ALIDOR
Vous êtes en colère et vous dites des pointes.
Si dans ses premières pièces Corneille a payé tribut au faux goût du temps, on voit qu'il ne se le dissimulait pas, et qu'il en fait plaisamment l'aveu par la bouche d'Alidor.
Après la Place Royale, vient la Comédie des Tuileries, dont le plan fut imaginé par Richelieu. Le troisième acte seul fut écrit par Corneille : Boisrobert, l'Étoile, Rolrou et Colletct se partagèrent les autres. On sait quel enthousiasme inspira au cardinal l'un des vers de ce dernier :
La cane s'humecter de la bourbe de l'eau.
tandis que Corneille, pour avoir apporté quelques changements au canevas primitif, était convaincu de manquer d'esprit de suite.
MEDEE
Tragédie. — 163o
Corneille n'était encore connu que comme poète comique: il aborde soudain un nouveau genre et donne sa tragédie de Mèdêe imitée un peu d'Euripide et beaucoup de Sénèque. Au feu de l'imitation antique, son style s'était échauffé et avait en quelque manière acquis une trempe nouvelle.
Rien n'est plus dramatique et d'un plus grand effet que les imprécations de Médée au premier acte, quand elle vient d'apprendre la trahison de Jason.
Souverains protecteurs des lois de l'hyménée . Dieux garants de la foi que Jason m'a donnée , Vous quïl prit à témoin d'une immortelle ardeur, Quand par un faux serment il enchaîna mon cœur;
MEDEE 9
Voyez de quel mépris vous traite sou parjure, Et m'aidez à venger cette commune injure. S'il me peut aujourd'hui chasser impunément Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment...
Qu'il coure vagabond de province en province, Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince; Banni de tous côtés , sans bien et sans appui , Accablé de frayeur, de misère et d'ennui , Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse; Qu'il me regrette enfin pour son dernier supplice, Et que mon souvenir, jusque dans le tombeau. Attache à son esprit un éternel bourreau...
Jason me répudie ! Et qui l'aurait pu croire .' S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire? Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits ? M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits ' ? Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose . Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose!...
Nérine, sa conûdente, essaye de la calmer, en lui montrant l'impuissance où elle est réduite. Médée répond par un des plus sublimes défls que la volonté humaine ait jetés à la destinée ■
MÉDÉE
L'àme doit se raidir, plus elle est menacée,
Et contre la fortune aller tête baissée,
La choquer hardiment, et, sans craindre la mort,
Se présenter de front à son plus rude effort .
Cette lâche ennemie a peur des grands courages,
Et sur ceux qu'elle abat redouble ses outrages...