ACTE IV. SCÈNE V
C'est un des conjurés qui va fuir avec nous.
Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive ;
Non- avons pour partir un vaisseau sur la rive. 1330
EMILIE
Me connais-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis?
MAXIME
En laveur de Cinna je fais ce que je pui-. Et tâche à garantir de ce malheur evtrême La plus belle moitié qui reste de lui-même.
Sauvons-nous, Emilie, et conservons le jour. 1333
Afin de le venger par un heureux retour.
EMILIE
Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre, Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre :
^Quiconque après sa perte aspire à se sauver
(Est indigne du jour qu*il tâche à conserver. i3i0
MAXIME
Quel désespoir aveugle à ces fureurs* vous porte"?
0 Dieux! que de faiblesse en une âme si forte!
Ce cœur si généreux rend * si peu de combat,
Et du premier revers la fortune l'abat!
Rappelez, rappelez cette vertu sublime, I34S
Ouvrez enfin les yeux, et connaissez Maxime :
C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez;
Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez:
Et puisque l'amitié n'en faisait plus qu'une âme,
Aimez en cet ami l'objet de votre flamme;
Avec la même ardeur ii saura vous chérir, i3St
Que...
EMILIE
Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir '! Tu prétends un peu trop; mais quoi que tu prétendes, Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes; Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas, "353
Ou de m'offrir un cœur que tu fais voir si bas; Fais que je porte envie à ta vertu parfaite; Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette;
".. C'étaient de ces vers que Balzac i dorable furie v. Ce ton d'ironie hau-
admirait si fort quand il célébrait « la | taine et d'altier persiflage ne fut eu
e du démon de la République. effet jamais plus à la mode qu'à la veille
la belle, la raisonnable, la sainte et l'a- de la Fronde.
192 CLNNA
Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur,
Et mérite mes pleurs au défaut de mon cœur. 1 360
Quoi! si ton amitié pour Cinna s'intéresse*,
Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse?
Apprends, apprends de moi quel en est le devoir,
Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir.
MAXIME
Votre juste douleur est trop impétueuse. 1 365
La tienne en ta faveur est' trop ingénieuse. Tu me parles déjà d'un bienheureux retour, Et dans tes déplaisirs* tu conçois de l'amour!
MAXIME
Cet amour en naissant est toutefois extrême :
C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime, "3to
Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé...
EMILIE
Maxime, en voilà trop pour un homme avisé1.
Ma perte m'a surprise , et ne m'a point troublée ;
Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée.
Ma vertu tout entière agit sans s'émouvoir, 1375
Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir
MAXIME
Quoi? vous suis-je suspect de quelque perfidie?
EMILIE
Oui, tu l'es, puisqu'enfin tu veux que je le die -;
L'ordre de notre fuite est trop bien concerté
Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté3 : 1380
Les Dieux seraient pour nous prodigues en miracles,
S'ils en avaient sans toi levé tous les obstacles.
Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus.
MAXIME
Ah! vous m'en dites trop.
EMILIE
J'en présume encor plus.
Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures; 1385
Mais n'espère non plus m'éblouir de parjures. Si c'est te faire tort que de m'en * défier, Viens mourir avec moi pour te justifier.
1. ®n ne peut s'empêcher de penser au renard de La Fontaine que toute sa rouerie ne saurait préserver d'être dupe. (Fables , 2,15.)