NÉRINE
Votre pays vous hait, votre époux est sans foi; Contre tant d'ennemis, que vous reste-t-il '.'
MÉDÉE
Moi.
Moi, dis-je, et c'est as^ez2!
1. Après avoir, par son pouvoir magique , assuré à Jason la conquête de la Toison d'Or, et rajeuni son beau-père , elle avait pousse les filles de Pèlias, son oncle, a tuer leur propre père.
2. Cf. Sénèque (itéd., 5, 1G4) Abiere ColcJti; conjwji nulla est fides , Xihilque superest opibus e tanlis tibi .' — .!/■ dta tuperest!
10 MEDEE
Le dialogue de Jason et de Mcdée, au troisième acte, est une suite de ripostes tragiques, qui n'ont rien à envier aux meilleures pages de Corneille. A Médée qui lui rappelle ce qu'elle a fait pour lui. Jason répond que, grâce à lui, son juste supplice a été commué en bannissement.
JASON
Tu m'as sauvé la vie et j'empêche ta mort
MÉDÉE
On ne m'a que bannie , ô bonté souveraine ! C'est donc une faveur et non pas une peine ! Je reçois une grâce au lieu d'un châtiment, Et mon exil encor doit un remerciaient ! Ainsi, l'avare soif d'un brigand assouvie. Il s'impute, à pitié de nous laisser la vie : Quand il n'égorge point, il croit nous pardonner, Et ce qu'il n'ôte pas, il pense le donner...
JASON
Toi qu'un amour furtif souilla de tant de crime-. M'oses-tu reprocher des ardeurs légitimes ?
MÉDÉE
Oui, je te les reproche, et de plus...
JASON
Quels forfaits ?
MÉDÉE
La trahison, le meurtre et tous ceux que j'ai faits.
JASON
Il manque encor ce point à mon sort déplorable. Que de tes cruautés on me fasse coupable.
MÉDÉE
Tu présumes en vain de t'en mettre à couvert. Celui-là fait le crime à qui le crime sert l.
Malheureusement, la plupart des scènes sont déparées par une galanterie raffinée, et après ces belles explosions de fureur dramatique, le contraste est cruel d'entendre Jason parler de l'amour intéressé qui l'attache à Creuse en termes aussi ridicules que ceux-ci :
J'accommode ma flamme au bien de mes affaires; Et j'ai trouvé l'adresse, en lui faisant la cour. De relever mon sort sur les ailes d'amour.
1. Isfecit cui prodest. On voit que Corneille a fait son droit.
Médée en somme est un brillant exercice d'amplification tragique à la Sénèque : Corneille devait bientôt nous apprendre combien en diffère la véritable tragédie, et nous donner le droit de nous monfrer sévère pour Corneille lui-même.
Comédie
Les premières comédies de Corneille par le sujet de l'intrigue et par la qualité de la plaisanterie toujours fine et discrète rappellent assez bien les pièce* de Terence ou le Dépit amoureux de Molière : l'Illusion comique est une fantaisie romanesque et bouffonne, une pochade dramatique et grotesque à la fois qui n'a d'analogue que dans le théâtre espagnol. Ce n'est pas seulement le capitan Matamore (Tue- Maures) qui vient en droite ligne de l'autre côté des Pyrénées; la conception générale de la pièce est tout à fait étrangère à notre tradition dramatique.
Le premier acte est un prologue où l'on voit un père, Pridamant, en peine de son (ils, Clindor. consulter un magicien qui, d'un coup de baguette, promet de lui faire retrouver le fugitif. Dans les trois actes suivants, Pridamant. au fond d'une grotte merveilleuse, voit se dérouler devant lui la vie de Clindor et croit n'avoir sous les yeux que des fantômes vains. Au cinquième acte, il reconnaît qu'il a affaire à une troupe de comédiens dans laquelle se trouve en réalité son fils, et sort ainsi de Y illusion qui sert de titre à la pièce. La comédie se termine par la réconciliation de Clindor et de son père après un éloge pompeux du théâtre, et par la réhabilitation sinon par l'apothéose des comédiens.
Le rôle du Matamore est en particulier écrit avec une verve extravagante et burlesque du plus haut goût.
CLINDOR
Quoi! Monsieur, vous rêvez! et cette àme hautaine, Après tant de beaux faits semble être encore en peine! N'êtes-vous point lassé d'abattre des guerriers, Et von- faut-il encor quelques nouveaux lauriers?
MATAMORE
Il est vrai que je rêve et ne saurais résoudre
Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre, Du grand Sophi de Perse ou bien du grand Mogor!
GLI.NDOR
Eh! de grâce, Monsieur, laissez-les vivre encor! Qu'ajouterait leur perte à votre renommée ? D'ailleurs, quand auriez-vous rassemblé votre armée ?
MATAMORE
Mon armée? Ah, poltron! ah, traître! pour leur mort
Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort ?
Le seul bruit de mon nom renverse les murailles,
Défait les escadrons, et gagne les batailles1.
Mon courage invaincu contre les empereurs
N'arme que la moitié de ses moindres fureurs:
D'un seul commandement que je fais aux trois l'arques,
Je dépeuple l'État des plus heureux monarques;
Le foudre est mon canon, les destins mes soldats;
Je couche d'un revers mille ennemis à bas;
D'un souffle je réduis leurs projets en fumée:
Et tu m'oses parler cependant d'une armée !
Tu n'auras plus l'honneur de voir un second Mars;
Je vais t'assassiner d'un seul de mes regards!...
La jactance de Matamore n'a d'égale que sa fatuité : il prétend être aussi beau que terrible, à volonté. Autrefois, il était en même temps gracieux et farouche : cela le gênait dans certains moments: il a demandé à Jupiter d'être seulement l'un ou l'autre à son choix.
Ce que je demandais fut prêt en un moment : Et depuis, je suis beau quand je veux seulement.
Pendant que le capitan conte à Clindor ses prouesses de tout genre, il voit approcher son rival en compagnie d'Isabelle :
MATAMORE
Ce diable de rival l'accompagne sans cesse.
CLINDOR
Où vous retirez-vous?
MATAMORE
Ce fat n'est pas vaillant, Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.
1. Boileau (Èp. 4, 133) a trouvé ces I t'omit . dont le seul nom fait tomber les
vers de bonne prise et les a appliqués , [""'filles,
. v; , . Force les escadrons et gagne les batailles,
a Conde : '
Peut-être qu'orgueilleux d'être avec cette belle, Il serait assez vain pour me faire querelle.
CLIN'DOK
Ce serait bien courir lui-même à son malheur.
MATAMORE
Lorsque j'ai ma beauté, je n'ai point ma valeur.
CLINDOR
Cessez d'être charmant, et faites-vous terrible.
MATAMORE
Mais tu n'en prévois pas l'accident infaillible : Je ne saurais me faire effroyable à demi; Je tuerais ma maîtresse avec mon ennemi. Attendons en ce coin l'heure qui les sépare.
CLINDOR
Comme votre valeur votre prudence est rare...
MATAMORE
Les feux que ce fer jette en sortant de prison
Auraient en un moment embrasé la maison,
Dévoré tout à l'heure ardoises et gouttières,
Faites, lattes, cbevrons, montants, courbes, litières,
Entretoises, sommiers, colonnes, soliveaux,
Pâmes, soles, appuis, jambages, traveteaux,
Portes, grilles, verroux, serrures, tuiles, pierres,
Plomb, fer, plâtre, ciment, peinture, marbre, verres,
Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers,
Offices, cabinets, terrasses, escaliers...
ISABELLE , à sa suivante.
Lyse, fais-moi sortir les valets de mon père.
MATAMORE
Un soties attendrait...
Et le brave des braves a déjà disparu. Le rôle du Cid, qui fut écrit à la même date, doit-il quelque peu , comme on l'a prétendu, au rôle du Matamore? Ce serait oublier combien le langage de Rodrigue en général est agréablement modeste : l'Illusion n'est pas une première ébauche du Cid, c'est une amusante parade où se délassait naïvement le génie de Corneille, alors qu'il écrivait le premier de ses chefsd'œuvre tragiques.
Sources du Ciel. — A en croire Mairet et Scudéry, le Cid ne serait qu'un plagiat, une servile reproduction des originaux espagnols. Il n'est donc pas sans intérêt de comparer à la pièce française les deux ouvrages dont Corneille s'est inspiré et qu'il cite lui-même au surplus dans son Avertissement.
I. —Le Romancero, recueil de romances épiques composées en Espagne du douzième au seizième siècle, est une sorte d'Iliade chevaleresque et féodale; le principal héros en est Rodrigue Diaz de Bivar, surnommé pour ses exploits le Cid Campéador ou le Seigneur qui tient campagne. Rien n'est plus étranger que l'amour à cette vieille légende héroïque. Après avoir tué le père de Chimène , Rodrigue par bravade massacre à coup de flèches les colombes de l'orpheline, et menace de lui couper les pans de sa robe : Chimène n'en demande pas moins au roi la main de Rodrigue, mais c'est à titre de rançon, et pour s'en faire un protecteur. Si Corneille a vivement senti, comme il semble, le charme pittoresque et quelque peu sauvage de ces poésies primitives, on voit assez que la barbarie de telles mœurs l'empêchait d'en tirer le moindre parti sur notre scène.
II. — Les Enfances du Cid, par Guillem de Castro (f 1030) offrent au contraire avec le Cid français de nombreuses analogies. Tous les personnages de notre tragédie, sauf don Sanehe, comme aussi toutes les scènes, sauf la seconde entrevue de Chimène et de Rodrigue (V, 1)', sont dans le drame espagnol. Des deux côtés le nœud est le même, puisqu'il s'agit de savoir si Rodrigue épousera Chimène malgré la mort du comte, et le dénoùment ne diffère pas sensiblement, car dans G. de Castro, Rodrigue épouse Chimène à la Gn des trois années que dure' l'action, et dans Corneille, si Chimène semble refuser la main de Rodrigue (V. 1812), Rodrigue, le roi et les spectateurs veulent espérer qu'elle l'acceptera un jour. Mais pour avoir emprunté à G. de Castro le cadre de sa pièce. Corneille n'en a pas moins fait une œuvre profondément originale, comme en témoignent tant d'essentielles différences.
l° Le drame de Castro est purement extérieur, tout en faits sensibles, en détails pittoresques : don Diègue, voulant se venger du Comte, mais ne pouvant plus manier la grande épée Mudarra, trop
LE CID io
lourde pour sa vieillesse, mord le doigt de son fils, afin d'éprouver son courage, puis, ravi de ses cris de fureur, lui montre sa joue meurtrie, et lui remet en main l'épée de famille. — La tragédie d Corneille est intérieure et psychologique: toutes les réalités s'y transforment en idées, en véritables symboles : Fer. jadis tant é craindre... Rodrigue, as-tu du cœur?... Enfin tu sais l'affront et tu tiens la '-engeance...
2° Dans G. de Castro, l'action qui dure trois ans est comme éparse et successive: c'est une biographie dramatique du héros espagnol. — Dans Corneille, le sujet, ramené non sans quelque violence à la règle des vingt-quatre heures, est comme ramassé tout entier en un point moral : ce qu'il veut nous apprendre en effet, c'est le secret ressort de ces âmes héroïques, non les péripéties romanesques de leur existence. — Un des adversaires de Corneille, Claveret. lui disait non sans esprit : « Il ne vous était pas bien difficile de faire un beau bouquet de jasmin d'Espagne, puisqu'on vous a apporté les fleurs toutes cueillies dans votre cabinet. • On ne peut, en effet, mieux comparer qu'à une gerbe de fleurs 1res diverses le drame touffu où Castro a peint à la fois le grand capitaine, le héros chrétien, le type accompli de la galanterie espagnole. Mais ces fleurs mêlées d'herbes folles et d'inutile feuillage, Corneille a su adroitement les émonder et transformer en un pur drame de passion une pièce où l'amour n'était en quelque façon que l'accessoire.
3° Le drame de Castro est national: c'est un fragment de la grande épopée espagnole du moyen âge adroitement mis en scène. On y retrouve tout ce qui caractérise le génie propre de l'Espagne : subtilité de l'esprit et férocité des mœurs, besoin des sensations âpres et délicatesse raffinée du point d'honneur, jusqu'au goût des facéties violentes, comme quand un berger plaisamment poltron suit du haut d'un arbre les péripéties de la bataille contre les Maures, ou quand Rodrigue termine la pièce par cette plaisanterie barbare : Chimène a demandé ma tête : la voici : seulement je la porte sur mes épaules : — La tragédie de Corneille n'est ni espagnole, ni même proprement française: elle est humaine. Le conflit des passions qu'il décrit n'estil pas en effet ce que la conscience offre de plus universel? et, au lieu de nous montrer ces Espagnols primitifs, véritables contemporains d'Ajax, dont les passions s'emportent jusqu'à la fureur, ue nous dépeint-il pas une société tout idéale où les violentes pantomimes et les cris de rage ont fait place à l'expression toujours mesurée des émotions les plus douces et les plus humaines?
4° La pièce espagnole est un drame religieux. Ce qui en fait l'intérêt suprême, c'est la grande victoire de la Croix sur le Croissant, et la Vie des saints n'a pas de page plus touchante que celle où Rodrigue, embrassant un lépreux sur la route, voit le mendiant se transfigurer en sa présence et lui promettre les récompenses dues à sa charité non moins qu'à sa bravoure. — La tragédie française au contraire est toute profane : non seulement Corneille remplace le non; de
Dieu par une périphrase, mais il évile jusqu'à la seèue. si naturelle cependant, de la bénédiction paternelle. En revanche, tout ce que la morale a de plus délicat et de plus profond est développe avec un sentiment qui n'est peut-être pas moins chrétien que la mise en scène du drame espagnol.
5° Enfin le drame espagnol est écrit en ce style précieux, et raffiné qu'on nomme Veslilo culto; les vers sautillants, pleins de pointes et de madrigaux, forment avec la noblesse épique de l'action, un contraste d'un mauvais goût presque toujours pénible. — Le style de Corneille est d'une vérité admirable, et les sentiments d'honneur chevaleresque, de fierté patricienne, d'amour noble et pur n'ont jamais trouvé une expression plus simple à la fois et plus sublime. Quand la pièce française n'aurait pas d'autres causes de durée, il suffirait de ce don unique pour expliquer que le seul Cid que l'on connaisse, c'est le Cid de Corneille.
Poésie du Cid. — Ce n'est pas un médiocre honneur pour Balzac d'avoir su reconnaître et opposer à toutes les objections des pédants le charme infini, l'agrément enchanteur, et, pour tout dire, la poésie de !a pièce. C'est d'abord la poésie des âges primitifs qui jamais n'ont été peints avec plus de naïveté : on se sent transporté dans l'une de ees civilisations lointaines, où les caractères sont aussi héroïques que les idées sont enfantines, où la force physique ne saurait manquer à un guerrier éprouvé comme don Diègue sans l'exposer au mépris de ses adversaires, où Chimène elle-même ne peut se défendre d'aimer Rodrigue davantage, du moment qu'il vient d'abattre le Comte à sesvpieds. C'est encore la poésie des époques chevaleresques : car ces contemporains d'Ajax sont en même temps des preux qui professent sur le point d'honneur, sur le culte mystique de la femme , sur l'amour romanesque et courtois, toutes les idées du moyen âge féodal et chrétien. Rien n'égale pour la grâce pittoresque et colorée le rôle de l'Infante, la bonhomie épique de don Fernand. les discours subtils et ardents de Chimène, l'épitaphe du parfait amant tracée par Rodrigue, tout ce qui fait du Cid en un mot un tableau si accompli de la vie galante et guerrière du moyen âge. La vie morale qui anime intérieurement ces héros a aussi sa poésie : fierté antique, courage intre pide, sacrifice absolu de soi-même, les vertus les plus austères fleurissent dans les âmes les plus tendres et les plus ingénues que Corneille ait jamais dépeintes. Qui n'admirerait que la plus faible de ses héroïnes et le plus passionné de ses héros soient précisément ceux qui ont la plus haute idée de l'honneur, et que le plus troublant de 6es drames se trouve être en même temps le plus noble et le plus purifiant des spectacles? La poésie du style enfin a dans le Cid un éclat incomparable : ce ne sont pas seulement ces belles et fo/tes images qu'on ne retrouvera plus que bien rarement dans la suite
/Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille... Les Mores en fuyant ont emporté son crime... Précipice élevé d'où tombe mon honneur...), mais les beaux vers cornéliens, sobres et d'un seul jet, y jail-