‹ Théâtre choisi (volume 2)Chapitre 295 sur 488 · ACTE V, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE III

Ne désespère pas une âme qui t'adore1.

POLYEUCTE

Je vous l'ai déjà dit, et vous le dis encore,

Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi.

Je ne méprise point vos pleurs, ni votre foi; îoio

Mais, de quoi que pour vous notre amour m'entretienne,

Je ne vous connais plus, si vous n'êtes chrétienne.

C'en est assez : Félix, reprenez ce courroux, Et sur cet insolent vengez vos dieux, et vous.

PAULINE

Ah! mon père, son crime à peine est pardonnable2; iGir;

Mais s'il est insensé, vous êtes raisonnable :

La nature est trop forte, et ses aimables traits

Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais :

Un père est toujours père, et sur cette assurance

J'ose appuyer encore un reste d'espérance. 1620

Jetez sur votre fille un regard paternel : Ma mort suivra la mort de ce cher criminel; Et les dieux trouveront sa peine illégitime, Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime, Et qu'elle changera, par ce redoublement, 162*

En injuste rigueur un juste châtiment : Nos destins, par vos mains rendus inséparables, Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables; Et vous seriez cruel jusques au dernier point, Si vous désunissiez ce que vous avez joint. 1630

Un cœur à l'autre uni jamais ne se retire; Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire. Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs, Et d'un œil paternel vous regardez mes pleurs.

FÉLIX

Oui, ma fille, il est vrai qu'un père est toujours père : 163S

Rien n'en peut effacer le sacré caractère;

Je porte un cœur sensible, et vous l'avez percé.

Je me joins avec vous contre cet insensé.

Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible? Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible? 1640

1. Plus Polyeucte s'élève et se trans- Sfjure par l'héroïsme, plus Pauline sent ;on amour grandir et prendre les fornés d'un véritable culte.

2. Ce terrible <( Jt ne vous connais ,'hn >. a vaincu Pauline; elle se tourne

vers son père qui ne lui accordera rien que de vaines paroles. Ce ne sont pas seulement ses vertus, ce sont ses douleurs qui auront mûri sa conversion.

POLYEl CTE

Peux-tu voir tant de pleurs d'un œil si détache? Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché? Ne reconnais-tu plus ni beau-père, ni femme, Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme? Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux. Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux?

POLYEUCTE

Que tout cet artifice est de mauvaise grâce ! Après avoir deux fois essayé la menace, Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort, Après avoir tenté l'amour et son effort, Après m'avoir montré cette soif du baptême, Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même, Vous vous joignez ensemble! Ah, ruses de l'enfer1! Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher! Vos résolutions usent trop de remise; Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise.

Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers. Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers: Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie, Voulut mourir pour nous avec ignominie, Et qui, par un effort de cet excès d'amour. Veut pour nous en victime être offert chaque jour. Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre. Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre : Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos dieux: iC6s] Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux; La prostitution, l'adultère, l'inceste.

Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste, C'est exemple qu'à suivre offrent vos immortels. J'ai profané leur temple, et brisé leurs autels; H

Je le ferais encor, si j'avais à le faire2, Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère, Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'empereur.

FEUX

Enfin ma bonté cède à ma juste fureur : Adore-les, ou meurs.

lt>60

1. La dernière lutte du martyr contre le tentateur s'ouvre par un véritable cri de guerre. Une semblable profession de foi, suivie d'un pareil défi aux dieux des païens, c'est souvent aussi la der-

nière scène de ces drames émouvant que sont les Actes ies Martyr*.

2. Ce vers est dans le Cid (vers 878 et il est à sa place dans les deux pièce (Voltaire.)

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