‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 225 sur 488 · ACTE V. SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE V. SCENE III

Elle n'a plus de vœux que pour la monarchie, Vous prépare déjà des temples, des autels, Et le ciel une place entre les immortels; Et la postérité, dans toutes les provinces*, Donnera votre exemple aux plus généreux princes1

AUGUSTE

J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer : Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer! Qu'on redouble demain les heureux sacrifices Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices: Et que vos conjurés entendent publier Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier2.

1. Ce couplet , que les acteurs supprimaient , à la grande satisfaction de Voltaire , est la conclusion naturelle de la pièce. La clémence est le plus ferme appui des princes et consolide

leur pouvoir en le faisant aimer.

2. Corneille , qui condamnait sévèrement dans cette pièce les fautes contre l'unité de lieu, s'applaudissait

non sans quelque raison, de la parfaite unité de temps, puisque la durée de l'action est identique à celle de la représentation. — C'est à ce dernier vers, comme l'on sait, que Talleyrand faisait allusion, quand il accueillait d'une épigramme si acerbe le retour des émigrés : « Ils n'ont rien appris et ils ont tout oublié ! »

POLYEUCTE

Sources de Polyeucte. — Corneille lisait beaucoup : il rencontra dans la volumineuse Vie des Saints du moine allemand Surius (Cologne, lo'O, 6 vol. in-folio) un récit du martyre de saint Polyeucte qui frappa son attention diligente : c'est de là qu'il tira le sujet de sa nouvelle tragédie. Un officier païen, du nom de Polyeucte, gendre du commissaire impérial de Méliténe, frappé de la tristesse de son compagnon d'armes, un chrétien nommé Néarque, le presse de lui confier la cause de son chagrin. Il finit par arracher de lui l'aveu que la différence de leurs religions est le motif de sa tristesse, surtout depuis qu'un édit de persécution vient d'élever entre eux une barrière infranchissable. Polyeucte le rassure en lui racontant que le Christ lui est apparu en songe, qu'il l'a revêtu d'une robe lumineuse et lui a présenté un cheval ailé pour le suivre. Chrétien de cœur, il n'aspire plus qu'à faire éclater sa foi, à mériter encore cette vision céleste, dont le souvenir le plonge dans une douce extase. A peine sort-il de cette contemplation qu'il voit afficher sous ses yeux l'édit des empereurs : il le lacère et brise en même temps des idoles qu'on portait en ce moment à travers la place. Félix, son beau-père, informé de cet éclat, témoigne d'abord à Polyeucte son affliction, puis il passe aux menaces, enfin il soumet l'opiniâtre chrétien à diverses tortures. Étendu sur le chevalet, Polyeucte brave encore les dieux : Félix fait alors venir Pauline qui essaye de l'attendrir au nom de ses jeunes enfants. Le martyr ne lui répond que pour l'engager à connaître le Dieu véritable et lui dépeindre les délices de la vie bienheureuse. On emmène Polyeucte au lieu du supplice, et Néarque, après avoir reçu ses derniers adieux, veille avec les frères à l'ensevelissement de son corps sacré. — On voit aisément ce qui, dans cette page du martyrologe, dut tenter le génie dramatique de Corneille : l'entretien de Polyeucte et de Néarque avec ce revirement inattendu mais logique de caractères, l'arieur à la fois spontanée et réfléchie, inspirée et volontaire du néophyte pour le martyre, l'intervention pathétique de Pauline après les objurgations véhémentes de Félix, autant de traits que Corneille a soigneusement retenus dans la composition de son drame. Sa part d'invention n'en reste pas-moins très grande. Non seulement il a supprimé les enfants de Polyeucte et de Pauline, donné à Félix le titre de gou-

verneur d'Arménie et à Polyeucte le prestige d'une haute naissance, imaginé le songe de Pauline, le baptême effectif du néophyte, le sacrifice pour la victoire de l'empereur, la mort de Néarque, la conversion de Félix, mais il a tiré de son génie ces deux merveilles dramatiques qui sont l'amour de Sévère et la conversion de Pauline.

Béantes de Polyeucte. — On a loué justement dans Polyeucte la beauté de l'action qui offre un mouvement si animé et en même temps une liaison si étroite: la perfection du style, d'autant plus touchant qu'il est phis familier, d'autant plus sublime qu'il parait plus simple; l'harmonieuse composition des caractères dont tous les traits s'ordonnent ou s'opposent si heureusement, comme dans Pauline, par exemple, l'amour de Sévère, la tendresse conjugale et la sainteté, ou encore dans Polyeucte l'honnête homme, le mari généreux, le chrétien héroïque. Ce qu'on n'admirera jamais assez, c'est la beauté religieuse de Polyeucle. 11 ne s'agit nullement ici de quelques vers qui contiendraient une théorie plus ou moins augustinienne de la grâce, certaines allusions plus ou moins transparentes aux événements de l'histoire de Port-Royal, comme si Corneille pouvait gagner le moins du monde à ressembler à un théologien janséniste : Ce qui fait la beauté religieuse de Polyeucte, c'est d'abord la lumineuse histoire de l'Église primitive qu'il condense en un dramatique abrégé, puisque nulle part on ne saurait mieux comprendre la lutte des deux sociétés en présence et le triomphe final de la foi chrétienne sur les affections delà nature et sur les lumières de la froide raison; c'est encore une philosophie très pénétrante du christianisme, puisque, sans introduire jamais le merveilleux à ciel ouvert, Corneille, en grand poète du surnaturel, fait partout deviner le mystère de l'intervention divine et montre le céleste acteur, invisible et présent, à l'œuvre dans l'âme de ses personnages; c'est enfin et surtout la psychologie la plus délicate du sentiment religieux, avec cet avantage qu'il nous est décrit non sous une forme abstraite, mais au cours de son évolution vivante et de son mystérieux progrès. Acte par acte, nous voyons Polyeucte passer des sentiments les plus tendres de la nature à l'enthousiasme héroïque du sacrifice et à l'ivresse de la croix, Pauline se détacher du profane Sérère à mesure qu'elle voit le chrétien grandir dans Polyeucte, puis mûrir peu à peu pour le baptême que sera pour elle le sang de son époux, jusqu'à ce qu'elle nous apparaisse enfin couronnée de l'auréole de la sainteté et du sacrifice. Par une évolution toute contraire, Félix semble descendre à chaque scène les degrés de l'abaissement moral lorsque, par un coup imprévu, mais non pas inouï de la grâce, nous le voyons se relever de son ignominie et s'associer à cette sublime ascension d'âmes. Il n'est pas jusqu'à Sévère, qui pour rester sans doute un pur philosophe, ne laisse pas de se développer sous nos yeux en acquérant du christianisme une connaii-sance sympathique et respectueuse qui ne sera pas un médiocre gain pour sa pensée. Quand Po^eMç/e ne serait que le tableau dramatique d'une des plus nobles pages de l'histoire du passé, te serait, avec son admirable perfection de forme, un chef-d'œuvre

POLYEUCTE

sans prix ; nl^ quand on sait y reconnaître le drame toujours poignant des sentiments de la nature aux prises avec les inspirations de la foi, l'éternelle tragédie des plus liants problèmes qui puissent solliciter la pensée humaine, on n'en saurait marquer la place trop haut parmi les plus belles créations du génie.

Jugements sur Polyeucte. — Polyeucte, lu par Corneille à l'hôtel de Rambouillet, souleva d'unanimes critiques : le christianisme, au témoignage Ue Voiture, en déplut extrêmement aux beaux esprits. Les uns, par scrupule religieux, comme Godeau, se scandalisèrent de voir un chrétien trop zélé briser les idoles, malgn'' les expresses défenses de l'Église, ou d'entendre Stratonice proférer mille injures contre la ■vraie foi. Les autres, par libertinage d'esprit, comme Saint-Évremond, estimèrent que ce qui eût fait un beau sermon faisait une misérable tragédie et que les vertus chrétiennes de nos martyrs n'étaient décidément pas à leur place sur la scène. Seule, Pauline trouvait grâce devant la plupart des juges, mais uniquement parce qu'on la soupçonnait de préférer dans son cœur Sévère à Polyeucte : Voilà la plus honnête femme du monde qui n'aime pas son mari, disait la Dauphine au grand applaudissement de la cour, et Voltaire n'a fait que développer ce prétendu trait d'esprit dans les vers narquois que lui a inspirés Polyeucte (1). Au dix-huitième siècle, c'est à Sévère que sont allées les sympathies des spectateurs : les philosophes croyaient reconnaître leurs propres sentiments dans le scepticisme légèrement dédaigneux du chevalier romain à l'endroit des religions, et quand le favori de l'empereur faisait, dans la dernière scène, la religion de l'État égale, sinon supérieure, à la religion de la conscience, c'était de toute la pièce ce qu'on accueillait avec le plus de transport. — C'est Chateaubriand qui le premier a su comprendre la beauté unique du rôle de Polyeucte, tel que l'avait conçu Corneille, et ce n'est pas un des moindres mérites du Génie du Christianisme d'avoir rendu sensibles dans le héros chrétien la tendresse de l'époux et le courage du martyr, le déchirement secret de l'àme et l'ardente folie du sacrilice, tout ce qui fait en un mot de cette grande figure un des types les plus humains à la fois et les plus sublimes que l'art ail su réaliser.

1. De Polyeucte la belle fime Aurait faiblement attendri, Et les vers chrétiens qu'il déclame

Seraient tombés dans le décri, N'eût été l'amour de sa femme Four ce païen, son favori...

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