‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 160 sur 488 · ACTE V, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE III

Toujours en moins de rien se dissipe en fumée.

C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits,

A voir la vertu pleine en ses moindres effets;

C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire;

Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire1. 17-20

Vis toujours en Horace, et toujours auprès d'eux

Ton nom demeurera grand, illustre, fameux,

Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante

D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente.

Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi, 17-25

Et pour servir encor ton pays et ton roi.

Sire, j'en ai trop dit : mais l'affaire vous touche;

Et Rome tout entière a parlé par ma bouche.

VALÈRE

Sire, permettez-moi...

TULLE

Valère, c'est assez; Vos discours par les leurs ne sont pas effacés; "730

J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes2, Et toutes vos raisons me sont encor présentes. Cette énorme* action faite presque à nos yeux Outrage la nature, et blesse jusqu'aux Dieux. Un premier mouvement qui produit un tel crime 1735

Ne saurait lui servir d'excuse légitime : Les moins sévères lois en ce point sont d'accord ; Et si nous les suivons, il est digne de mort. Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable, Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable, 1740

Vient de la même épée et part du même bras Qui me fait aujourd'hui maître de deux États. Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie, Parlent bien hautement en faveur de sa vie : Sans lui j'obéirais où je donne la loi ,

Et je serais sujet où je suis deux fois roi. 1 74.J

Assez de bons sujets dans toutes les provinces Par des vœux impuissants s'acquittent vers3 leurs princes, Tous les peuvent aimer; mais tous ne peuvent pas Par d'illustres effets assurer leurs États ;

1. Dans Tite-Live, le procès a lieu I critique du pouToir populaire (Cf. V. devant le peuple; dans Corneille, 1559). c'est le roi qui est seul juge. Le vieil 2. V. Gv.. 4.

Horace fait même, après son fils, la I 3. V. Or.. 42.

Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes. Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes. De pareils serviteurs sont les forces des rois, Et de pareils aussi sont au-dessus des lois. Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule Ce que dès sa naissance elle vit en Romule; Elle peut bien souffrir en son libérateur Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur1. Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime : Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime ; Sa chaleur généreuse a produit ton forfait; D'une cause si belle il faut souffrir l'effet. Vis pour servir l'État; vis, mais aime Valère2 : Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère; Et, soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir, Sans aucun sentiment* résous-toi de le voir. Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse*; Chassez de ce grand cœur ces marques de faiblesse : C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez La véritable sœur de ceux que vous pleurez.

Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice; Et nous aurions le ciel à nos vœux mal propice. "Si nos prêtres , avant que de sacrifier, Ne trouvaient les moyens de le purifier : Son père en prendra soin; il lui sera facile D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille. Je la plains; et, pour rendre* à son sort rigoureux Ce que peut souhaiter son esprit amoureux, Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle Achève le destin de son amant et d'elle, Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts, En un même tombeau voie enfermer leurs corps3.

1. Un beau drame de Shakespeare, Mesure pour Mesure, offre une situation analogue. Angelo, que son orgueil a fait, comme Horace, tomber dans le crime, est aussi, comme Horace, absous par le chef de l'Etat.

2. On avait oublié le médiocre personnage que vient de jouer Valère :

on se soucie peu de savoir s'il sera ou non l'ami d'Horace.

3. Les cérémonies expiatoires et les rites symboliques accomplis par le vieil Horace dans Tite-Live ont perdu dans Corneille leur caractère particulier et local. Il n'en reste plus que l'idée générale d'un acte religieux, et rien ne pouvait couronner plus heureusement un drame d'une si haute portée morale.

CINNA

Sources de Cinna. — Le sujet en est emprunté au traité de Sénèque sur la Clémence (1 , 0) et à la traduction libre qu'en a donnée Montaigne dans ses Essais (1 , 23). Pour appuyer par un exemple la doctrine stoïcienne du pardon des injures, le philosophe romain rapporte une anecdote dont l'intention est plus édifiante que la donnée n'en est authentique. Averti pendant son séjour en Gaule que Cinna. un neveu du grand Pompée, tramait une conspiration contre lui, Auguste hésite quelque temps entre sa politique ordinaire de répression et le parti peut-être plus habile de la clémence. Livie lui conseille de pardonner dans l'intérêt de sa sécurité : « Fais, dit-elle, ce que font les médecins; quand les recettes accoutumées ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par sévérité, tu n'as jusqu'à cette heure rien profité; commence à expérimenter comment te succéderont la douceur et la clémence. » Cédant à ces conseils de prudence féminine, Auguste se contente de reprocher à Cinna son ingratitude, et lui accorde une grâce dont il ne se donne même point la peine de dissimuler les motifs intéressés et le but politique. On voit combien Corneille a modifié la donnée primitive. Non seulement il a dramatisé le récit, d'ailleurs assez froid, de Sénèque; mais il a prêté à l'action d'Auguste une portée morale qui la transforme. D'un adroit calcul il a fait un trait de générosité, et si, comme dans Sénèque, Livie intervient encore pour suggérer des conseils d'habileté, il semble que ce . soit uniquement pour donner à Auguste l'occasion de les repousser hautement et de faire éclater ainsi son héroïque magnanimité.

Beautés de Cinna. — Cinna est l'analyse la plus dramatique à la fois et la plus pénétrante qui puisse être d'un acte de volonté. Il n'est pas une situation, pas un trait de caractère, qui ne tende à 'éclairer les mobiles et les motifs contraires dont le conflit précède la libre détermination d'Auguste. Si les conspirateurs occupent seuls la scène au premier acte et semblent absorber à eux seuls tout l'intérêt, c'est pour nous faire connaître l'usurpateur sanglant que fut Octave, et ce n'est pas trop de toutes les explosions de haine d'Emilie et de toutes les invectives éloquentes de Cinna contre « ce tigre altéré de tout le sang romain. » pour nous révéler le point de départ de la plus admirable des évolutions morales. Lorsque, dans les actes suivants, nous

d4ô CINNA

entendons Auguste trahir avec une mélancolie majestueuse la lassitude du pouvoir absolu , ou que la bassesse des conspirateurs s'étale sous nos yeux avec un grossier cynisme, nous comprenons que ce seront là au moment décisif des motifs puissants, soit pour conseiller un dédaigneux oubli, soit pour inspirer une répression formidable. La plus tragique des délibérations s'engage au quatrième acte, et le monologue d'Auguste, avec son admirable succession d'états d'âme, nous rérele tout ce qu'a d'infinie complexité et en même temps de puissance émouvante ce grand fait psychologique qu'est une crise de conscience Mais tandis que dans la tragédie à la fois inverse et semblable de Britannicus , le Néron de Racine lutte contre les pesants souvenirs d'un passé vertueux, Auguste secoue peu à peu le passé ignominieux qui l'écrase et finit par affranchir sa volonté, en ouvrant dans son âme apaisée un accès généreux à Ja clémence. Quelle victoire, fût-ce celle de Rodrigue sur les Maures ou celle encore d'Horace sur les Curiaces, vaut ce pacifique triomphe, et comment ne pas se rappeler ce mot de l'Écriture que Corneille connaissait si bien : « Celui qui dompte son cœur est plus grand que celui qui prend des villes. » {Prov., 16, 32)

Jugements sur Cinna. — Cinna fut longtemps la plus applaudie des pièces de Corneille, mais pour des raisons en quelque sorte extérieures à la tragédie elle-même. Les premiers spectateurs, contemporains des conspirations contre Richelieu et des guerres delà Fronde, n'admirèrent rien tant que la peinture du complot et le caractère des conjurés. On était encore au temps où d'illustres intrigants, aussi vides d'Idées que les Cinna et les Maxime, se drapaient comme eux dans une feinte grandeur. « Qu'est-ce que la sainte antiquité, s'écriait pompeusement Balzac, a produit de vigoureux et de ferme dans le sexe faible qui soit comparable à Emilie » ? Et il la nommait » la possédée du démon de la République, la belle, la raisonnable, la sainte et l'adorable Furie ». du même ton dont il disait, de Cinna: « L'empereur le fit consul et vous l'avez fait honnête homme. » Au dix-huitième siècle, le goût général pour les discussions pofitiques, interdites partout ailleurs que sur la scène avant la Révolution, ne valut pas moins de suffrages à la grande délibération du second acte, et, si Napoléon Ier aj>plaudissait le « Soyons amis, Cinna ». on n'ignore pas que c'est pour des motifs où l'esprit politique avait plus de part encore que le sentiment du beau. Ce qui était sublime, en effet, à ses yeux, ce n'était pas la clémence d'Auguste, c'était sa dissimulation : et il ajoutait : « Il faut toujours dire ce vers (Soyons amis...) de manière que. de tous ceux qui l'écoutent, il n'y ait que Cinna de trompé. » Napoléon Tétait encore bien davantage : l'Auguste qu'il rêvait est sans doute plus conforme que celui de Corneille à la stricte vérité historique : il n'a rien de commun avec celui que le poète a conçu et qu'il a lait vivre.

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