‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 286 sur 488 · ACTE IV, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE VI

Que je serve un rival lorsqu'il vous abandonne;

Et que, par un cruel et généreux effort, 1385

Pour vous rendre en ses mains je l'arrache à la mort.

FABIAN

Laissez à son destin cette ingrate famille;

Qu'il accorde, s'il veut, le père avec la fille,

Polyeucte et Félix, l'épouse avec l'époux :

D'un si cruel effort quel prix espérez-vous? 1390

SÉVÈRE

La gloire de montrer à cette àme si belle Que Sévère l'égale, et qu'il est digne d'elle; Qu'elle m'était bien due, et que l'ordre des cieux En me la refusant m'est trop injurieux*.

FABIAN

Sans accuser le sort ni le ciel d'injustice, 1395

Prenez garde au péril qui suit un tel service;

Vous hasardez beaucoup, Seigneur, pensez-y bien.

Quoi! vous entreprenez de sauver un chrétien!

Pouvez-vous ignorer pour cette secte impie

Quelle est et fut toujours la haine de Décie? 1400

C'est un crime vers lui1 si grand, si capital,

Qu'à votre faveur même il peut être fatal.

SÉVÈRE

Cet avis serait bon pour quelque àme commune.

S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune,

Je suis encor Sévère; et tout ce grand pouvoir 1 '*or;

Ne peut rien sur ma gloire*, et rien sur mon devoir.

Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire;

Qu'après le sort se montre ou propice ou contraire,

Comme son naturel est toujours inconstant,

Périssant glorieux, je périrai content. îiio

Je te dirai bien plus, mais avec confidence, La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense : On les hait; la raison, je ne la connais point; Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point. Par curiosité j'ai voulu les connaître : nis

On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître; Et sur cette croyance on punit du trépas Des mystères secrets que nous n'entendons pas.

n'est pas assez «l'accepter le sacrifice, I ter longtemps à les suivre, il tant le vouloir, et Sévère est trop 1. V. Gr., 42.

cligne des leçons de Pauline pour hési- I

Mais Cérès Éleusine, et la bonne déesse,

Ont leurs secrets comme eux à Rome et dans la Grèce; 1120

Encore impunément nous souffrons en tous lieux,

Leur Dieu seul excepté, toute sorte de dieux1 :

Tous les monstres d'Egypte ont leurs temples dans Rome;

Nos aïeux à leur gré faisaient un dieu d'un homme ;

Et, leur sang parmi nous conservant leurs erreurs, i'»25

Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs :

Mais, à parler sans fard de tant d'apothéoses,

L'effet est bien douteux de ces métamorphoses.

Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout, De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout : 1 '.30

Mais, si j'ose entre nous dire ce qu'il me semble, Les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble; Et, me dût leur colère écraser à tes yeux, Nous en avons beaucoup pour être de vrais dieux -. Enfin chez les chrétiens les mœurs sont innocentes, 1435 Les vices détestés, les vertus florissantes; Ils font des vœux pour nous qui les persécutons3; Et, depuis tant de temps que nous les tourmentons. . Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles? Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles? Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux: Et, lions au combat, ils meurent en agneaux. J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre. Allons trouver Félix; commençons par son gendre; Et contentons ainsi, d'une seule action, Et Pauline, et ma gloire, et ma compassion \

1. Cf. Bossuet {Discours sur f Histoire Universelle, 2, 3) : << Tout était Dieu, excepté Dieu même, et le monde que Dieu avait fait pour manifester sa puissance semblait être devenu un temple d'idoles. » On sait que la Bonne Déesse est Cybèle, honorée à Rome depuis le temps des guerres puniques ; que les principaux monstres d'Egypte sont le bœuf Apis, la génisse Isis, le chien Anubis ; et que les empereurs, à partir d'Auguste, reçurent les honneurs de l'apothéose (Tac.. Annales, 1. 11).

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