur, un peu de jalousie,

En fait assez souvent passer la fantaisie.

Ce que peut le caprice, osez-le par raison,

Et laissez votre sang hors de comparaison : 9io

C'est crime qu'opposer des liens volontaires

A ceux que la naissance a rendus nécessaires.

Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter,

Seule j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter; 9t4

Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes,

Où porter vos souhaits et terminer vos craintes.

le le vois bien, ma sœur, vous n'aimâtes jamais;

Vous ne connaissez point ni l'amour ni ses traits :

On peut lui résister quand il commence à naître.

Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître, 920

Et que l'aveu d'un père , engageant notre foi ,

A fait de ce tyran un légitime roi :

Il entre avec douceur, mais il règne par force ;

Et quand l'âme une fois a goûté son amorce.

Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut, 0 -2 .:>

Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut :

Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles.

1. On ne pouvait , par une réflexion | mée , couper court à toutes les subtiplus juste et plus heureusement expri- I lités de cette scolastique sentimentale.

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