ACTE V, SCENE III
Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie, El malgré la fureur de ton lâche destin*, Je te la donne encor comme à mon assassin. Commençons un combat qui montre par l'issue Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue. Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler; Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler : Avec cette beauté que je t'avais donnée, Reçois le consulat pour la prochaine année1. Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang-; Préfères-en la pourpre à celle de mon sang2; Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère : Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.
EMILIE
Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés;
je recouvre la vue auprès de leurs clartés :
Je connais mon forfait, qui me semblait justice;
Et ce que n'avait pu la terreur du supplice,
Je sens naître en mon àme un repentir puissant,
Et mon cœur en secret me dit qu'il y consent.
Le ciel a résolu votre grandeur suprême ; Kl (mur preuve. Seigneur, je n'en veux que moi-même J'ose avec vanité me donner cet éclat, Puisqu'il change mon cœur, qu'il veut changer l'État. Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle: Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle; Et prenant désormais cette haine en horreur. L'ardeur de vous servir succède à sa fureur3
CINNA
Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses Au lieu de châtiments trouvent des récompenses? 0 vertu sans exemple! ô clémence qui rend Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand!
AUGUSTE
Cesse d'en retarder un oubli magnanime ;
La clémence politique et intéée que Senèque prête à Auguste rien de commun avec cette inanimé générosité, et rénumération bienfaits dont il accable Cinna îd par suite un tout autre carac-
-. Quelques concetli de ce genre, épars dans les chefs-d'œuvre de Corneille,
nous rappellent quel était le goût de ses contemporains.
3. Emilie ne s'incline pas sans grâce, ni sans dignité, mais c'est pour faire ressortir la grandeur d'Auguste. Cet acte de clémence a déconcerté. sa haine, et la vengeance , qui lui avait semble jusqu'alors un acte de justice, lui parait maintenant un forfait.
-204 CINNA
Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime :
Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis r
Vous conserve innocents, et me rend mes amis.
(a Maxime. )
Reprends auprès de moi ta place accoutumer: Rentre dans ton crédit et dans ta renommée; Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour; Et que demain l'hymen couronne leur amour. r
Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice.
MAXIME
Je n'en murmure point, il a trop de justice; Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôlez.
l.LVNA
Souffrez que ma vertu dans mon cœur rappelée 1
Vous consacre une foi* lâchement violée , îMais si ferme à présent, si loin de chanceler. Que la chute du ciel ne pourrait l'ébranler.
Puisse le grand moteur des belles destinées ' . Pour prolonger vos jours, retrancher nos années; 1
Et moi, par, un bonheur dont chacun soit jaltmx. Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous!
LIVIE
Ce n'est pas tout, Seigneur; une céleste flamme D'un rayon prophétique illumine mon âme. Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi ; 1
De votre heureux destin c'est l'immuable loi.
Après cette action vous n'avez rien à craindre : On portera le joug désormais sans se plaindre; Et les plus indomptés, renversant leurs projets, Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets: i
Aucun lâche dessein . aucune ingrate envie N'attaquera le cours d'une si belle vie: Jamais plus d'assassins, ni de conspirateurs : Vous avez trouvé l'art d'être maître des cœurs. Rome, avec une joie et sensible et profonde, r
Se démet en vos mains de l'empire du monde : Vos royales vertus lui vont trop enseigner Que son bonheur consiste à vous faire régner : D'une si longue erreur pleinement affranchie.
1. Ce terme surprendrait moins dans I lastiques d'un Lingendes que dans les sermons encore quelque peu seo- | tragédie. (Cf. Ciel, vers 1665.)