‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 164 sur 488 · EMILIE, FULVIE · texte numérisé non relu

EMILIE, FULVIE

EMILIE

Je l'ajJm^L Eut vie. , et je le jure encore, QïïbTqueJVnne C.iuna, quoique mon cœur l'adore, S'il nie veut posséder, Auguste doit périr; Sa tète est le seul prix dont il peut m'acquérir. Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose.

FULVIE

Elle a pour la blâmer une trop juste cause; Par un si grand dessein vous vous faites juger Digne sang de celui que vous voulez venger : Mais encore une fois, souffrez que je vous die 3 Qu'une si juste ardeur devrait être attiédie. Auguste chaque jour, à force de bienfaits, Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits; Sa faveur envers vous paraît si déclarée , Que vous êtes chez lui la plus considérée; Et de ses courtisans souvent les plus heureux Vous pressent à genoux de lui parler pour eux.

EMILIE

Toute cette faveur ne me rend pas mon père ; Et de quelque façon que l'on me considère, Abondante en richesse, ou puissante en crédit. Je demeure toujours la fille d'un proscrit.

1. Emilie, pour venger son père, n'a pas plus le devoir de faire assassiner Auguste, que Chimène n'a le devoir de venger son père par la mort de Rodrigue. Mais tandis que dans le Cid le conflit des mobiles d'action se termine par la victoire de l'amour, dans Cinna comme dans toutes les autres tragédies de Corneille, il aboutit à sa défaite.

GO

L'amour sert le devoir et ne le combat plus.

2. Ce monologue est moins exclusivement lyrique et plus étroitement mêlé à l'action que ceux du Cid et d'Horace. Il est naturel qu'un conspirateur au moment d'agir passe en revue les dangers à courir, les ressorte à faire jouer, et le but à atteindre.

GÎNNA

Les bienfaits ne l'ont pas toujours ce que tu penses; D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses1 : Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr, Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir. Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage ' ■ Je suis ce que jetais, et je pinis davantage. Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains J'achète contre lui les esprits des Romains2; Je recevrais de lui la place de Livie Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie. Pour qui venge son père il n'est point de forfaits , Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits3

Fl'LVŒ

Quel besoin toutefois de passer pour ingrate"? Ne pouvez-vous haïr saas que la haine éclate? Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en ouhli Par quelles cruautés son trône est établi ; Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes, Qu'à son ambition ont immolés* ses crimes, Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs. -Reaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre. Remettez à leurs bras les communs intérêts. Et n'aidez leurs desseins que par des vœux secrets.

Quoi! je le haïrai sans tâcher de lui nuire? J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire ? Et je satisferai des devoirs si pressants Par une haine obscure et des vœux impuissants? Sa perte, que je veux, me deviendrait amère, Si quelqu'un l'immolait à d'autres qu'à mon père; Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas . Qui le faisant périr, ne me vengerait pas5.

L Cf. Racine, Iphig., 1413 :

Un 'bienfait reproché tient toujours lieu [d'offense.

2. Le devoir, pour une héroïne de Corneille, n'est pas l'obéissance à une loi morale, c'est le choix du parti le plus difficile. Entre la douce obligation de la reconnaissance et le parti héroïque de la vengeance, Emilie n'hésite pas.

3. Tandis que In dureté de ce caractère nous choque, la rude et forte ( génération des contemporains de Corneille en applaudissait toutes les violences.

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