ACTE I, SCÈNE IV
Et ne me réduis point à pleurer mon amant '.
CINNA
Quoi! sur l'illusion d'une terreur panique, Trahir vos intérêts et la cause publique! 1 Par cette lâcheté moi-même m'accuser, Et tout abandonner quand il faut tout oser! Que feront nos amis si vous êtes déçue?
EMILIE
!Mais que deviendras-tu si l'entreprise est sue?
S'il est pour me trahir des esprits assez bas, Ma vertu pour le moins ne me trahira pas; Vous la verrez, brillante au bord des précipices Se couronner de gloire en bravant les supplices, Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra. Et le faire trembler alors qu'il me perdra.
Je deviendrais suspect à tarder davantage Adieu. Raffermissez ce généreux courage \ S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux , Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie , Malheureux de mourir sans vous avoir servie.
EMILIE
Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient; Mon trouble se dissipe, et ma raison revient. Pardonne à mon amour cette indigne faiblesse. Tu voudrais fuir en vain, Cinna, je le confesse; Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir. Porte, porte chez lui cette mâle assurance. Digne de notre amour, digne de ta naissance; Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain, Et par un beau trépas couronne un beau dessein. Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne: Ta mort emportera mon âme vers la tienne; Et mon cœur aussitôt, percé des mêmes coups...
CINNA
Ali! souffrez que tout mort2 je vive encore en vous;
1. On regrette que l'héroïne laisse si rarement parler la femme, et que Corneille , plus sévère ici que dans l- Cid, ait dédaigne d« peindre l'amour,
comme étant sans doute « une passion trop chargée de faiblesse ». (Corneille, Lettre à Saint-Écremond . 1668.) 2. V. Or., 49.
crxxA
Et du moins en mourant permettez que j'espère Que vous saurez venger l'amant avec le père. Rien n'est pour vous à craindre : aucun de nos amis Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m'est proimis, Et leur parlant tantôt des misères ro>m.ai<nies , Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines1, De peur que mon ardeur, touchant vos intérêts, D'un si parfait amour ne trahît les secrets ; H n'est su que d'Évam<dre et de votre Fulvie.
Emilie Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie, Puisque dans ton péril il me reste un moyen De faire agir pour toi son crédit et le mien : Mais si mon amitié par là ne te délivre , N'espère pas qu'erfm je veuille te survivre. Je fais de ton destin des règles à mon sort , Et j'obtiendrai ta vie, ©u je suivrai ta mort.
Œsmx Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même.
EMILIE
Va-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime.